14/01/2020 les-crises.fr  16 min #167455

Puissance et impasse de l'européisme en France - Par Éric Juillot

Source :  Les Crises, Éric Juillot, 23-12-2019

Dans l'ordre idéologique, la situation actuelle de la France relève d'un paradoxe : l'européisme domine de manière hégémonique les mondes politique, médiatique et académique, il creuse depuis plus de trente ans un profond sillon dans la vie politique nationale - jusqu'à en déterminer au grand jour le cours et même la finalité -, alors même qu'il est minoritaire au sein du corps électoral et que les choix politiques auxquels il a conduit se sont tous révélés néfastes, sinon catastrophiques pour notre pays [1].

À quoi tient donc la force de l'européisme, pourquoi est-il encore l'idéologie dominante, largement imperméable à ses échecs ?

Un noyau dur : «L'Europe» salvatrice et rédemptrice

Comme toutes les idéologies, l'européisme repose sur un certain nombre de croyances, érigées en certitudes absolues et rationnellement étayées par des arguments supposément objectifs. L'ensemble ne produit pas vraiment un système, où chaque idée s'agencerait dans un tout cohérent et hiérarchisé, mais ce n'est pas là une exigence indispensable à la solidité de l'édifice idéologique. En fait, le flou des contours et l'incertitude quant aux tenants et aboutissants du discours idéologique contribuent à le renforcer ; il prospère bien plus sur des éléments de croyance que sur des arguments passés au feu de l'examen critique distancié.

La domination actuelle de l'européisme en constitue un exemple flagrant : depuis trente ans, la rhétorique pro-Union Européenne n'a jamais dépassé le stade du lieu commun généraliste ; les mêmes arguments tournent en boucle en dépit de leur indigence ; ils sont repris sans sourciller par chaque nouvelle génération de militants, convaincus - à raison apparemment - que l'exaltation et la ferveur rendent superflue l'épaisseur argumentaire [2].

Cela permet à ce discours de s'étendre à grande échelle plus efficacement que ne le ferait un système, dont la netteté rationnelle susciterait facilement des prises de position tranchées susceptibles d'alimenter un débat de fond forcément préjudiciable à la cause. Quiconque observe l'européisme de loin, sans en distinguer les contours, peut y adhérer mollement, sans trop y penser ; quiconque l'observe de près dans le cadre d'un examen critique est obligé de constater ses vices et ses failles.

À la racine de l'européisme, donc, une croyance, aussi diffuse qu'inébranlable : c'est de l'Union Européenne (UE), systématiquement dénommée « Europe » - selon une logique usurpatrice - que les Français et les autres peuples du continent obtiendront au cours de ce siècle la Rédemption et le Salut. La Rédemption pour nos crimes politiques du XXe siècle (guerres mondiales, guerres de décolonisation avec leurs lots de massacres et d'atrocités, etc.), et le Salut, car le Mal est encore en nous et ne demande qu'à renaître, à moins, précisément, que « l'Europe » nous en libère en le détruisant.

Une telle perspective pourrait aisément être qualifiée d'eschatologique - « L'Europe » ou la mort ! - si notre époque désenchantée n'empêchait pas l'expression de ce type d'absolu. Il faut plutôt parler, à son sujet, d'une eschatologie à la mode bourgeoise. La formule est vide de sens a priori, mais elle exprime l'idée d'un vague impératif catégorique, d'une exigence morale pour l'avenir conférant à l'européisme juste ce qu'il lui faut d'idéalisme pour que ses partisans s'accommodent sans effort des injustices et des crises que son déploiement provoque en cascade dans l'immédiat.

« L'Europe » est ainsi érigée, depuis la fin des années 1980, comme une fin en soi, quand la construction européenne n'était jusque-là qu'un moyen au service des États. C'est de ce renversement de perspective qu'est né l'européisme [3], dont la formalisation conceptuelle a été ensuite réalisée au cours des années 1990, selon les vues idéologiques alors à la mode [4] : fin du politique et même fin de l'Histoire par le dépassement de l'État, de la nation, de la souveraineté, du territoire... autant de piliers de l'univers politique moderne réduits à néant par le triomphe de l'individu, du droit et du marché, etc. « L'Europe » comme accomplissement final du genre humain, stade ultime de son évolution [5].

L'européisme doit donc en partie son succès à ce qu'il semble en mesure de concrétiser, à court ou moyen terme, les idées et les espoirs politiques brièvement portés au pinacle de la vie intellectuelle à la fin du XXe siècle. Il constitue un énième avatar du mythe du progrès, mythe en crise depuis plus d'un siècle, mais dont la version molle a trouvé dans l'UE un réceptacle commode.

Le paradoxe veut que sa mollesse lui confère une indéniable résistance : on y croit, mais pas trop (personne ne mourra pour lui) et cette croyance confère à ceux qui y adhèrent une assise temporelle agréable, du fait d'un ancrage léger dans un avenir radieux, ainsi que le confort d'appartenir, pour le présent, au camp du Bien. De la tribu gauloise à « l'Europe » incarnée, l'évidence d'une évolution linéaire et graduelle vers un degré de civilisation toujours plus élevé, la certitude d'une arrivée prochaine à cet aboutissement incite à se débarrasser au plus vite des derniers vestiges politiques du XXe siècle, à commencer par l'appartenance nationale.

L'européisme se déploie en effet, dans certains milieux, d'autant plus facilement qu'il n'y rencontre plus l'obstacle que l'idée nationale représentait historiquement face à lui. Des années 1950 aux années 1980, cette idée était encore assez forte pour résister avec succès à la montée en puissance du projet communautaire. Le grand basculement qui rend possible la naissance de l'UE a pour condition foncière le déclin de la nation dans son sens politique. Il est désormais possible de lui ôter sa substance - en l'espèce, sa souveraineté - dans l'espoir d'en habiller la déesse « Europe » nouvellement sortie des eaux.

Une telle opération n'a pu être concevable qu'à la faveur d'un changement profond de la culture politique de notre pays : l'étiolement, en quelques décennies, du sentiment d'appartenance à la nation. Ce sentiment a fait l'objet d'une désacralisation, de 1918 à la Seconde Guerre mondiale, puis d'une démythification de 1945 aux années 1970 pour atteindre enfin le stade du déni à partir des années 1980 [6]. C'est l'abaissement de la référence nationale, particulièrement net au sein des élites culturelles du pays, qui permet le passage à « l'Europe ». La nation n'est plus, au choix, qu'une forme ancienne et dangereuse, ou une forme vide, sans contenu autre qu'artificiel et superflu. Bref : une illusion trompeuse dont il est temps de se débarrasser.

La croyance en l'« Europe » salvatrice correspond donc à un moment très particulier de notre histoire nationale. On l'observe tout particulièrement dans les couches supérieures de la population, où elle fait office de marqueur identitaire et où elle détermine des convictions aussi vagues qu'inébranlables.

Caractéristiques sociologiques du bloc élitaire

« Bloc élitaire » [7] ou « bloc bourgeois » [8] : quelle que soit l'expression retenue, elle désigne cette fraction du peuple français qui regroupe l'immense majorité des personnes disposant d'un niveau d'instruction, de qualification et de revenus sensiblement supérieur à la moyenne. Si ces contours sont flous, les dernières élections permettent néanmoins d'estimer qu'il représente entre 20 et 30 % du corps électoral.

S'il présente évidemment une hétérogénéité politico-idéologique interne, l'européisme concourt puissamment à son homogénéité. Il en constitue le ciment et la force politique, puisqu'il explique presque à lui seul le succès du champion que le bloc s'est trouvé, à l'occasion des dernières élections présidentielles. « L'Europe » a constitué en effet le thème fédérateur de son programme, ainsi qu'un efficace paravent idéaliste, utile pour cacher l'entreprise néolibérale de régression sociale portée par le nouveau président.

Sociologiquement, le bloc est composé des groupes suivants : les « 1 % » les plus riches du pays en font intégralement partie. Leur soutien à l'UE va de soi puisqu'elle est l'un des garants les plus solides à l'échelle planétaire d'un capitalisme financier dont ils tirent leur immense fortune. Numériquement très faibles, ils disposent d'une force de frappe financière qui leur confère une réelle influence politique (notamment par leurs poids dans le monde de la presse écrite).

À ce petit groupe s'ajoute celui, beaucoup plus vaste, des cadres supérieures du secteur privé, résidents au cœur des grandes métropoles, maîtrisant l'anglais, appelés à se déplacer fréquemment à l'étranger dans le cadre de leur métier, mais aussi à l'occasion des vacances. Ce groupe constitue les gros bataillons des élites nomades, déterritorialisées, qui croient vivre « l'Europe » au quotidien par leur ouverture sur le monde, pour qui le patriotisme est une valeur désuète et le décentrement que procure l'expatriation une fin morale supérieure. « L'Europe » est dans ces milieux une évidence inquestionnée, d'autant plus aisément que leur retranchement au cœur des métropoles les dispense d'en constater les effets délétères ailleurs dans le pays.

Il faut ajouter à ce groupe la majorité des cadres supérieurs de la fonction publique. S'ils ne disposent pas d'un niveau de revenus comparables à leurs homologues du secteur privé, ils ont en revanche le sentiment de former une élite culturelle dont le principal marqueur réside dans un cosmopolitisme de bon aloi, un universalisme vide et, par conséquent, une adhésion profonde à un « idéal » européen permettant de surmonter l'étroitesse et l'égoïsme d'une appartenance nationale identitairement pesante.

Il faut par ailleurs souligner la dimension sacrificielle de leur européisme, dans la mesure où ce dernier induit une politique économique objectivement défavorable à leurs intérêts : tous, dans leur milieu professionnel respectif, constatent depuis des décennies la dégradation continue de leurs conditions de travail, ainsi que leur sous-rémunération, dans un contexte global de recul de l'État imposé par le néolibéralisme bruxellois. Leur attachement à la cause européiste n'en est que plus étonnant, même si la sécurité de l'emploi dont ils bénéficient contribue beaucoup à son maintien. Il s'agit, enfin, de la fraction du bloc élitaire la plus encline à développer un discours critique à l'égard de l'UE, limité toutefois à quelques imprécations générales sur la nécessité d'une autre « Europe ».

Au quotidien, la cohésion du bloc est assurée par les médias idéologiquement conformes. Les citoyens appartenant à ce bloc lisent les mêmes journaux, les mêmes magazines ; tous écoutent les mêmes radios et regardent les mêmes émissions politiques, dont le spectre idéologique s'est réduit comme une peau de chagrin au fil des décennies.

Si quelques nuances de détails permettent encore de les différencier, tous sont d'accord sur l'essentiel. Les rédactions de ces médias étant toutes peuplées de journalistes issus sociologiquement du bloc et acquis inconditionnellement à l'européisme, le maintien des croyances et des convictions qui lui sont propres relève de la pure routine intellectuelle, d'un conformisme de tous les instants, d'une hygiène mentale élémentaire au nom de laquelle toute critique un peu véhémente de l'UE est immédiatement balayée comme relevant d'un populisme grossier. L'européisme médiatique vaut donc validation institutionnelle et quotidienne de cette idéologie ; elle est une part essentielle de sa force de résistance au réel.

Ce bloc élitaire est aujourd'hui fort de sa cohésion idéologique, de sa position sociale et de son contrôle hégémonique de l'univers médiatique. S'il domine politiquement, bien qu'il soit minoritaire, c'est à sa position centrale sur l'échiquier politique qu'il le doit. En 2017, à l'occasion de l'élection présidentielle, les électeurs du bloc ont formé le carré autour de leur champion, pour assurer la victoire de leur cause. Mais l'échec catastrophique du projet européiste et les premières convulsions sociales et politiques qui en découlent en France constituent à court terme une menace mortelle pour le bastion « centriste » [9].

En attendant la prochaine vague

Le temps où l'on pouvait culpabiliser les masses rétives à coup d'arguments massue du type « L'Europe-c'est-la-paix » ou « L'union-fait-la-force », ce temps-là est révolu [10]. Il n'est plus possible aujourd'hui de frapper ainsi d'interdit toute critique de l'UE dans son principe même, au motif que ce serait là une manière stupide et dangereuse de concevoir les choses. Mais l'aveuglement règne en maître à l'intérieur du bloc élitaire, où personne ne comprend que la colère populaire s'enracine dans les échecs en cascade du projet européiste, tout à la fois porteur de dévitalisation démocratique, de régression sociale et de déclin économique pour notre pays.

À mesure qu'il s'accroche à son univers idéologique failli, le bloc élitaire cloue son cercueil électoral, aussi sûrement que l'a fait avant lui le défunt parti socialiste, dont l'européisme a été le tombeau. S'il ne tenait pas la position centrale - celle des partisans de l'immobilisme -, il n'aurait aucune chance de se maintenir au terme de l'actuel mandat présidentiel. Mais il ne peut rien espérer d'autre que de gagner du temps, au risque d'aggraver dans des proportions vertigineuses la crise politique qui secoue aujourd'hui la France, et en attendant d'être balayé lorsque son positionnement politique sera clairement perçu par tous pour ce qu'il est, à savoir un extrémisme d'un genre nouveau, d'autant plus dangereux qu'il est au pouvoir.

La fracture idéologique qui abîme aujourd'hui le pays doit être réduite au plus vite ; le bloc au pouvoir ne peut pas continuer à gouverner conformément à ses convictions idéologiques et à ses intérêts bien compris, car cela revient à une usurpation si grave de l'intérêt général qu'elle mine la démocratie dans ses fondements.

Pour l'avenir, la subversion de l'ordre idéologique en place peut suivre deux voies : celle du renouveau immédiat, ou celle du renouveau différé, précédé d'une phase de pourrissement et de convulsions. Le renouveau immédiat ne peut venir que du sommet du bloc élitaire lui-même. Après le raidissement dans la défense d'un régime de domination idéologique inique et à bout de souffle, devrait logiquement venir le temps du renoncement aux croyances qui le structurent ; un renoncement lié au constat de ses échecs, de son impasse et de son rejet par le plus grand nombre.

Le pouvoir en place est-il capable d'un tel aggiornamento idéologique ? Nul ne peut le prévoir, mais la claire conscience de son intérêt immédiat, couplée à la volonté de ses électeurs de maintenir leur position sociale dominante, pourrait agir dans ce sens - d'autant plus que même ceux qui ont historiquement bénéficié du système en place commencent à souffrir de ses contradictions terminales [11].

Autre hypothèse, celle du renouveau différé, autrement dit, dans l'immédiat, du pourrissement : il peut résulter de la fuite en avant et de l'autoritarisme accru du pouvoir en place ; il peut être prolongé par son éventuelle victoire en 2022 aussi bien que par la victoire de son principal adversaire, le RN, les deux partis rivaux communiant dans la même nullité idéologique. Tout au long de cette période de pourrissement, l'ordre idéologique en place pourrait être soudainement balayé par une émotion populaire d'une ampleur plus grande encore que celle des Gilets-Jaunes en 2018-2019.

Quoi qu'il en soit, à court ou à moyen terme, la destruction de l'européisme comme idéologie dominante est devant nous : elle ne pourra pas survivre éternellement à la faillite de toutes ses tentatives de concrétisation et à la colère montante du peuple. Seule la reconstruction d'un ordre économique souverain permettra de régénérer la vie politique et de restaurer la prospérité économique dans notre pays.

Éric Juillot

Sources :

[1] Est-il nécessaire de les rappeler ? Au plan économique, la construction européenne, qui devait nous rendre plus forts, n'a pas réduit (elle les a plutôt renforcés) ces maux que sont le chômage de masse, la désindustrialisation, le déficit commercial, la remise en cause de la protection sociale et du droit du travail... Au plan géopolitique, l'UE est restée un nain, mais l'espoir de la voir grandir a été un des ressorts du retour de la France dans l'OTAN en 2008, vingt ans après la fin de la Guerre froide (il fallait donner des gages d'atlantisme à nos partenaires européens pour en obtenir l'adhésion à l'idée d'une défense européenne) ! [2] Cela même si le cœur militant - en l'espèce, les intellectuels organiques qui dominent l'espace médiatique - aime à se persuader du contraire. Pour reprendre la formule d'Alain Besançon, si les fidèles d'une religion « savent qu'ils croient », les idéologues, eux, « croient qu'ils savent ». [3] Consacré institutionnellement par le passage de la CEE à l'UE en 1992. [4] Voir notamment les travaux de Fukuyama et Hobsbawm, emblématiques de cette période. [5] Le recours massif au préfixe « post » traduit toutefois une incertitude et la difficulté à penser en dehors du cadre ancien : post-national, post-politique, post-démocratique etc. [6] Pour un développement argumenté, voir E. JUILLOT, La déconstruction européenne, 2011, éditions Xénia. [7] Expression employée par Jérôme Sainte-Marie, dont les lignes suivantes s'inspirent. Voir notamment :  marianne.net [8] B. AMABLE et S. PALOMBARINI, L'illusion du bloc bourgeois, Raisons d'Agir, Paris, 2018. [9] C'est d'ailleurs la cause foncière du raidissement autoritaire de l'appareil politico-médiatique dans le traitement de la révolte des Gilets-jaunes : chacun sent au sommet que la fin approche, sauf peut-être à recourir à la violence pour contenir les hordes barbares. [10] Depuis une quinzaine d'années en fait. La faible portée concrète de ces arguments était déjà observable à l'occasion de la campagne référendaire de 2005 pour ou contre la « constitution » de l'UE. [11] Notamment par la baisse du rendement du capital rentier de l'assurance-vie sous l'effet destructeur des taux négatifs des obligations d'État.

Source :  Les Crises, Éric Juillot, 23-12-2019

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