Le Parti de la Guerre est aux Manettes. Par Daniel Lazare

09-10-2019 les-crises.fr 21 min #162744

Source :  Consortium News, Daniel Lazare

Daniel Lazare : Républicains comme Démocrates attribuent aux adversaires étrangers la responsabilité des crises aux États-Unis.

Le témoignage de Robert Mueller, a clarifié quelques sujets. Le premier est que l'ex-conseiller spécial est une personnalité déconnectée de la réalité qui ne semble même pas avoir lu son propre rapport. Un autre est que le Russiagate est un un ramassis de boules puantes - ainsi que l'élu Républicain de Californie Tom McClintock l'a plus ou moins dépeint (témoignage à  3h40'45") - dont les Démocrates ne devraient plus reparler s'ils avaient un minimum de jugeote (ce qu'ils n'ont pas.)

Un troisième est que l'Amérique est maintenant dominée par un parti pro-guerre qui inclut tous les parlementaires du Congrès américain, mis à part quelques isolationnistes à droite et la faction Bernie Sanders-Alexandria Ocasio-Cortez à gauche. Pour sûr, il y a désaccord sur l'ennemi, la Russie ou l'Iran. Mais, à part ce detail, la logique est la même : Les étrangers vont nous attaquer, ils sont responsables de tous nos maux, les Américains doivent se mobiliser pour les arrêter.

Le représentant Tom McClintock interroge Robert Mueller le 24 juillet 2019 (YouTube).

Des concepts élémentaires comme celui de preuve sont jetés aux oubliettes. Lors d'une visite en Inde le mois dernier, Mike Pompeo a décrit l'Iran comme « le principal soutien étatique mondial à la terreur » (citation à  27'15").

Personne n'a demandé au Secrétaire d'État de prouver cette étonnante affirmation, qui oublie ce fait évident : Al Qaida et l'État Islamique sont toutes les deux des organisations extrémistes sunnites qui méprisent l'Iran chiite autant qu'elles méprisent les États-Unis, sinon davantage. En Juin 2017, par exemple, l'État Islamique a lancé une attaque dévastatrice à Téhéran tuant 17 civils et en blessant 43. En Septembre 2018, elle a  attaqué un défilé militaire dans la ville d'Ahwaz, dans le sud-ouest iranien, faisant 25 morts. Trois mois plus tard, des kamikazes en voiture appartenant à Ansar-Al-Furquan, un groupe militant sunnite  lié à Al-Qaida, ont  tué deux policiers et en ont blessé 48 dans la ville de Chabahar dans le sud-est.

Pourquoi l'Iran financerait-elle la terreur quand elle en est la victime? Cela n'a pas de sens. Mais en fait,  selon la formule de Karl Rove, la réalité est quelque chose que les empires se sentent libres d'inventer pour servir leurs propres desseins.

Des Iraniens pleurent les victimes des attaques de l'EI en 2017

Là où les preuves ne comptent pas

L'affirmation de Mueller mercredi dernier, selon laquelle la Russie s'ingère dans les élections US, se place aussi sur ce terrain où les preuves n'ont pas d'importance. « Ce n'était pas une tentative isolée », a-t-il  déclaré en référence aux encarts publicitaires trompeurs placés sur Facebook par un groupe de trolls basé à St Petersbourg et connu sous le nom d'Agence de Recherche sur Internet [Internet Research Agency, IRA] « Ils sont en train de le faire, à l'heure où je vous parle, et ils ont l'intention de le faire pendant la prochaine campagne. »

Le  New York Times et le  Washington Post - propriété de Jeff Bezos - sont d'accord avec Mueller et ils ont joint leurs cris d'orfraie. Mais comment Mueller pouvait-il savoir que la Russie se livrait à des cyber attaques au moment même où il parlait ? Quelle preuve a-t-il qu'elle va recommencer en 2020 ? La réponse est : aucune. Pour paraphraser  « Le trésor de la Sierra Madre », leur attitude semble être : « Une preuve ? Nous n'avons pas de preuve. Nous n'avons pas besoin de preuve. Je n'ai pas à vous montrer de preuve, nom de Dieu. »

En réalité, les preuves de toute la thèse de Mueller sont maigres voire inexistantes. Pour sûr, l'Agence de Recherche sur Internet a vraiment acheté des encarts publicitaires mensongers sur Facebook. Mais le montant de la dépense, environ 44 000 dollars jusqu'à la date de l'élection, est moins d'un millième du budget « réseaux sociaux » cumulé des campagnes Clinton-Trump, soit  81 millions de dollars. De plus, les encarts eux-mêmes étaient d'un amateurisme si inepte - un dessin d'un Bernie Sanders super-musclé en maillot de bain Speedo, une image de Jésus faisant un bras de fer avec un satan pro-Clinton, etc... - qu'on peine à croire qu'ils aient réussi à persuader quiconque.

« De grande ampleur et systématique », pour citer  le rapport Mueller, cela fut tout sauf ça. En octobre 2017, le Directeur des affaires juridiques de Facebook, Colin Stretch a déclaré devant le Comité Renseignement du Sénat que quelque 470 comptes actifs de l'IRA « ont ensemble déposé 80 000 posts entre Janvier 2015 et Août 2017 », qui ont pu « toucher jusqu'à 126 millions de personnes ». De sinistre présage que cela puisse sembler, deux choses doivent être gardées à l'esprit : (N°1) la moitié de cette période de 32 mois se situe soit avant la candidature de Trump soit après son élection; et (N°2) les utilisateurs américains de Facebook ont reçu un total de  33 000 milliards de posts pendant la même période, un chiffre plus de 400 millions de fois plus grand.

Une goutte d'eau dans l'océan.

La campagne de l'IRA a donc été une goutte d'eau dans l'océan. De plus, il n'y a aucune preuve que la Russie ait eu quelque chose à voir avec. En février 2018, quand Mueller  a inculpé l'IRA, son propriétaire Yevgeny Prigozhin, et 12 employés, pour fraude et ingérence illégale, il n'a fait aucune mention d'un lien avec le Kremlin. Il a été moins circonspect dans son rapport 14 mois plus tard, lequel décrit l'effort de l'IRA comme une « opération d'ingérence russe ». Mais la seule preuve qu'il offre - au moins dans la version expurgée rendue public en Avril- est  un article du New York Times de 2018 qui mentionne que Prigozhin est connu comme le « cuisinier de Poutine » parce que le Président russe a dîné plusieurs fois dans son restaurant entre 2001 et 2003.

La contradiction est si flagrante qu'un juge fédéral présidant au procès d'une compagnie sœur de l'IRA a menacé de condamner Mueller pour outrage s'il continuait ses allégations de lien avec le Kremlin.

Et pour ce qui est du piratage du Comité National Démocrate (DNC), la deuxième partie de l'histoire concoctée par Mueller de prouesses à la  Boris-et-Natasha, les preuves sont tout aussi rares.  L'inculpation en juillet 2018 d'une agence militaire russe connue sous le nom de GRU (Glavnoye Razvedyvatel'noye Upravleniye, ou Direction Principale du Renseignement) suggère qu'une effraction a en fait pu avoir lieu.

Mais même si c'est le cas, c'est à peine choquant, au vu des révélations d'Edward Snowden en juin 2013 à propos de la NSA (Agence Nationale de Sécurité) qui récolte  des millions d'e-mails et de listes de contacts de messagerie instantanée, recherchant des  contenus dans les e-mails,  envahissant les ordinateurs privés, et traçant et cartographiant  les emplacements des téléphones cellulaires dans le monde entier. Ce sont des activités qui font honte au GRU. De fait, quand la chancelière allemande Angela Merkel a appris qu'elle était l'un des 35 dirigeants mondiaux dont les appels téléphoniques étaient interceptés de façon routinière par la NSA, elle a comparé l'agence à la  Stasi.

Dans un musée, exposition de la technologie de la Stasi'

L'accusation plus importante selon laquelle le GRU a non seulement piraté la DNC mais a transmis ses découvertes à Wikileaks ne tient pas la route. Le problème est celui du timing, ce que  Consortium News a pointé du doigt le jour de la publication du rapport Mueller. Le 12 juin 2016, le fondateur de Wikileaks Julian Assange  annonçait que « des fuites en relation avec Hillary Clinton » étaient en préparation. Cependant, le rapport Mueller (volume un, page 45) dit que Wikileaks n'a pas établi de contact avec le mystérieux personnage en ligne Guccifer 2.0, avant le 22 juin. Si Guccifer est un intermédiaire du GRU créé dans le but express de transmettre des données à Wikileaks, pourquoi Assange se serait-il exprimé 10 jours avant d'avoir entendu parler de cette supposée source?

Le rapport Mueller ajoute que Guccifer n'a pas envoyé ses fichiers à Wikileaks avant le 14 juillet. Mais comment alors Wikileaks aurait-il eu assez de temps pour valider quelques 28 000 e-mails et autres documents électroniques avant les publier en fanfare le 22 juillet ? Ce fut le dump massif d'e-mails qui a révélé que la DNC avait fait pencher la balance contre Bernie Sanders, et conduit la présidente de la DNC Debbie Wasserman Schultz à démissionner. Mais comme Wikileaks n'avait jamais entendu parler de Guccifer, comment Wikileaks pouvait-il savoir que le matériel censément envoyé par lui était authentique et non falsifié?

Assange davantage crédible

La réponse est qu'il ne pouvait pas, et c'est donc la raison pour laquelle  la déclaration d'Assange que « notre source n'est pas le gouvernement russe et n'est pas un organisme étatique » est plus crédible que tout ce qu'a pu dire Mueller à ce sujet. Mueller est l'ex-chef du FBI qui  a déclaré devant le Comité du Renseignement du Sénat la veille de l'invasion de l'Irak en 2003 que les armes de destruction massive de Saddam Hussein étaient « une menace évidente pour notre sécurité nationale ». Pourquoi le croire lui et pas un homme  connu jusqu'à présent pour son attachement total à la vérité ?

Et pourquoi maintenant ? Pourquoi les Républicains comme les Démocrates mettent-ils de côté la logique et les preuves pour accuser de tous les maux des pays comme la Russie et l'Iran ?

Mike Pompeo : L'Iran, le plus grand état du monde soutenant le terrorisme (YouTube)

La réponse est : un dysfonctionnement croissant de la société, au sujet duquel lequel  le numéro actuel du magazine Foreign Affairs offre un éclairage. La couverture montre un aigle [symbole des États Unis. ndt] à moitié déplumé avec la question, « Qu'est-il arrivé au Siècle Américain ? » Dans les pages du magazine, le rédacteur en chef Gideon Rose se demande comment les choses ont pu « se désagréger aussi rapidement », Fareed Zakaria déplore la perte de l'hégémonie américaine, tandis que Jacob S. Hacker et Paul Pierson observent que « la mortalité croissante chez les Américains blancs d'âge moyen est un symptôme de l'effondrement virtuel de la capacité du gouvernement fédéral à traiter les problèmes majeurs des gens ». Julia Azari de l'Université Marquette ajoute qu'un système politique « cassé » a eu pour conséquence « une démocratie qui est à la fois inclusive et inefficace ».

C'est une liste impressionnante de malheurs, mais elle ne s'arrête pas là : une crise énergétique due à une sur-dépendance aux carburants fossiles ; une crise climatique due au réchauffement global ; une crise économique due à la baisse des taux de croissance et à une polarisation de la richesse qui monte en flèche ; une crise constitutionnelle due à un Collège Électoral non représentatif et un Sénat US significativement non proportionnel, et une crise de politique étrangère due à ce que l'historien Paul Kennedy a autrefois décrit comme « un grand écart impérial », un concept que  les néoconservateurs tels que Norman Podhoretz, George F. Will, et Jeane J. Kirkpatrick avaient autrefois rejeté, mais qui est revenu en force depuis l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak et autres désastres.

C'est tout à fait biblique. Quand un pays a autant de problèmes que ceux-là, la tentation de les  attribuer tous à « des adversaires étrangers.... ayant l'intention de saper la démocratie américaine » est irrésistible. Pourquoi accepter la responsabilité de ses propres actes quand il est tellement plus facile de blâmer quelqu'un d'autre ?

Daniel Lazare est l'auteur de « The Frozen Republic : How the Constitution Is Paralyzing Democracy » (Harcourt Brace, 1996) [La République gelée : Comment la Constitution paralyse la démocratie] et autres ouvrages sur la politique américaine. Il a écrit pour une grande variété de publication, The Nation, Le Monde Diplomatique, et il blogue à propos de Constitution et autres sujets connexes sur  Daniellazare.com

Source :  Consortium News, Daniel Lazare, 30-07-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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