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« Ce qui se passe sur la Place Taksim n'a rien à voir avec les radicaux, la religion ou un parc », explique Gokhan Terzioglu dans le Guardian, en proposant une analyse intéressante...qui vaut pour d'autres pays.

"Depuis une semaine, divers spécialistes des sciences humaines et politiques, et journalistes écrivent sur le sens du soulèvement turc. Je me propose de commenter sur ce qu'il n'est pas.

À commencer par le problème le plus évident et exagéré, il ne s'agit pas simplement d'une douzaine de sycomores. Ce qui a commencé par un petit nombre d'activistes et de citoyens inquiets qui avaient organisé l'occupation du Parc Gezi pour en éviter la destruction, face à la tentative du gouvernement de construire une copie exacte d'une caserne militaire dans le parc, dans le cadre d'un plan de développement urbain : tout ceci est devenu soudain une manifestation antigouvernementale à très grande échelle au moment où la police a eu recours à une force extrêmement brutale pour chasser quelques protestataires pacifiques.

Contrairement à la situation décrite depuis le début des événements par certains fonctionnaires de l'Administration, qui la présentaient comme étant le fait de quelques extrémistes ou provocateurs encouragés par l'opposition, ce n'était pas le résultat d'une action politique organisée par les soi-disant extrémistes ou par l'opposition kémaliste à l'AKP au pouvoir. La spontanéité du mouvement réunissant des tendances très variées (comprenant des citoyens jusque-là apolitiques qui sont descendus dans la rue à la suite de de cette réaction mais qui n'ont pas de but politique unifié), n'est pas exactement son fort, mais c'est un fait indéniable qui est évident pour quiconque observe la situation de manière indépendante et claire.

Ce n'est pas simplement une réaction laïciste aux tentatives répétées de l'AKP d'organiser de plus en plus la vie sociale autour de la religion. Ce serait une erreur de dire que l'AKP au pouvoir ne se sert pas de sa majorité parlementaire dans ce but et que ce n'est pas un vrai sujet d'inquiétude pour de très nombreuses personnes parmi les protestataires et la population, spécialement les classes urbaines et professionnelles ; mais choisir ceci comme étant le seul ou même le principal problème, montrerait qu'on ne comprend pas que derrière se cachent d'autres conflits plus profondément enracinés dans la société turque.

C'est un conflit entre les partisans de politiques férocement néolibérales qui promettent un rendement important de capital, et la grande majorité de la population pour qui croissance et développement signifient tout bonnement dépossession et perte d'espaces publics. Autrement dit, c'est un conflit entre les sympathisants du Premier Ministre Erdogan qui gère tout seul la vie politique, économique et sociale du pays à la Louis XIV, et ceux qui sont les victimes de son autorité. Il en est ainsi à l'heure actuelle pour plus de 700 étudiants (selon l'Initiative de solidarité avec les étudiant-e-s détenu-e-s en Turquie) et plus de 50 journalistes derrière les barreaux, qui ont été déclarés coupables conformément à des lois obscures contre le terrorisme.

Certes le fossé laïciste-conservateur a fait changer le programme : quand on a voté le projet de loi qui mettait en place un certain nombre de restrictions sur la consommation d'alcool - par exemple l'interdiction de sa vente après 22 heures - quelques semaines après les bombardements de la ville de Reyhanli à la frontière syrienne, les discussions sur la politique étrangère syrienne du gouvernement se sont pour ainsi dire arrêtées.

Ce n'est pas la première fois qu'en Turquie la moindre manifestation de dissentiment envers la politique du gouvernement est accueillie par une extrême brutalité accompagnée de violence. En fait, les étudiants, les travailleurs, les Kurdes, les activistes et quiconque ose protester contre l'injustice, y sont maintenant habitués ; mais c'est une expérience directe faite pour la première fois par le Turc moyen apolitique, produit du régime militaire qui est arrivé au pouvoir en 1980 par un coup d'état militaire, style Pinochet. En 2011, deux étudiants qui avaient été arrêtés durant l'un des discours d'Erdogan en 2010 pour avoir déployé une banderole demandant la gratuité de l'éducation, et avaient passé 19 mois en prison dans l'attente de leur procès, ont été condamnés à 8 ans 5 mois et 20 jours de détention sous des inculpations diverses de terrorisme - « appartenance à/propagandisme pour une organisation terroriste » - conformément aux lois contre le terrorisme susmentionnées.

Malgré les efforts de l'Initiative de solidarité avec les étudiant-e-s détenu-e-s en Turquie (TODI) et d'autres groupes pour faire connaître ces cas autant que possible, cette cause a très peu avancé. Il est spécialement remarquable qu'en Turquie la stratégie de répression des dissidents ait été efficace si longtemps que de tels incidents répétés n'ont pas provoqué plus tôt d'énormes vagues d'agitation. Mais c'est bien la brutalité de la police contre les protestataires du Parc Gezi - au départ peu nombreux, qui a tout déclenché.

L'agitation sociale massive dont nous sommes témoins n'a pas lieu en dépit des résultats économiques du pays ; c'est en partie le résultat d'une certaine politique économique dans laquelle le gouvernement s'engage depuis 10 ans.

Étant arrivé au pouvoir en 2002 sous promesse de stabilité économique à la suite d'une crise économique désastreuse l'année précédente, le gouvernement néolibéral AKP en place depuis 10 ans a vu se développer des conditions favorables à l'accumulation du capital, en particulier dans les secteurs récemment intégrés dans la sphère de l'accumulation, comme les services de santé, en parallèle à des salaires réels qui demeurent inchangés dans presque tous les secteurs de l'économie. Manifestement, après une décennie, une partie grandissante de la population s'est rendue compte que, derrière tous les discours sur la miraculeuse croissance économique, ils n'avaient rien à y gagner. Sous ces circonstances d'inégalité croissante dans ce qui était déjà une société quelque peu inégalitaire, les histoires sur la façon dont le pays a finalement réussi à payer toute sa dette au Fonds Monétaire International (remplacée à ce point par un recours bien plus important, celui de faire des emprunts à d'autres sources extérieures, presqu'un tiers étant maintenant à court terme) ne satisfont même pas ceux qui ne comprennent pas ce que cache cette déclaration.

Finalement, l'ancienne caserne militaire que le gouvernement a l'intention de reconstruire dans le Parc Gezi n'était pas « le bastion de l'insurrection proto-islamiste de 1909 contre les Jeunes Turcs » - aux dires de certains médias comme le Financial Times. Selon les médias turcs, l'ancienne caserne militaire qu'on voudrait reconstruire, avait été érigée au XIXème siècle sur l'emplacement d'un cimetière arménien. L'état s'en est emparé plus tard dans les années trente. Elle a été démolie en 1939 sous la république et est devenue le Parc Gezi. Le bâtiment qui a joué un rôle pendant la rébellion de 1909 était une caserne militaire voisine, actuellement la Faculté d'Architecture de l'Université Technique d'Istanbul.

Les manifestations continuent en Turquie et de nombreuses personnes ordinaires sont fières du fait que c'est un vaste mouvement de masse qui n'est pas submergé par la politique de parti. Néanmoins, ces nombreux exemples d'auto-organisation ne durent pas longtemps ou bien disparaissent sans résultats concrets, en l'absence d'un programme politique unificateur. Ce mouvement réussira à réaliser un changement positif dans la mesure où il pourra apporter certaines solutions politiques aux réels conflits sociaux auxquels la Turquie doit faire face."

guardian.co.uk

(Traduit par Chantal C.)

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