La faim dans le monde : Chronique de la détresse ordinaire

07-11-2013 mondialisation.ca 14 min #84967

Chems Eddine Chitour

«L’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi.»

Emmanuel Kant cité par Jean Ziegler

Photo: Jean Ziegler

Le 22 octobre de chaque année le monde se souvient de la faim. Des manifestations en trompe-l’oeil permettent aux bien-pensants de s’apitoyer et certaines fois d’avoir bonne conscience en se fendant de communiqués dénonçant hypocritement la faim qu’ils ont rendue structurelle. Mieux encore, l’APD (Aide Publique au Développement) qu’ils avaient promise à 0,7% du PIB est devenue au fil des ans une peau de chagrin. Jacques Diouf martelait à l’époque qu’il suffisait de milliards de dollars pour éradiquer la faim. Pendant ce temps, le marché des armes qui dépasse le milliard de dollars se porte bien…

Le rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation (la FAO), publié récemment, le montre: 850 millions de personnes, soit un Terrien sur six, souffrent de faim ou de malnutrition; un enfant en meurt toutes les cinq secondes. Ce triste bilan de la faim dans le monde montre qu’en dépit des progrès technologiques et de la croissance, le fléau résiste: il y a aujourd’hui, en valeur absolue, autant d’affamés dans notre monde qu’il y a quinze ans.

L’«objectif du Millénaire» fixé en 2000 -réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées d’ici 2015 – ne sera pas atteint. Il y a une géographie de la faim. Même dans les pays riches, on est surpris de constater que la malnutrition existe encore, malgré tous les programmes sociaux, parmi les exclus: au total, neuf millions d’habitants des pays industrialisés ont faim; c’est aussi le cas de 25 millions dans les pays dits «en transition.

Ecoutons Jean Ziegler, homme politique et sociologue suisse, ancien rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde, de 2000 à 2008 nous parler du crime de la faim. En 2011 Jean Ziegler a qualifié de crime contre l’humanité le fait d’abandonner les cultures vivrières au profit des agrocarburants: «l’agriculture mondiale peut aujourd’hui nourrir 12 milliards de personnes [...] donc les enfants qui meurent de faim sont assassinés.

L’année dernière, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans est mort de faim; 37.000 personnes par jour; et près d’un milliard – sur les sept milliards que nous sommes – sont en permanence gravement sous-alimentées. Aujourd’hui, il est donc possible d’enrayer la faim dans le monde (…) Il n’y a pas de fatalité. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Le problème de la destruction de millions d’êtres humains par la faim est dû à des mécanismes qui sont le fait de mains d’hommes – ce que j’appelle l’ordre cannibale du monde – et qui peuvent être détruits par les hommes aussi.» (1)

Analysant les causes de la faim, il déclare: «Un des mécanismes les plus meurtriers à dénoncer, c’est la spéculation actuelle sur les aliments de base, le maïs, le riz et le blé, qui couvrent 75% de la consommation mondiale. En 2007-2008, les grands spéculateurs ont perdu 85.000 milliards de dollars de valeur patrimoniale dans les Bourses financières. Ils ont, du coup, migré vers les Bourses de matières premières, notamment agricoles. Ils ont ainsi réalisé des profits astronomiques. Et ce, de manière tout à fait légale. De ce fait, les prix du marché mondial flambent. Tout le monde est d’accord pour dire que la spéculation boursière sur les aliments de base est l’une des raisons principales du massacre collectif. Le prix du maïs a augmenté de 93% en dix-huit mois; la tonne de blé meunière a doublé (271 euros) en un an; la tonne de blé philippin a augmenté de 113%. L’impact dans les bidonvilles du monde est énorme. À Lima, le riz s’achète dans des gobelets maintenant. Et dans la soupe du soir, ce sont quelques grains seulement qui flottent… Les spéculateurs devraient être traduits devant un tribunal, c’est un crime contre l’humanité!» (1)

Pour Jean Ziegler «la crise a fait que les grands pays ont dû renflouer leurs banques et ont biffé pratiquement totalement leurs contributions au Programme alimentaire mondial (PAM), qui fournit l’aide urgente en cas de famine. En 2008, le budget était de 6 milliards de dollars, il est aujourd’hui de 2,8 milliards! «Les agrocarburants et l’accaparement des terres. Bolloré, Billegrain… raflent des milliers d’hectares de terres arables en Afrique pour en faire des matières premières de biocarburants. C’est la Banque mondiale qui soutient cet accaparement des terres. Avec une théorie fallacieuse. C’est vrai que le climat se détériore. Mais dire que la solution, pour réduire l’énergie fossile, est de substituer par de l’énergie végétale, c’est un mensonge. Les multinationales répondent par les biocarburants. Et c’est encore l’Afrique qui souffrirait- 36% des Africains sont gravement sous-alimentés- et c’est à ce continent qu’on imposerait la production de l’énergie végétale.» (1)

Le gaspillage alimentaire

Un tiers de la nourriture est gaspillée ou perdue tous les ans dans le monde. Les consommateurs et les détaillants de denrées alimentaires peuvent, par de simples gestes, réduire considérablement les 1,3 milliard de tonnes de nourriture perdues ou gaspillées chaque année et contribuer ainsi à bâtir un avenir durable, selon une nouvelle campagne mondiale pour la réduction du gaspillage alimentaire lancée par le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), la FAO et leurs partenaires.

La campagne Think.Eat.Save (Réduisez votre empreinte) vient appuyer l’initiative Save Food (gérée par la FAO et Messe Düsseldorf) qui vise à réduire les pertes et le gaspillage alimentaires le long de la chaîne de production et de consommation alimentaires. Elle s’inscrit aussi dans la logique des initiatives Faim Zéro du Secrétaire général des Nations unies. Think.Eat.Save. vise à accélérer la lutte contre le gaspillage tout en offrant un portail pour une vision globale et le partage d’informations sur les nombreuses initiatives actuellement en cours à travers le monde. Au niveau mondial, un tiers de la nourriture produite – soit en valeur environ 1 milliard de dollars – est perdue ou gaspillée dans les systèmes de production et de consommation alimentaires, selon les données recueillies par la FAO. Un gaspillage économique considérable dans les pays développés! Le volume des aliments gaspillés par habitant est compris entre 95 et 115 kg par an en Europe et en Amérique du Nord/Océanie, alors qu’en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud et du Sud-Est, ce chiffre se situe entre 6 et 11 kg. Selon Wrap, au Royaume-Uni une famille moyenne pourrait économiser 680 livres sterling par an (780 euros) et le secteur hôtelier et de la restauration, 724 millions de livres sterling (837 millions d’euros) si le problème du gaspillage était réglé.»(2)

Dans un monde de sept milliards d’individus qui devraient passer à neuf milliards en 2050, le gaspillage de la nourriture n’a aucun sens économique, environnemental ou éthique», affirme M. Achim Steiner, directeur exécutif du PNUE. «Outre les répercussions sur les coûts, il faut savoir que la terre, l’eau, les engrais et le travail requis pour faire pousser les aliments sont également gaspillés, sans compter les émissions de gaz à effet de serre produites à la fois par la décomposition des aliments dans les sites d’enfouissement et par le transport de la nourriture, qui est finalement jetée», fait valoir M. Steiner. «Pour faire émerger une vision d’un monde véritablement durable, nous devons transformer la façon dont nous produisons et consommons nos ressources naturelles.» (2)

Allant plus loin: Achim Steiner décrit la détérioration de la planète: «Plus de 20% de toutes les terres cultivées, 30% des forêts et 10% des prairies sont en cours de dégradation. Au plan mondial, 9% des ressources en eau douce sont exploitées, dont 70% par l’agriculture irriguée; L’agriculture et les changements dans l’utilisation des terres, notamment la déforestation, contribuent pour plus de 30% des émissions mondiales de gaz à effet de serre; Globalement, le système agroalimentaire représente près de 30% de la consommation finale d’énergie disponible. La surpêche et la mauvaise gestion des pêcheries contribuent à la diminution du nombre de poissons: aujourd’hui, 30% des stocks de poissons marins sont surexploités. Pour que la campagne atteigne son gigantesque potentiel, tout le monde doit s’impliquer: les familles, les supermarchés, les chaînes hôtelières, les écoles, les clubs sportifs et sociaux, les chefs d’entreprise, les maires, les dirigeants nationaux et mondiaux…»

Le grabbing des terres et la production d’agrocarburants

L’accaparement des terres agricoles en Afrique par des Etats étrangers et des multinationales plusieurs fois dénoncé, notamment en février 2011 à Dakar, à l’occasion du Forum social mondial, par l’ONG Actionaid, a problématisé la survie de ces pays. Le journal la Croix nous informe du maillage et du hold-up sur la nourriture. «Les quatre plus grosses sociétés, Archer Daniels Midland (ADM), Bunge, Cargill et Louis Dreyfus, se partagent à elles seules 90% du marché des céréales. Les Abcd, dénommées ainsi selon l’acronyme de leurs initiales, dominent donc largement le marché mondial des matières premières agricoles. Elles interviennent également à toutes les étapes de la chaîne agricole industrielle, à la fois comme fournisseurs de semences, d’engrais et de produits phytosanitaires, mais aussi comme propriétaires terriens, financeurs, transporteurs… (…) L’augmentation concomitante des profits des Abcd avec la dérégulation financière entamée dans les années 2000 aux États-Unis montre en tout cas qu’elles ont largement profité de la financiarisation des marchés. (3)

Les dix géants- Cargill…-, qui contrôlent 85% de la nourriture commercialisé dans le monde sont intervenus, à la Maison-Blanche, Paris, Londres. Ils ont le pouvoir, politique, financier… L’an dernier, les 500 plus grandes multinationales contrôlaient 52,8% du produit mondial brut. L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est abyssale. Ils fabriquent la faim en Afrique et refoulent par des moyens militaires les réfugiés de la faim, ceux qui cherchent à atteindre la frontière sud de la forteresse Europe.» (1)

Quelle serait la solution pour venir en aide aux pays vulnérables?

L’un des grands malheurs de l’Afrique outre la famine endémique, est dû notamment, à une histoire coloniale mais pas seulement. Elle est aussi le fait de dirigeants qui perpétuent l’ordre colonial à leur profit, tout en prenant la précaution d’être adoubés par leurs anciens maitres. C’est de fait, une nouvelle forme d’asservissement à distance où l’Africain travaille pour d’autres mais est incapable de subvenir à ses besoins. Jean Ziegler pense qu’il faut réduire la dette des pays endettés, qu’il faut interdire la spéculation, le dumping, qu’il faut combattre la directive européenne sur les agrocarburants et interdire les accaparements de terres par les multinationales d’origine française.

Et en Algérie où en sommes-nous?

L’Algérie a, dit-on, raté sa révolution agraire sous Boumediene. Il n’empêche que bien avant tout le monde, Boumediene avait compris la nécessité de freiner l’érosion des sols et l’avancée du désert. C’était en 1970. Quarante ans après on y revient sans conviction. Elle n’a pas davantage réussi après.

Avec la dilapidation des terres, bétonnées, 18.000 hectares de terre ont été affectées de manière réglementaire pour la réalisation de logements, infrastructures routières et scolaires. On pense aussi récupérer les terres non utilisées. Les attributions accordées en effet, dans le cadre de l’accession à la propriété foncière agricole pourraient être retirées aux 26.000 bénéficiaires n’ayant pas exploité leurs domaines dans les wilayas du Sud et des Hauts-Plateaux Chacun a en tête l’âge d’or du Service national- outre le fait que c’était un formidable et irremplaçable creuset du vivre- ensemble pour constituer une nation- il donnait aussi un sens à la construction du pays. C’était la construction des 1000 villages, c’était la Transsaharienne, c’était le Barrage vert, c’était l’indépendance énergétique. En 2012 l’Algérie importe pour sa nourriture pour 8 milliards de dollars (les trois quarts de notre nourriture proviennent de l’étranger) grâce aux dollars de la rente. Une autre donnée: l’Algérie perd chaque année des milliers d’hectares du fait de l’avancée du désert.

Le patrimoine semencier bradé

«L’expert agronome Amina Younsi tire la sonnette d’alarme: l’Algérie n’a aucune politique de protection de son patrimoine semencier, impunément transféré aux banques de semences internationales où elle n’a plus dessus de droit de regard. ce sont des chercheurs sans scrupules qui «échangent une poignée d’ADN algérien contre 100 euros ou contre un stage ou un voyage d’étude»… L’Algérie court un grand risque de faire partie des pays qui ne pourront plus se nourrir eux-mêmes, alors que tout son territoire est connu pour sa richesse et sa diversité naturelle. (…) l’inexistence d’une politique agricole s’appuyant sur la diversification des semences alimentaires, le soutien à la création et à l’innovation variétales et l’intégration des facteurs de durabilité dans toutes les politiques agricoles, menace de conduire le pays au chaos! Cette situation se complique davantage avec les nouvelles données des changements climatiques ».(5)

« Aujourd’hui, l’ADN sain des semences algériennes est emprisonné dans au moins 13 banques de semences internationales… Cet ADN ne pourra jamais être récupéré car l’Algérie n’a plus le droit de regard sur les échantillons bradés. En revanche, l’ADN algérien nous arrive dans les semences que nous achetons et payons si cher car, encore une fois, l’absence de politique algérienne des ressources génétiques ne permet pas à notre pays de jouir de ses droits de souveraineté pour percevoir des royalties sur le progrès génétique algérien qui a permis aux multinationales semencières de le transformer en progrès économique.» (5)

Là comme ailleurs, nous sommes à la croisée des chemins. A ce rythme nous importerons d’ici 2020 pour 15 milliards de dollars, les aurons-nous? Rien n’est moins sûr! Encore qu’une stratégie multidimensionnelle est la seule à même de freiner le gaspillage du fait du prix dérisoire des denrées, mais aussi et surtout permettra de mobiliser les jeunes autour d’une vision nouvelle du développement agricole du Sud qui quoi qu’on en dise est l’avenir de l’Algérie. Pour cela nous ne devons pas différer les échéances. S’occuper du quotidien est nécessaire, garantir l’avenir c’est mieux.

Pour en revenir à la faim dans le monde, l’année dernière, les Américains ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé. Une directive européenne dit que pour 2020, 10% de toute l’énergie consommée doit être d’origine végétale. Justement, il faut savoir en effet, qu’un plein de 4X4 avec des agrocarburants, en l’occurrence du maïs, soit 225 kg de maïs peut subvenir à la nourriture d’un Sahélien pendant une année! Porter secours à unE personne ou rouler moins, l’humanité aura à choisir.

Professeur Chems eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz
(1) Jean Ziegler  lavoixdunord.fr
(2) Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture  notre-planete.info
(3)  la-croix.com
(4) CE Chitour,  mondialisation.ca
(5)  maghrebemergent.com

 mondialisation.ca

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