Entre Washington-Charybde et Ankara-Scylla, les Kurdes devraient choisir Damas

09-10-2019 entelekheia.fr 7 min #162721

Par George Galloway
Paru sur  RT sous le titre Between Washington's rock & Ankara's hard place, Kurds had better choose Damascus

Étant moi-même à moitié Irlandais, je me sens en droit de me référer à la réponse probablement apocryphe donnée par un Irlandais à la demande d'un voyageur perdu et fatigué sur le chemin pour se rendre à Dublin. « Oh, eh bien, personnellement, j'aurais choisi un autre point de départ. »

C'est ce que j'ai d'abord pensé lorsqu'on m'a demandé de réagir à la déclaration vespérale de Donald Trump (y en a-t-il eu d'autres ?) selon laquelle les forces américaines se retiraient finalement de Syrie, laissant leurs auxiliaires kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) à la tendre merci de l'armée turque.

Les Etats-Unis n'auraient jamais dû être là en premier lieu (bien que la lecture de la réponse nocturne d'Hillary Clinton à Trump démontre plus clairement que jamais ce que que le monde a évité quand elle a raté la présidence).

Hillary Clinton (retweet) 07/10/2019 14:57:31 203763 49513  25594264/805
Let us be clear: The president has sided with authoritarian leaders of Turkey and Russia over our loyal allies and America’s own interests. His decision is a sickening betrayal both of the Kurds and his oath of office.

(« Soyons clairs : le président s'est rangé du côté des dirigeants autoritaires de la Turquie et de la Russie au sujet de nos loyaux alliés et des intérêts de l'Amérique elle-même. Sa décision est une trahison écœurante à la fois des Kurdes et de son serment de président »)

Le peuple kurde n'aurait jamais dû remettre son sort entre les mains d'un « allié » américain lointain et peu fiable, qui les avaient cueillis pour ensuite les remettre sur l'étagère à plusieurs reprises auparavant. Les Kurdes syriens appartiennent à la Syrie et c'est avec leurs voisins et le gouvernement syrien que les FDS aurait dû s'allier.

Mais si les États-Unis n'ont rien à faire en Syrie, la Turquie non plus. Et surtout pas tuer des Kurdes.

Les États-Unis - et leurs alliés - ont pris la décision désastreuse et impardonnable de s'allier aux entités aux noms en forme de soupe aux lettres des fanatiques islamistes en quête de destruction de la République arabe syrienne laïque. Sur le plan géopolitique, il n'y avait aucun sens à ce que quiconque - y compris Israël - prenne le risque de voir les drapeaux noirs de l'État islamique (IS, anciennement ISIS) et d'Al-Qaïda flotter au-dessus de Damas. Pourtant, sans la bravoure de l'armée arabe syrienne et la fermeté de son alliance de plus d'un demi-siècle avec la Russie, c'est précisément ce qui serait arrivé. Une base de l'État islamique ? Sur la Méditerranée ? A côté d'Israël ? Une poudrière !

La décision de la Turquie de se retourner contre la Syrie et de se joindre à la dénommée « coalition internationale » était une décision tout aussi désastreuse et impardonnable.

Dans le cadre de sa politique étrangère conduite par le peu fiable ministre des Affaires étrangères Davutoglu [évincé en 2016, NdT], Ankara prédisait régulièrement - à la semaine près - quand Bachar Assad tomberait. La semaine prochaine, le mois prochain, l'année prochaine....

Comme l'aurait dit George W. Bush, la Turquie a « mal sous-estimé »* Assad et la fiabilité de la Russie. « Bachar doit partir » est aujourd'hui l'un des slogans de politique étrangère les plus embarrassants de l'histoire. Ce n'est pas lui qui part, mais les troupes américaines installées dans son pays, et avec la queue entre les jambes.

La Turquie est passée d'une politique étrangère de type « pas de querelles avec les voisins » à un état proche de la guerre avec l'Irak et à une guerre ouverte avec la Syrie, abattant même un avion de chasse russe qui combattait le terrorisme à l'invitation du gouvernement syrien. Dans le même temps, elle est passée d'un processus de paix avec sa substantielle minorité kurde à une politique de force militaire, criminalisant les partis politiques et la presse kurdes, et au langage de la guerre civile.

La Turquie, membre de l'OTAN et candidate à l'Union européenne causera des dommages irréversibles à sa cause dans le monde entier si elle fait maintenant avancer les armes contre la population kurde du nord de la Syrie.

Quant aux Kurdes syriens, ils doivent apprendre leur leçon, demander pardon à Damas, fusionner leurs combattants avec l'armée arabe syrienne et se préparer à défendre la patrie contre toute menace à l'intégrité territoriale de la Syrie. Les FDS - et notamment leurs combattantes - ont combattu courageusement l'État islamique avant de redevenir un pion de la politique de puissance américaine. Le fanatisme islamiste n'a pas encore été complètement vaincu en Syrie. Tous les Syriens, Arabes, Kurdes et Druzes, Chrétiens et Musulmans, Alaouites, Sunnites et Chiites doivent se tenir côte à côte et parer à toute agression étrangère contre de la République.

George Galloway a été membre du Parlement britannique pendant presque trente ans. Il présente des émissions de radio et de télévision (y compris sur RT). C'est un célèbre réalisateur, écrivain et tribun.

Traduction Entelekheia
Photo : blindés turcs, nord de la Syrie/Al-Jazeera-Youtube

Note de la traduction :

* George W. Bush était célèbre pour son vocabulaire hésitant. Il lui était notamment arrivé de dire « stratégerie » pour « stratégie ».

 entelekheia.fr

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