23/05/2013 tlaxcala-int.org #80618

La Syrie et IsraŽl: Un couple mal assorti

 Santiago Alba Rico

Après le bombardement israélien de la Syrie, toute analyse de la situation doit être fondée sur la mise en avant des deux uniques données sur lesquelles il est impossible d'avoir des doutes. La première est que, de tous les acteurs impliqués dans la région, le plus irresponsable, le plus irrationnel, le plus dangereux, plus même que le régime syrien ou Al Qaïda, est certainement Israël.

La seconde est que, quel que soit le degré de complicité et de coordination entre les deux pays et au-delà de la logique étroite des intérêts usaméricains, la responsabilité indirecte des USA dans les attaques de la semaine dernière est indéniable. Que cela contredise ou non la politique étrangère usaméricaine dans la région, les bravades meurtrières d'Israël continuent à bénéficier du soutien public inconditionnel de Washington.

L'avantage d'Israël, en tout cas, c'est qu'il ne triche jamais sur les motifs de ses exactions. Il ne bombarde jamais pour des raisons humanitaires, pour défendre la démocratie ou pour faire progresser l'humanité. Il dit toujours la vérité. Sans avoir été officiellement assumée, la raison des attaques contre la Syrie attribuée au gouvernement était l'intention de l'État d'Israël d' empêcher la fourniture de nouvelles armes puissantes au Hezbollah au Liban. Nasrallah [le secrétaire général du Hezbollah] en personne, dans son discours du 8 mai, a confirmé cet objectif, tout en assurant que de telles armes - qui sont toujours parvenues d'Iran via la Syrie -finiront tôt ou tard par se retrouver dans les mains du Parti de Dieu.

En outre, la tiédeur des réactions des puissances interpellées par cette opération, y compris la Russie, ne laisse guère de doutes, si ce n'est sur les intentions israéliennes, sur la volonté de riposte de la Syrie et de ses alliés, qui auraient bien reçu le "message secret" envoyé par Netanyahou à Bachar Al Assad visant à rassurer l '«axe chiite» sur la portée des opérations. Une promesse de «riposte immédiate» pour la prochaine fois - et y en a tant -et l'appel au djihad pour la libération des Hauteurs du Golan semble être une réaction de profil très bas, pour ne pas dire de vierge effarouchée, de la part de celui qui se prétend champion de la " résistance ".

Assad époussetant le "droit de riposte"

La "riposte" d'Assad à l'attaque israélienne : des mots

Israël prudent avec la Syrie

Israël, en effet, s'est montré dès le début très prudent avec la Syrie. Inquiet face aux secousses populaires dans la région, il sait très bien que toute alternative à la dynastie Assad menace le statu quo rassurant des dernières décennies. Ce ne sont pas des trotskystes cinglés ou des rebelles suspects qui l'affirment. Éphraïm Halévy, ancien directeur du Mossad et du Conseil national de sécurité israélien, l'a exprimé tout naturellement dans un article récent au titre déjà très éloquent : «L'homme d'Israël à Damas."

Cet homme est Bachar Al Assad, le meilleur ennemi possible, avec qui les négociations sur le Golan pouvaient être renvoyées aux calendes grecques et qui assurait la sécurité des frontières. Des deux menaces les plus redoutées par Israël après le début de la révolution en Syrie, la plus dangereuse semble désormais malheureusement conjurée : une démocratie souveraine. Au fur et à mesure que celle-ci a été jugulée, l'autre, en revanche, se fait toujours plus présente: celle des deux jihadismes -sunnite et chiite - que seul unit leur rejet viscéral de «l'entité sioniste». Israël a très peur de ce chaos effervescent d'armes incontrôlées et de forces ennemies.

Tout semble en effet indiquer que ses attaques, plutôt que de chercher à intervenir dans la guerre civile syrienne, se sont limitées à profiter de l'occasion, sachant qu'il n'y aurait pas de riposte (ou alors une riposte qui ouvrirait le jeu vers la pièce la plus convoitée: le programme nucléaire iranien).

Mais il est évident - et sans nul doute cela entrait dans ses calculs - que ces attaques ont des conséquences sur le fragile échiquier géostratégique de la région :
- L'accord entre la Russie et les USA pour tenir à la fin du mois de mai une conférence sur la Syrie qui ressuscite la Déclaration de Genève afin d'engager ensuite des négociations entre le régime et l'opposition sans conditions préalables. C'est sans doute une grande victoire russe sur les USA, qu'Abdelbari Atwan, l'éditorialiste d'Al Qods Al Arabi, qualifie ainsi : «Des lignes rouges au drapeau blanc."

- L'annonce d'une nouvelle livraison de missiles S-300 à Bachar Al Assad par la Russie, qui maintenant, après l'attaque israélienne, peut alléguer des "besoins de défense aérienne".

- Un certain accord tacite entre tous les acteurs extérieurs que l'ennemi commun est le Front Nousra «associé» à Al Qaïda.

- Le renforcement évident et paradoxal du régime syrien, qui a vu augmenter sa légitimité et se sent maintenant beaucoup plus sûr. La dictature syrienne, " qui s'incline devant l'ennemi et s'enhardit contre son peuple", pour citer Elias Khoury, a reçu une tape rassurante de son ennemi israélien. Les bombardements israéliens font oublier les bombardements ininterrompus du régime sur sa propre population.

- Les difficultés, en revanche, de l'opposition armée et politique. Les déclarations fermes de l'Armée syrienne libre, de la gauche anti-régime ou de la Coordonnation pour le changement n'a pas empêché la criminalisation des opposants comme des «complices» de l'agression. Une partie du camp anti-impérialiste arabe et européen a contribué à cette criminalisation, aggravant une division qui ne convient qu'à l'État d'Israël.

Dans un contexte si volatile, traversée par tant d'intérêts sordides et peuplé par tant de fous et d'assassins, on ne peut rien exclure. Mais il ne semble pas qu'Israël, au moins directement, jouera un rôle important - sauf à titre de bénéficiaire passif – dans l'agonie syrienne, dont la douloureuse complexité ne doit pas nous faire oublier, cependant, les milliers d'hommes et de femmes torturés et assassinés pour avoir aspiré à la dignité, à la justice et à la démocratie.

La tuerie de Banyas

Les attaques israéliennes ont éclipsé les massacres de la ville de Banyas, où, le 4 mai, des familles entières, y compris de nombreux enfants, ont été sauvagement assassinées par les forces fidèles au régime, dans ce qui semble avoir été une opération préméditée de "nettoyage ethnique" visant à déplacer des Sunnites loin de la bande côtière et à alimenter la dimension «sectaire» du conflit.

Il est terrible de lire l'article d'Al Hayat dans lequel Wael Suyah rapporte avec douleur certains des commentaires à l'appui de ces tueries : "Il vaut mieux les tuer quand ils sont petits que grands parce qu'en grandissant, ils seront terroristes comme leurs parents". Ce climat d'acharnement "sectaire" rend toujours plus difficile un règlement négocié et, bien sûr, le succès de la révolution originale, incrustée et devenue presque clandestine dans la violence armée.

Les fameuses «lignes rouges» édictées par Obama et destinée plutôt à donner carte blanche aux bombardements et aux tueries sont redevenues actuelles à la suite des déclarations de Carla del Ponte, membre de la commission de l'ONU chargée de l'enquête, selon lesquelles il y aurait des preuves de leur utilisation par les «rebelles». Carla del Ponte, présidente controversée du Tribunal de La Haye pour l'ex-Yougoslavie, a été démentie par la commission elle-même, qui affirme n'avoir trouvé aucune preuve incriminant contre aucun des camps. Ce message semble bien s'ajuster à la stratégie usaméricaine consistant à combiner les déclarations rhétoriques avec le " respect du droit international", qui ne lui permettrait pas de faire ce que les USA ne veulent vraiment pas faire: intervenir.

Assad :"Je me réserve le droit de riposter"

Assad brandit d'une part une pancarte "résistance" et baise la main israélienne de l'autre

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Assad écrivant "Mort à Israël" assis sur un tas de cadavres syriens

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