La droite et la gauche, ou la nature et la culture

12-01-2011 tlaxcala-int.org 9 min #47656

Mouvement Politique d'Éducation Populaire

On sait que depuis le 28 Août 1789 la gauche et la droite désignent en France des tendances politiques et pas seulement des côtés du corps. Dans l’Assemblée Constituante avaient pris place à droite les représentants des classes privilégiées, partisans du roi, et, à gauche, les députés partisans des idées nouvelles, en majorité ceux du tiers état. Aujourd’hui encore ces positions dans l’espace républicain font état d’opinions différentes sur la manière de vivre ensemble dans la société. Et, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou non, tous les citoyens se situent forcément dans ce champ politique, que ce soit aux extrêmes ou vers l’entre-deux.

Mais que signifie cette distinction à notre époque ?

À quoi reconnait-on les hommes de droite et ceux de gauche ? Est-ce une question de conception de la morale, de l’économie, un point de vue philosophique ?

Certains prétendent que la distinction est dépassée, qu’il n’y a plus ni gauche ni droite, que, d’ailleurs, plus rien ne s’oppose à l’ordre établi et que l’Histoire est finie depuis l’effondrement du bloc soviétique et la chute du Mur de Berlin. Mais ces triomphateurs précoces qui voient dans le mouvement mondialisant de l’économie le cours naturel des choses, le cours enfin redevenu naturel de toute chose et la disparition des idéologies, ceux-là, justement, sont les hommes de droite.

C’est ainsi qu’on les reconnait. Les hommes de droite sont des naturistes. Tous leurs discours sont farcis de ce mot, de cette référence : la Nature.

Quand ils parlent de la Nature ils ne désignent pas le ciel, la mer, les arbres et les petits oiseaux, autrement dit l’environnement dans lequel évoluent les hommes comme toutes les autres espèces vivantes, non ils manipulent le concept. Ils parlent de l’essence des choses, des programmes inhérents à tous les phénomènes, des lois éternelles et intangibles auxquelles nous ne pouvons que nous soumettre. Ils déguisent l’arbitraire en fatalité.

Les hommes de droite ont sacralisé la nature

C’est la création divine, le cours parfait des astres et des saisons, des générations humaines et des héritages. C’est la vie, la mort, la pauvreté, la richesse, le bonheur et la souffrance, la bonté, la cruauté, la bêtise et la sagesse. C’est l’odorat pour les chiens ; la ruse pour le renard et, pour les hommes, l’appétit du profit. Toutes choses sur lesquelles nous ne pouvons rien et qu’il serait inutile d’espérer changer. Vous savez bien que les Noirs courent plus vite que les Blancs, que les femmes sont plus féminines que les hommes, que les pauvres sont paresseux. On n’y peut rien, c’est naturel.

On dit parfois que les hommes de droite sont des conservateurs. Mais non, ce sont des homo naturalis. S’ils ont tendance à reproduire toujours les mêmes comportements dans le temps, c’est qu’ils sont mus par une nature humaine qui les condamne à la répétition. Ainsi les hommes ont toujours fait la guerre et la feront toujours parce qu’ils ont une nature agressive. Un homme paisible ne serait donc pas tout-à-fait un homme. Ce serait un homme artificiel, un peu idéologique. Un humain qui n’aurait pas le désir de s’imposer, de dominer les autres et de les asservir, de s’enrichir sans limite, ce n’est vraiment pas naturel. Disons le très clairement, ce serait sans doute un homme de gauche.

Notre gouvernement nous le dit tous les jours : il est naturel que ceux qui travaillent plus gagnent plus et surtout que ceux qui méritent plus reçoivent plus. Il est bon que le concept utopique d’égalité laisse place à celui, naturel, d’équité qui justifie les inégalités mais les inégalités MÉRITÉES.

Il y a, tout naturellement, des hommes doués de grandes qualités et des hommes pervers par nature, voire improductifs. On peut d’ailleurs les distinguer dès la petite enfance et on peut espérer que l’école, où ils ne manqueront pas de se signaler, joue pleinement son rôle de sélection préventive. On ne peut rien attendre de bon de ceux qui, par leurs gènes, sont voués à l’indiscipline, à la délinquance et à la criminalité et cela n’a rien à voir avec la saine émulation des enfants naturellement compétitifs que l’école doit, en revanche, encourager.

Et ce ne sont pas seulement les individus qui peuvent, par leur nature singulière, manifester leurs divergences par rapport à la vraie nature humaine, ce sont aussi certains groupes humains, en fonction de leurs origines et de leur hérédité. Le racisme n’est rien d’autre, après tout, que la reconnaissance des différences naturelles entre les humains comme le sexisme entre les sexes ou l’élitisme entre les capacités.

De toute façon on n’échappe pas à la nature. Il serait vain de vouloir s’opposer à cette force universelle qui règle le cours de toute chose pour préserver l’équilibre de l’ensemble. C’est pourquoi il vaut mieux laisser faire. « Vivre conformément à la nature » disaient les stoïciens. Nos politiciens de droite mettent en pratique la maxime avec zèle. « Laissez faire le marché » disent-ils et cela revient au même. Quoi de plus naturel en effet qu’un marché ? Surtout s’il est mondial, libre et non faussé.

Et si ce Marché profite à ceux qui le respectent qui osera dire que ce n’est pas juste. C’est cela, en tout cas, qu’ils appellent la justice.

L’égalité, étoile polaire de la gauche

Que trouvez-vous à y redire, hommes artificiels de gauche ? (Comme ce n’est pas naturel d’être de gauche !)

Les hommes de gauche disent : certes, il y a une nature, il y a de l’air, de l’eau, de la terre, du soleil, des plantes et des animaux et vous, hommes de droite vous trouvez qu’il est naturel, humainement naturel, d’en faire une marchandise, de la vendre et de l’acheter sur votre Marché naturel ? Vous trouvez naturel de la transformer en une vaste décharge où déposer vos immondices ? Vous trouvez naturel de faire vivre les poules dans des cages, les éléphants dans des zoos et les humains dans des bidonvilles ou dans des cités pleines de téléviseurs et de supermarchés ?

Il y a une nature et vous la détruisez et son nom est dans votre bouche comme un instrument de guerre.

« À une époque où règne le compromis, où coule le sang, où on ordonne le désordre
Où l’arbitraire prend force de loi
Où l’humanité se déshumanise
Ne dites jamais « c’est naturel »
Afin que rien ne passe pour immuable. »
(Bertold Brecht)

C’est à ce signe que se reconnait l’homme de gauche : il ne dit pas « c’est naturel » pour parler des comportements humains, individuels ou collectifs. Le concept de nature humaine est un oxymore. Là où, dans l’univers, il y a les lois physiques, là où, dans l’animal il y a l’instinct, chez l’homme, à gauche, là où bat le cœur, se trouve la liberté.

La liberté, diront-ils à droite, n’est-ce pas la nature enfin débridée ? Le désir de puissance dispensé de toute retenue ? Et le peuple obéissant aux lois économiques qui sont les lois inévitables de la nécessité naturelle ?

Le mot « liberté » reste confus et prête à toutes les controverses si l’on ne distingue pas trois libertés différentes

1.- La liberté est l’absence de contrainte. Selon cette définition la liberté est relative. Jamais un homme dans le monde ne pourra s’abstraire de toute contrainte. Disons simplement qu’un homme malade est moins libre qu’un homme bien portant. Ou que le citoyen d’une démocratie est plus libre, parce qu’il a plus de droits, que le sujet d’une dictature. Nous sommes effectivement soumis aux lois physiques de la nature et aux lois légales de la société. En ce sens on n’est jamais complètement libre.

2.- La liberté est la faculté de choisir. Celle-ci est inévitable. À chaque instant elle exige de nous l’engagement et la responsabilité. En ce sens « nous sommes condamnés à être libres ».

3.- La liberté est la capacité de faire ce que je veux. Car je peux choisir et me tromper, je n’ai pas fait ce que je voulais. Peut-être, d’ailleurs, suis-je ignorant de ce que je veux vraiment. La condition la plus essentielle de la liberté est la connaissance claire de ce qui vaut le mieux, de ce qui vaut la peine d’être recherché, quels que soient les efforts à faire. La réflexion a pour fonction de déterminer d’abord ce qui est souhaitable, ensuite ce qui est possible afin d’agir avec le maximum d’efficacité. Comme le dit Spinoza, plus l’idée est claire plus l’acte est volontaire. On ne peut pas vouloir ce qu’on conçoit confusément.

Cette troisième liberté est donc celle que cultive l’homme de gauche. Cette troisième liberté ne relève pas de la nature mais de la culture.

Car la culture n’est pas, comme on voudrait parfois le faire croire à droite, un héritage de coutumes, de croyances et d’interdits communautaires. Même si la connaissance du passé, l’Histoire, lui est indispensable, la culture est avant tout la capacité acquise par l’étude et la recherche, d’avancer vers des buts qu’on s’est fixés et qui libèrent des aliénations du passé. L’homme est un être de culture parce qu’il est ce qu’il se fait. Et c’est là sans doute le noyau de la pensée de gauche. La société crée l’individu et les individus ensemble décident de la société.

Le propre de la culture, à l’opposée de la nature, est qu’elle est choisie et qu’elle évolue. On peut toujours vouloir (et pas seulement espérer) plus.

Non, l’Histoire n’est pas finie

Nous voulons vivre ensemble. Et ce n’est pas encore acquis.

Nous voulons pouvoir nous respecter nous-mêmes et pour cela vaincre la peur que nous avons des autres, qui se manifeste en méfiance et agressivité.

Nous voulons respecter les autres parce que nous aurons créé en nous une humanité respectable.

Oui ! Nous voulons, parce que nous sommes libres, parce que nous le voulons, devenir citoyens d’un monde d’hommes libres et qui voudront, parce qu’ils sont libres, vivre ensemble de la façon qu’ils jugeront la meilleure.

La nature n’a pas fait les hommes égaux, la culture le fera s’ils le veulent.


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Source:  m-pep.org
Publication date of original article: 24/11/2010
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