Stratégie quantique

17-02-2011 americanparano.blog.fr 21 min #49530

Savoir le monde. Voilà l'ambition affichée par tous ceux qui vantent leur modèle de gestion des risques et de management de crise, sans réaliser que leur incapacité à répondre au défi du terrorisme ou de la prolifération nucléaire, à contenir la poussée de dictatures islamistes, tout comme à prévenir la résurgence de la pauvreté, de la famine, de la pénurie d'eau et des pandémies annoncées, mais aussi à anticiper les réactions de plus en plus brutales d'un écosystème martyrisé, sonne le glas de leurs ambitions. Le vieux postulat déterministe et réductionniste a atteint ses limites. Rien d'inquiétant en soi, c'est le lot et le sort de tous les modèles. C'est l'incapacité de ses sectateurs à proposer d'autre solution que la fuite en avant jusqu'à la catastrophe finale qui est dangereuse, je l'avais moi-même dénoncée dès 2006 (date de publication de la première version du présent article). L'Histoire va pourtant continuer à s'accélérer et sans doute basculer, et ceux qui l'ont compris imposeront leur choix à ceux qui s'enferment et s'enferrent dans leur archaïque pensée.

Le parti pris du déterminisme

Au commencement du déterminisme scientifique fut l'expression par Newton d'un principe bien connu, qui fit croire à son siècle que l'univers serait un jour révélé. Les Lumières vont s'engouffrer dans cette voie, négligeant le scepticisme de Sir Isaac lui-même (1), ou les interrogations d'un Diderot pourtant fataliste et matérialiste (2). Mais au regard de ces doutes il y avait déjà Descartes, il y eut Montesquieu, toujours cité, pour qui « ce n'est pas la fortune qui domine le monde. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques ; tous les accidents sont soumis à ces causes » ; ou Condorcet, qui soutenait que « tout concourt à prouver que la nature entière est assujettie à des lois régulières ; tout désordre apparent nous cache un ordre que nos yeux n'ont pu apercevoir. Il nous suffira d'observer que toutes nos connaissances sont fondées sur deux principes : que la nature suit des lois invariables, et que les phénomènes observés nous font connaître ces lois » ; et encore et bien entendu Laplace, qui se fondait sur Leibniz pour écarter d'emblée toute idée de liberté créatrice puisque « une chose ne peut pas commencer d'être sans une cause qui la produise », et se représentait une intelligence qui « embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux (3). » S'il existe effectivement une rationalité qui rend compréhensible tous les enchaînements d'actions et de réactions, il est possible d'exprimer des vérités premières, évidentes, consensuelles, certitudes élémentaires et éternelles, a-historiques, a-culturelles, a-sociales qui ne dépendent que de la raison naturelle, et d'élaborer une philosophie mécaniste de causalité linéaire et arborescente, puis de construire des modèles supposés aider aux prises de décisions pour un avenir désormais statistiquement connu.

Nous ne sommes pas là pour trancher une antique querelle mais simplement rappeler que toute modélisation, dans sa quête de lois fondamentales qui détermineraient les individus à agir, postule une prémotion exclusive de tout libre arbitre, et que rien ne peut être modélisé hors de ce choix premier puisque « en brisant le déterminisme universel, même en un seul point, on bouleverse toute la conception scientifique du monde » (Sigmund Freud). Choix idéologique légitime, parfaitement assumé par exemple par la psychanalyse ou l'économie sans lequel elles n'existeraient pas, mais pensée totalisante pour ne pas dire davantage, qui ne peut se concevoir que sur un renfermement du monde et exclut toute pensée critique, tant il est vrai que « le déterminisme ne peut pas rester insulaire, mais dévorant et non réciproque d'une liberté » (4).

Mais par-delà les débats philosophiques, la fragilité de cette pensée est qu'elle oublie qu'elle n'est qu'une hypothèse, construite sur une conception cognitiviste et historiciste du fondement de toute chose, qui suppose que tout événement a une cause déterminante et possède une existence objective. Mais qui oublie, ou plutôt refuse d'admettre, qu'elle ne se développe qu'à partir d'un code et un langage, selon un sophisme déductif qui n'est efficient que tant qu'il reste dans les hypothèses qu'il s'est données. « L'analyse est l'opération qui ramène l'objet à des éléments déjà connus, c'est-à-dire communs à cet objet et à d'autres. Analyser consiste donc à exprimer une chose en fonction de ce qui n'est pas elle (5). » Car « l'expérience et l'observation à l'état pur, abstraction faite de toute attente ou théorie, n'existent pas. Il n'y a pas de données pures pouvant être considérées comme sources de connaissance et utilisées comme moyen de critique (6). » Les observations sont conditionnées par un protocole choisi. « Chaque direction originelle qu'adopte la connaissance, chaque interprétation à laquelle elle soumet les phénomènes afin de les rassembler sous l'unité d'un système théorique ou sous celle d'un sens déterminé, referme en elle une façon particulière d'appréhender et de former le concept de réalité effective (7). » La faille de toute pensée de la connaissance a priori des déterminations causales ne réside pas dans cet artifice, commun à toute théorie scientifique, mais dans le déni de cet artifice. Mais elle n'a pas d'autre choix que de décréter que le débat entre libre arbitre et déterminisme est clos, et de poser le principe de variables cachées mais déterminantes qui permettent d'échapper à l'effondrement des postulats initiaux. Ce qui revient à dire que ce déterminisme a priori valide ses propres prémisses. Ainsi la psychanalyse impose des dogmes indémontrés (comme celui d'une personnalité forgée dès l'âge de trois ans, qui a inspiré le rapport de septembre 2005 de l'INSERM et même un projet de loi prônant la détection des futurs délinquants dès la crèche) et contraint l'analyse dans le sens de la seule vérification de ces dogmes (8). « Nous croyons souvent avoir prouvé ce que nous n'avons pas prouvé », écrivait déjà Leibniz.

Mais « il est évident qu'avec de pareilles lois pour guides, on a beau poursuivre indéfiniment les recherches et les déductions, on ne fait que s'agiter, comme l'écureuil dans son cylindre » (Arthur Schopenhauer). Cette pensée orgueilleuse a pourtant fait le succès de l'Occident depuis deux siècles. Mais au début du vingtième siècle, au moment même où elle connaissait son aboutissement avec la physique d'Einstein et la psychanalyse de Freud, était déjà réapparue l'idée que si les choses possèdent une existence propre, il ne sera jamais possible d'y accéder.

Les fondements stratégiques de la mécanique quantique

Il n'est pas de notre propos de développer la philosophie quantique qu'on appela un temps mécanique quantique, qui est davantage une école de pensée qu'une physique, pensée du questionnement renouant avec l'Humanisme de la Renaissance. La multiplication d'ouvrages publiés, de rééditions ainsi que de sites mis en ligne depuis un an indique d'ailleurs qu'elle rencontre enfin l'audience qu'elle mérite. Limitons-nous à son principe d'indéterminabilité qui se traduit par un niveau d'objectivité faible où, sur une seule observation, une théorie peut être proposée, la multiplication des expériences n'élevant pas la cohérence du modèle mais au contraire l'abaissant. Car, l'a expliqué Karl Popper, ce n'est pas la validation que l'on recherche mais la réfutation, toujours possible quelque soient les antécédents. Ce n'est pas en multipliant les expérimentations sur des échantillons que l'on a arbitrairement déclarés représentatifs que l'on peut affiner la connaissance de ce qui n'est pas encore, par impossibilité de connaître l'ensemble des variables qui vont déterminer la suite statistique des évènements. L'idée d'un déterminisme a priori relève donc davantage de l'acte de foi que de l'empirisme. Or c'est de cette foi que procèdent les matrices analytiques, dont les validations séquentielles de retour d'expérience se fondent sur le postulat que l'accumulation de données rapproche de l'objectivité et corrige les approximations initiales pour aboutir à un modèle cognitif.

La pensée quantique procède à l'inverse, et à la démarche assertive oppose une démarche interrogative, partant du principe qu'un modèle ne sert qu'à être contredit et n'a qu'une valeur heuristique, ne servant qu'à « faire avancer le schmillblick ». Il en avait été ainsi de la relativité d'Einstein, au grand dam du Papy Mougeot de la physique qui n'a jamais admis que la dream team des Jeunes Turcs quantiques rebondisse sur son idée que « c'est la théorie qui décide de ce qui est observable », pour rejeter le postulat d'un « monde objectif (et) de phénomènes physiques qui se dérouleraient indépendamment de nous », et affirmer que « la nature nous informe que les paramètres de détermination n'existent pas, et que notre connaissance est déjà complète sans paramètres supplémentaires (9). » Cette limitation n'est pas une contrainte due à un savoir incomplet mais une frontière épistémologique infranchissable, car s'il en était autrement, « cela signifierait que la théorie quantique n'est que provisoire » et qu'il existe des paramètres cachés. Or, écrivait John von Neumann au début des années 30, les résultats obtenus par le modèle quantique se vérifiant, on ne voit pas ce qu'ajouteraient des variables cachées, sauf à confirmer le résultat et elles sont inutiles, ou à obtenir un résultat différent mais dès lors c'est la réfutation et l'abandon de l'hypothèse initiale. « On ne peut jamais affirmer que la réalité d'une théorie ait été définitivement démontrée par l'expérience : tout au plus peut-on dire d'une théorie qu'elle rend compte, mieux que tout autre, des expériences qu'elle explique et vérifie. » Or la physique quantique a été efficiente jusqu'à ce jour : « Il ne s'agit donc pas du tout d'une question d'interprétation de la mécanique quantique, comme on le suppose bien souvent, mais d'une question de principe (10). » Même si le reste de cet ouvrage a été rapidement réfutée parce que son auteur - qui sera plus tard le père de la théorie des jeux - refusait le principe de causalité en le confondant avec celui de déterminisme a priori (11), l'idée de base reste valable et nous pose toujours la question suivante : doit-on attendre de connaître totalement le monde et ses « lois » pour agir ? Tout modèle n'est-il pas par définition incomplet même s'il est utile, et même utile précisément parce qu'il est incomplet, comme l'a démontré il y a bien longtemps Pierre Duhem (12) ? Toute décision n'a-t-elle pas ontologiquement de sens que dans l'incertitude (13), générant « un imprévisible rien qui change tout » (Henri Bergson), et par conséquent consubstantielle au brouillard clausewitzien que le déterminisme prétend faire disparaître ? Certains auteurs ont pu parler du « devoir d'imprévoyance » inhérent à toute décision. C'est précisément cette incertitude, cette part d'inconnu que le modèle managérial occidental cherche à réduire à néant depuis 1945. C'est une faute ontologique, celle que la crise actuelle révèle.

Pour les physiciens réunis en symposium en août 2005 au Lac de Côme (14), il faut accepter de se contenter d'un flux d'informations au-delà duquel il est inutile de se demander s'il existe des variables cachées. On retrouve depuis toujours cette approche dans le monothéisme non déterministe : c'est la connaissance moyenne a posteriori des chiites duodécimains, ou l'idée du retrait de Dieu que le Talmud a repris de la Genèse, l'idée que Dieu lui-même ne sait pas tout a priori (Dieu fit la lumière, et ensuite, mais ensuite seulement, il vit que c'était bien, dit la Genèse ; et ainsi de suite pendant les six jours de la Création), celle qui n'impose pas à Dieu lui-même un projet par avance verrouillé (objection majeure de Bossuet à la grâce calviniste). C'est également celle des stratèges chinois ou de ce grand traité sur l'action qu'est le Baghdavat Gità indien. L'autre principe est que même si « tous les bois de la terre étaient taillés en plumes, avec les sept mers du globe pour leur servir d'encrier » (Coran, Sourate 31), la science des hommes n'entamerait pas plus le Savoir que la pointe d'un pinceau plongée dans l'océan. C'est ce que reformulera plus tard Diderot (voir note 2). Car des choses ultimes il sera toujours impossible de parler : « Über die letzten dinge kann man nicht sprechen (15). » Nous savons toujours ce que nous devons savoir pour comprendre un phénomène, disent les physiciens quantiques, nous savons ce que nous devons savoir pour décider, ajouteront les stratèges, sauf à se lancer dans une procrastination sans fin. C'est l'idée tautologique de connaissance connue. L'information supplémentaire ultérieurement obtenue n'invalide pas l'idée d'une information pertinente à chaque instant (16).

La pensée quantique est donc une pensée stratégique, et son mode de cheminement substitue à la trilogie enseignée par le management américain : décision-validation-action, un principe assez proche de l'Auftragstactik allemande : intuition-action-confrontation. Et, à la décision d'agir, l'intuition d'agir.

Car c'est dans l'incertitude que se développe la liberté d'action, que d'aucun appelleront libre arbitre, et qui très concrètement se traduit par le choix entre plusieurs possibles, ce qu'aucun modèle managérial ne parviendra jamais à réduire ni à résoudre par anticipation.

Ce remplacement du formalisme faussement prédictif par un multidéterminisme probabiliste, a été péjorativement et tardivement qualifié de « théorie du chaos » par tous ceux qui, pour des raisons scientifiques ou théologiques, refusent le libre arbitre, et voient le monde échapper à leur conceptions progressistes et laplaciennes. Les mêmes rejettent d'ailleurs les principes de Darwin parce qu'ils sont non-prédictifs a priori et surtout fondent l'évolution sur l'aléa et le contingent (contrairement à l'évolution selon Lamarck). Cet impressionnisme quantique, occulté par un XIXe siècle ultra-rationaliste adorateur de la science et du progrès, on le vit renaître dans les années 1920-1930 chez nombre de penseurs, philosophes mais également stratèges, tous plus ou moins en « rupture d'école ».

Paradoxe de Valéry

Il fut notamment énoncé lors d'un Discours sur l'histoire où Paul Valery suggérait une impossibilité croissante à tout embrasser synchrone des progrès de la connaissance, comme s'il était plus difficile de comprendre et de gérer des phénomènes que l'on croit pouvoir désormais lier les uns aux autres, que de les appréhender séparément ou même les ignorer comme on le fit pendant des siècles. « Toute action désormais fait retentir une quantité d'intérêts imprévus de toutes parts, engendre un train d'évènements immédiats, un désordre de résonance dans une enceinte fermée. Les effets des effets, qui étaient autrefois insensibles ou négligeables, se font sentir instantanément, reviennent vers leurs causes, ne s'amortissent que dans l'imprévu. L'attente du calculateur est toujours trompée. Aucun raisonnement économique n'est possible. Les plus experts se trompent ; le paradoxe règne (17). » Au même moment, Charles de Gaulle, disciple d'Estienne et de Bergson, commence Le fil de l'épée par : « L'incertitude marque notre époque. »

La mondialisation avait déjà rendu à cette époque le monde non pas davantage mais moins maîtrisable. Plus nous développons de techniques d'information et plus la nature et les hommes nous échappent. Cette déperdition n'est pas due à l'incomplètement des modèles de gestion, mais à leur inadaptation intrinsèque au monde : ce n'est pas parce que la pensée d'un monde-un et du village planétaire d'une globalisation érigée en impératif cosmologique génère des modèles imparfaits, mais parce que ceux-ci sont incapables de saisir l'essence de l'action. L'accroissement exponentiel de l'information finit par paralyser toute pensée stratégique en révélant des relations de causalités jusque là ignorées ou incertaines mais dont, pour dire les choses, on pourrait fort bien se passer. Il faut donc que le stratège aille plus loin que le physicien, et décide de rejeter certains éléments pourtant connus. Alors que pour le physicien l'information déjà obtenue est objectivement pertinente et doit être prise en compte, il y a pour le décideur des informations qui sont pertinentes et d'autres qui ne le sont pas et qui doivent être ignorées. Napoléon disait qu'il lui faudrait être Newton pour appréhender en temps réel tous les éléments d'une bataille, et qu'il n'en aurait pas été avancé pour autant. Le stratège doit se limiter aux régions d'une connaissance comprise, non pas que les choses n'existent que parce qu'il les observe (ce fut l'erreur du sensualisme de Berkeley et Condillac, et un peu celle de von Neumann), mais parce que sa bulle opérationnelle, contractuelle ou mémorielle délimite un périmètre dont il exclut ce qui n'est pas utile, pour que les prétendues variables cachées ou hypermnésiques ne polluent pas l'espace stratégique. Or le mythe freudien de l'information totale le précipite au contraire vers une course sans fin, tel l'écureuil dans son cylindre.

A l'opposé est l'idée de la coupure de von Neumann, mais c'était déjà celle de Rousseau lorsqu'il rompit avec ses contemporains conditionnés par le cartésianisme ; il y a « l'en-dedans » et il y a « l'en-dehors ». C'est ainsi que l'on pourrait définir la stratégie, comme le fait de tracer un périmètre à l'intérieur duquel on va attirer l'adversaire et le contraindre à agir, et lui imposer une optique finaliste et réduite isolée d'un environnement extérieur qu'on pourra toujours, pourquoi pas, supposer causaliste et global. Poser, à l'inverse, le principe d'une métastratégie universalisante ou d'une « totalité-totalisante » (Lucien Poirier), c'est renoncer à toute liberté créatrice et réduire l'action à être le jouet du destin universel, ou l'instrument d'une raison hégelienne et de la ruse de l'histoire. C'est adopter une posture passive et dépressive. Plus grave : alors que le libre arbitre conçoit que l'on ne croit pas en lui, se soumettre au déterminisme le plus absolu est croire par principe que l'adversaire s'y trouve lui-aussi de facto soumis ; c'est faire d'un choix philosophique légitime quoique arbitraire une loi universelle obligatoire à laquelle personne ne saurait échapper. C'est ce que Tocqueville avait compris lorsqu'il évoquait ce « cercle formidable autour de la pensée (18) » qu'il qualifiait aussi de « rapetissement universel (19). »

Mais l'idée d'une concurrence philosophique est niée, car la pensée étouffante en Occident reste celle du déterminisme clos de Condorcet et Laplace, que Bergson nommait « la religion statique ». C'est cette pensée que les crises à répétition qui secouent le vieil ordre du monde depuis les années 2000, des attentats à la grippe aviaire, des cyclones aux élections contrariantes, ont révélé en bout de course. Elles ont surtout confirmé que notre « monde égaré », comme disent les islamistes avec quelque raison, fait désormais semblant de savoir où il va, mais que plus personne n'est dupe. C'est dans cette rupture avec la réalité et dans la révélation d'une évidente perte de maîtrise que réside sa fragilité systémique, car des failles béantes de vulnérabilité ont été révélées dans lesquelles pourraient s'engouffrer des périls bien plus conséquents qu'Al Qaïda. Voilà la cause première d'anxiogénéité. Il est désormais certain que le XXe siècle, comme nous l'avions écrit à plusieurs reprises en opposition à la doxa générale, n'est pas terminé et qu'une crise universelle est envisageable ; sans même parler des réactions d'ajustement d'un écosystème à qui nous faisons souffrir le martyre, et qui se venge en multipliant plus rapidement que tous nos modèles scientifiques ne le prévoient ce que nous nommons des catastrophes naturelles, ajustements d'une planète cassée mais qui aura de toute manière le dernier mot.

Nous allons assister à une décennie de fin de cycle, et l'Occident semble incapable de s'y préparer avec la génération au pouvoir et celle qui y arrive, déjà (dé)formée par le pont-aux-ânes de Davos et par un système copié sur le standard des stratèges en chambre qui laisse accroire, parce qu'il faut bien rentabiliser les produits du management et faire vivre les consultants, que la décision s'apprend comme le Code de la route (20). Chaque époque a généré des réflexions salvatrices : la nôtre se complait dans sa propre vénération. Ce n'est pas grave pour l'histoire de l'humanité, d'autres systèmes de pensée sont prêts à la relève. Mais qu'il nous soit permis d'enrager qu'une idéologie mortifère précipite la France et l'Europe, du fait du mépris de leurs élites pour leur propre héritage humaniste, dans un sort qu'elles ne méritent pas.

(1) Hypothesis non fingo : « Je ne feins aucune hypothèse », ce qui veut dire que non seulement Newton ne sait pas mais ne fait même pas semblant d'émettre une hypothèse. Relevons d'ailleurs que la loi de gravitation n'a toujours pas trouvé à ce jour d'explication physique, la théorie relativiste d'Einstein de déformation de l'espace-temps dans un continuum vide-matière n'est précisément, elle, qu'une hypothèse, même si elle est à ce jour efficiente et prédictitive.

(2)« Quand on vient à comparer la multitude infinie des phénomènes de la nature avec les bornes de notre entendement et la faiblesse de nos organes, peut-on jamais attendre autre chose [...] que quelques pièces rompues et séparées de la grande chaîne qui lie toutes choses ? Combien ne faudrait-il pas de volumes pour renfermer les termes seuls par lesquels nous désignerions les collections distinctes de phénomènes, si les phénomènes étaient connus ? Si l'Eternel, pour manifester sa toute-puissance plus évidemment encore que par les merveilles de la nature, eût daigné développer le mécanisme universel sur des feuilles tracées de sa propre main, croît-on que ce grand livre fût plus compréhensible pour nous que l'univers même ? » Denis Diderot, De l'interprétation de la nature, 1753-1754, réédition 1990.

(3)Pierre-Simon Laplace, Mémoire sur la probabilité des causes par les évènements, 1774-1776. « La proposition de Laplace implique que tout ce qui est arrivé dans l'Univers, tout ce qui est en train d'arriver et tout ce qui arrivera, y compris les actions de tous les êtres humains, jusqu'à la moindre vibration de chaque atome, est déjà fixé et inaltérable, car tout a été établi depuis l'origine des temps. L'univers se trouve ainsi réduit à une machine qui exécute fidèlement une suite d'instructions qui lui ont été intégrées depuis l'origine comme étant ses conditions initiales. » Paul C.W. Davies, « La nouvelle physique et les paragoges du monde », in La mort de Newton, 1996.

(4)Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, I, Le volontaire et l'involontaire, 1950, réédition 2009.

(5)Henri Bergson, La pensée et le mouvant, 1938, réédition 1998.

(6)Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, tome 2, 1966, traduction française 1979. Voir également Conjectures et réfutations, 1963, traduction française 1979, réédition 2006.

(7)Ernst Cassirer, La théorie de la relativité d'Einstein. Eléments pour une théorie de la connaissance, texte de 1921, traduction française 2000.

(8)Voir Serge Viderman, La construction de l'espace analytique, 1970.

(9)Werner Heisenberg, La partie et le tout, 1969, traduction française 1972.

(10)John von Neumann, Les fondements mathématiques de la mécanique quantique, 1932, traduction française 1946, réimpression 1988.

(11)Grete Hermann, Les fondements philosophiques de la mécanique quantique, 1935, traduction française 1996.

(12)Pierre Duhem, La théorie physique, son objet, sa structure, 1906.

(13)Voir Vincent Desportes, Décider dans l'incertitude, 2004.

(14)Voir « Le monde existe-t-il vraiment ? » in Sciences et Vie, n° 1057 octobre 2005 : « A cette question métaphysique, les physiciens apportent aujourd'hui une réponse étonnante : le monde n'est que la somme d'informations que nous avons sur lui. »

(15)Werner Heisenberg, Le manuscrit de 1942, traduction française 1998.

(16)Voir Alexei Grinbaum, Le rôle de l'information dans la théorie quantique, 2004 (Thèse de l'Ecole Polytechnique disponible  sur son site... en anglais).

(17)Paul Valery, Regards sur le monde actuel, 1931, réédition complétée 1945.

(18)Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, 2ème partie, chapitre VII, 1835.

(19)Alexis de Tocqueville, Souvenirs, 1ère partie, chapitre I, écrit en 1850.

(20)« Que dire de ce que l'inculture de nos élites appelle management pour les entreprises privées, ou de l'administration pour les services publics, sinon que l'effroyable lourdeur de leur organisation a pour but de rendre homogène et reproductible toute activité humaine, et de donner ainsi le pouvoir à ceux qui n'en ont aucune pratique singulière ? » Michel Serres, Discours de réception de René Girard à l'Académie Française, 15 décembre 2005.

Jean-Philippe Immarigeon © Revue Défense Nationale, « Le monde selon Rand », décembre 2006 (version révisée)

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