17/05/2013 info-palestine.net  9 min #80371

Les bombardements israéliens appellent une réplique syrienne

Abdel Bari Atwan

Il est possible qu’Al Assad se décide à lancer une attaque contre Israël, préférant conduire une plus noble bataille que celle qu’il mène contre ses concitoyens, écrit Abdel Bari Atwan.

Deux raids aériens israéliens sur des cibles à l’intérieur de la Syrie le week-end dernier ont marqué le début d’une nouvelle phase de la guerre civile syrienne, impliquant indirectement non seulement d’autres puissances régionales, mais également des superpuissances mondiales. La confiance absolue d’Israël qu’il ne subira pas de représailles - parce que Bachar al-Assad est embourbé dans la guerre civile - peut s’avérer être une grave erreur de jugement.

Israël prétend que les missiles à longue portée détruits dans ses frappes étaient destinés au Hezbollah [résistance libanaise]. Il semble peu probable que le régime d’al-Assad soit en train d’exporter les mêmes armes que celles qu’il utilise contre ses concitoyens, et à un moment crucial de la guerre civile. L’intervention d’Israël est alors, comme al-Assad lui-même l’a dit, une « déclaration de guerre » contre son régime.

La réponse initiale de l’Amérique a été conforme à ce que l’on pouvait attendre, affirmant que le gouvernement d’Obama « soutient pleinement les frappes aériennes d’Israël », lequel a utilisé des avions de guerre et des armes fournis par les américains. Par voie de conséquence, les États-Unis - le premier allié d’Israël - ont à ce moment-là, aussi « déclaré la guerre » à al-Assad.

La Russie et l’Iran, quant à eux, sont restés fidèles dans leur soutien à al-Assad. Le ministre iranien des affaires étrangères, Ali Akbar Salehi, a effectué une visite éclair à Damas pour souligner le plein soutien de Téhéran face à l’agression israélienne.

Face à une énorme impasse avec Moscou et Téhéran, l’administration Obama a envoyé ce mardi, le secrétaire d’État américain John Kerry pour une réunion de conciliation avec le ministre des Affaires étrangères de la Russie, Sergei Lavrov. Lors de la conférence de presse qui a suivi, Kerry s’est de fait distancié de son ancienne position, plus belliqueuse envers al-Assad et a appuyé la préférence du ministre russe des Affaires étrangères pour une rencontre entre les rebelles et le régime, en vue d’un rapprochement et d’une négociation.

Les États-Unis sont réticents à s’impliquer directement et militairement dans la crise syrienne pour un certain nombre de raisons : ils ne peuvent garantir le résultat d’une nouvelle guerre, ce qu’ils ne peuvent se permettre, et après la démission de Muath Al Khatib, il n’y a pas de figure de proue évidente pouvant unir et représenter une opposition de plus en plus fragmentée.

Là où se rejoignent cependant les points de vue russes et américains, c’est par rapport à la montée en puissance de groupes islamistes extrémistes qui profitent du conflit. La Russie a ses propres problèmes avec les islamistes dans plusieurs pays rétifs, dont la Tchétchénie et le Daghestan, et les États-Unis sont encore sous le coup de l’attentat du marathon de Boston.

Les jihadistes, internationaux et nationaux, en Syrie sont rassemblés sous la direction d’al-Nusra Jabhat. Al-Nusra a récemment fait allégeance à al-Qaïda et à son chef Ayman Al Zawahiri, et a apparemment tenu compte des erreurs commises par le chef d’ al-Qaïda en Irak, Abou Moussab al-Zarqaoui.

Sous Aal-Zarqawi, les extrémistes ont commis des atrocités et terrorisé la population avec une interprétation fanatique de l’Islam. Al-Nusra et et les groupes partageant les mêmes idées en Syrie adoptent une approche plus sobre, en essayant de se faire accepter de la population dans les zones qu’ils contrôlent, en établissant des tribunaux de la charia et en offrant la sécurité, des médicaments et même de la nourriture.

Al-Nusra est un groupe bien équipé, discipliné et qui a de l’argent. The Guardian a rapporté que des bataillons entiers de l’Armée syrienne libre (ASL) font défection en masse, et comme des combattants d’autres pays, ils sont attirés par al-Nusra qui, paraît-il, verse une solde.

Avec la composante djihadiste qui devient rapidement la force la plus puissante dans l’opposition, il n’est pas surprenant que Washington semble revenir sur l’idée d’une intervention militaire,évoluant rapidement des « lignes rouges » vers le « drapeau blanc ».

Si Washington soutient la participation du régime à des pourparlers avec l’opposition, il offrirait alors à al-Assad une nouvelle légitimité et ce revirement politique serait spectaculaire, non seulement pour la Syrie mais aussi pour la région.

Pendant ce temps, les raids aériens d’Israël restent sans réponse.

L’absence d’action à ce jour d’al-Assad contre Tel Aviv, l’a fait paraître faible et stupide. Même l’opposition lui reproche de ne pas répliquer. Il est possible qu’al-Assad se décide à lancer une attaque contre Israël, préférant conduire une plus noble bataille que celle qu’il mène contre ses concitoyens, mais c’est un renard rusé, et l’offensive directe n’est pas le seul moyen à sa disposition.

Israël a d’autres ennemis qui pourraient faire le travail d’al-Assad. D’où la déclaration mardi du gouvernement syrien, que le front du Golan est maintenant ouvert du côté syrien à la résistance palestinienne et aux combattants djihadistes qui veulent frapper Israël. Le même jour, la Brigade des Martyrs de Yarmouk a enlevé quatre soldats philippins de la force des Nations Unies pour le dégagement (FNUOD) du Golan.

Jeudi, Al Assad a affirmé qu’il « donnera au Hezbollah tout ce dont il a besoin ».

Israël peut se trouver contesté simultanément sur deux fronts (le Golan et le sud du Liban) par deux mouvements de résistance idéologiquement opposés l’un à l’autre. Comme la Russie et l’Amérique, le Hezbollah et les djihadistes salafistes se retrouveraient de façon inattendue (et temporairement) du même côté, où « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».

La direction palestinienne à Ramallah craint manifestement que les territoires palestiniens occupés puissent également connaître des troubles, et elle a réagi à l’annonce d’al-Assad que le front du Golan était ouvert, en disant que la résistance ne se décrète pas « en appuyant sur un bouton ».

Je suis en désaccord avec cela, estimant que l’ouverture de ce front, avec ou sans décision d’al-Assad, va pousser des centaines, sinon des milliers de Palestiniens et d’Arabes en Syrie, au Liban et en Jordanie à reprendre les armes pour faire face à l’occupation israélienne des terres palestiniennes.

Ce qui a entravé la résistance au cours des dernières années n’a pas été le manque de volonté, mais la collusion des voisins arabes d’Israël et de l’Autorité nationale palestinienne (ANP), laquelle collabore avec Israël dans le domaine de la sécurité de [l'État hébreu] et du renseignement.

Israël peut avoir lancé une provocation de trop avec ces derniers raids, déclenchant la colère de ses ennemis, effrayant ses amis, et bouleversant le fragile équilibre entre les puissances régionales.

Celui qui joue avec le feu finit un jour par se brûler les doigts.

* Abdel Bari Atwan est palestinien et rédacteur en chef du quotidien  al-Quds al-Arabi, grand quotidien en langue arabe édité à Londres. Abdel Bari Atwan est considéré comme l’un des analystes les plus pertinents de toute la presse arabe.

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