Printemps arabe, été djihadiste

04-07-2014 tlaxcala-int.org 7 min #89144

 Pepe Escobar

Bienvenue dans l'État islamique. Un changement de régime radical est peut-être le but ultime, mais pour l'instant, un changement de nom fera l'affaire. Avec son sens inné des relations publiques, l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) a donc déclaré solennellement, dès le début du ramadan, qu'il portera officiellement le nom d'État islamique (EI).

« Être ou ne pas être », c'est tellement... métaphysiquement ringard. Voici donc l'EI dans toute sa splendeur audiophonique,  ici, et on y a mis tout le paquet, calife y compris : « l'esclave d'Allah, Ibrahim Ibn 'Awwad Ibn Ibrahim Ibn 'Ali Ibn Muhammad al-Badrial-Hashimi al-Husayni al-Qurashi par sa lignée, Samurra'i par sa naissance et son éducation, al-Baghdadi par son lieu de résidence et sa pratique ». Ou, pour faire plus simple, Abou Bakr al-Baghdadi.

L'EI a virtuellement ordonné à Al-Qaïda - oui, oui, ce joujou d'un certain Oussama ben Laden lié (ou non) aux attentats du 11 septembre - et à toutes les autres entités djihadistes de la planète, de prêter serment d'allégeance au nouvel imam, le nouveau seigneur régnant sur tous les Musulmans selon la théorie théologique. Rien n'indique que l'ancien sous-fifre d'Oussama, Ayman « le docteur » al-Zawahiri, obéira, sans compter les quelques 1,5 milliard de Musulmans dans le monde. Il faut s'attendre à une réaction du genre « nous sommes les vrais ! » du côté d'Al-Qaïda, suivie d'une foire d'empoigne théologique majeure.

Après tout, en Syrie, l'EIIL, tout comme le Front al-Nosra, combattaient initialement sous la bannière d'Al-Qaïda jusqu'à ce que « la marque » décide - de façon spectaculaire - d'exclure al-Baghdadi. C'est que ce dernier et l'EIIL allaient trop loin - avec toutes ces vidéos de décapitations, de crucifixions et de profanations en série de sanctuaires chiites, soufis et chrétiens.

Al-Baghdadi, né Ibrahim al-Badri à Samarra, est un religieux sunnite irakien titulaire d'un diplôme en pédagogie de l'université de Bagdad. Son alter ego a vu le jour après l'opération « choc et stupeur » en 2003 et s'est vite métamorphosé en tueur en série de facto, en faisant exploser des enfants chiites chez des marchands de glace et un grand nombre de femmes dans les mariages chiites.

Le bilan de l'EIIL en Syrie comprend l'interdiction de tout drapeau sauf le sien ; la destruction de tout temple ou sanctuaire « polythéiste » (à moins qu'il ne soit sunnite) ; et l'imposition stricte d'une tenue correcte pour les femmes. Mais c'est surtout un bilan de terreur qui ressort. L'EIIL n'est pas une armée. C'est plutôt une milice bien entraînée composée de moudjahidines professionnels, titulaires du passeport européen y compris, avec une expérience du combat en Irak, en Afghanistan et, à un moindre degré, en Tchétchénie. Ses armements lourds sont financés par les pétrodollars provenant des habituels « riches donateurs des pays du Golfe », ce qui n'exclut pas les connexions officielles.

Les sources de revenu de l'EIIL se sont diversifiées de façon exponentielle quand il a pris possession des champs pétrolifères entourant Deir Ezzor en Syrie, puis après son offensive récente dans la province de Ninive en Irak, où il a pu mettre la main sur d'importants arsenaux d'artillerie lourde, plein d'argent liquide et d'or et, pourquoi pas, d'Humvees US abandonnés. Sa marque de commerce, c'est bien sûr ces colonnes de Land Cruiser blancs flambants neufs de Toyota, une publicité gratuite dont le QG au Japon se passerait très bien.

Avec tout son pétrole et ses revenus fiscaux, l'EI est dorénavant en bonne voie de fournir des services (minimaux) et un soutien à une (impressionnante) armée djihadiste, comme avec les Talibans de 1996 à 2001. Sans l'ombre d'un doute, l'EI poursuivra sa vaste stratégie « d'engagement social » et parlera amplement d'un califat qui adore s'exprimer sur YouTube, Facebook et Twitter. Pas étonnant qu'il fasse mouche auprès des recrues de la génération Google, tout en devenant un as de la collecte de fonds par l'entremise de vidéos dégoûtantes. En théorie, l'endoctrinement va de pair avec les « activités caritatives ». Mais les habitants d'Alep, par exemple, pourraient nous en dire long sur la façon d'agir (horrible) de l'EIIL sur le terrain.

Mission (jamais) accomplie

Nous ne savons pas comment la nouvelle réalité de l'EI se traduira sur le terrain. Le nouveau calife a déjà déclaré un jihad contre le panier de crabes corrompus et incompétents que sont les « chefs d'État » du Moyen-Orient. Il faut donc s'attendre à une vive réaction de « lutte pour la survie », notamment du côté de l'Arabie saoudite et du Qatar. Il n'est pas excessif de s'imaginer al-Baghdadi rêvant de régner sur les champs de pétrole saoudiens, après avoir décapité les travailleurs chiites bien entendu !

Et ce n'est qu'un début. Dans un de ses comptes Tweeter, l'EI a publié une carte de tous les domaines qu'il compte conquérir dans les cinq prochaines années : l'Espagne, l'Afrique du Nord, les Balkans, tout le Moyen-Orient et de larges pans de l'Asie. L'EI a, de toute évidence, plus d'ambition que l'Otan.

Faisant preuve de leur courage légendaire, les Saoudiens semblent maintenant prêts à reconnaître que l'imposition d'un changement de régime sur Nouri al-Maliki en Irak est une mauvaise idée, ce qui les place en conflit direct avec l'administration Obama, dont les plans A, B et C sont un changement de régime.

Quant à la Turquie - l'ancien siège du Califat, en passant - elle demeure muette. Rien d'étonnant à cela, car Ankara - et c'est un point crucial - est la principale base logistique de l'EI. Le calife Erdogan doit sûrement réfléchir à son propre avenir maintenant qu'il doit faire face à la concurrence. En théorie, l'Arabie saoudite, la Turquie et la Jordanie affirment toutes qu'elles sont prêtes à participer à ce qui deviendrait une « guerre à plus grande échelle » que la « Guerre mondiale contre le terrorisme », un cadeau sans cesse renouvelé que l'on doit à Cheney et sa junte.

On peut aussi se demander à quoi servira le nouveau financement de 500 millions de dollars d'Obama à l'intention des rebelles « dûment contrôlés » en Syrie, qui est en fait un prolongement des opérations secrètes de la CIA dans des « établissements de formation » se trouvant en Jordanie et en Turquie et qui sont largement infiltrés par l'EI, qui en tire profit. Des hordes de nouvelles recrues de l'EI se faisant passer pour « rebelles modérés » prêtes à passer l'action devraient se bousculer au portillon.

Il sera plus facile pour le Brésil de gagner la Coupe du Monde avec une équipe de pleurnichards sans habileté tactique que de faire comprendre à John Kerry, le secrétaire d'État US, et son département d'État que « l'opposition » syrienne est contrôlée par des djihadistes. En fait, ils le savent, car cela s'inscrit parfaitement dans les visées pas si occultes que cela de l'Empire du Chaos dans sa Guerre mondiale contre le terrorisme, et qui sont de livrer une guerre par procuration augmentant sans cesse d'intensité, financée par le terrorisme.

Il y a 13 ans, Washington a écrasé à la fois Al-Qaïda et les Talibans en Afghanistan. Puis les Talibans sont revenus. Puis il y a eu l'opération « choc et stupeur ». Puis on a dit « mission accomplie ». Puis Al-Qaïda est arrivé en Irak. Puis Al-Qaïda a disparu avec la mort d'Oussama bin Laden. Puis l'EIIL a surgi. Puis nous voilà avec l'EI. C'est donc un retour à la case départ, cette fois dans le Levant plutôt que dans l'Hindoukouch. Avec un nouvel Oussama.

Que demander de plus ? Si d'aucuns croient que toutes ces manœuvres font partie d'un nouveau sketch des Monty Python avant leur retour sur scène à Londres ce mois-ci, on ne saurait les blâmer.

Traduit par Daniel

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