Évolution des relations Otan-Onu: conséquences pour la France

08-10-2019 reseauinternational.net 12 min #162687

L'OTAN est aujourd'hui en phase de réflexion en vue d'élaborer un nouveau concept stratégique qui devrait voir le jour en 2020. Il ne fait guère de doute que ce nouveau concept devrait poursuivre l'élargissement du spectre des domaines et des zones d'intérêt de l'OTAN, et donc de ses interventions potentielles. (Espace, Guerre de l'information, Afrique, Mer de Chine....).

La menace chinoise qui n'était pas vraiment évoquée dans la dernière édition du concept (2010) devrait l'être bien davantage dans la version 2020.

Ayant eu l'honneur d'être « auditionné » par le rapporteur « défense » de la commission des affaires étrangère de l'assemblée nationale sur un sujet traitant uniquement de l'OTAN, le 3 octobre dernier, j'ai effectué un long travail de préparation sur ce thème, en collaboration avec l'une des cofondatrices d'IVERIS (Institut de Veille et d'Etude des Relations Internationales et Stratégiques), spécialisée dans la relation transatlantique.

L'audition étant réalisée en temps limité (1 heure) et le sujet étant complexe, j'ai annoncé en séance que nous publierions courant octobre une série de six articles concernant l'OTAN sur le site d'IVERIS (normal)afin de préciser notre position sur le sujet.

Les premiers articles sont prêts.

Le premier de la série concerne les relations OTAN-ONU. Il est en ligne sur le site d'IVERIS sur le lien suivant.

 iveris.eu

Le second sera mis en ligne dans les 48 heures sur le même site et aura pour titre: »OTAN versus OCS: un bras de fer feutré mais bien réel » et pour sous titre « État des lieux et perspectives ».

Ces articles peuvent être transférés ou repris par tous les sites internet d'information alternative que le sujet pourrait intéresser. Je n'ai en effet guère d'illusion sur leur éventuelle reprise par des sites mainstream......

Il faudra, comme c'est l'usage, mentionner la source (IVERIS).

Bonne lecture

DD

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Analyse du général (2S) Dominique DELAWARDE

La relation OTAN-ONU observée aujourd'hui est étroitement liée à la relation USA-ONU.

Or, cette dernière s'est fortement dégradée depuis le début des années 1990 après l'effondrement de l'Union Soviétique. Seule superpuissance dans les années qui ont suivi cet effondrement, les USA ont pu croire, à tort ou à raison, qu'ils étaient désormais les seuls à pouvoir intervenir partout dans le monde pour y créer, reconfigurer ou maintenir un ordre conforme à leurs intérêts.

La montée en puissance des néoconservateurs, fervents partisans d'une hégémonie sans partage des USA et leur accession aux postes d'influence et de direction, ont conforté cette position et précipité l'évolution de la politique étrangère US. Sous l'égide des USA, l'OTAN est passé dès 1991 de «la «posture défensive et dissuasive» à «l'ingérence tous azimuts et tous prétextes» et l'ONU a perdu peu à peu son influence et son rôle de médiateur dans les crises interétatiques, voire a été totalement ignorée.

Le 6 mars 1999 dans l'affaire du Kosovo «Pour ce qui fut sa première guerre depuis sa naissance en 1949, l'OTAN choisit d'attaquer un État qui n'avait menacé aucun de ses membres.

Elle prétexta un motif humanitaire et agit sans mandat des Nations Unies ». Le Monde diplomatique, avril 2019. «Le plus gros bobard de la fin du XXe siècle».

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 monde-diplomatique.fr

En 2003, toujours sans accord de l'ONU, les USA échoue à faire participer l'OTAN à la guerre en Irak sous le faux prétexte des armes de destruction massive, mais dans cette affaire irakienne, il y a eu, tout de même, une forte «empreinte de l'OTAN» représentée par les USA, chef incontesté de l'organisation militaire intégrée et par une dizaine de pays membres de cette
organisation: le Royaume Uni, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le Danemark, les Pays Bas, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la République tchèque. Pour les populations victimes de cette agression, c'est bien un noyau dur «OTAN» qui était à la manoeuvre.....

En 2011, dans l'affaire libyenne, l'OTAN est engagé en tant que telle mais outrepasse largement la résolution de l'ONU sur la zone d'exclusion aérienne et intervient directement dans le conflit au profit des insurgés.

En 2014, en Syrie, les USA interviennent sans accord de l'ONU, à la tête d'une coalition comportant, une fois encore, plusieurs pays de l'OTAN et plusieurs pays arabes connus pour leur financement du terrorisme qu'ils disent combattre en Syrie. Cette ingérence est curieusement exécutée au prétexte de la lutte contre le terrorisme alors qu'elle vise, chacun le sait aujourd'hui, à renverser et à remplacer le chef d'état syrien et à faire obstacle à l'Iran au seul profit de l'état hébreu.

Enfin, toujours sans accord de l'ONU et sous un prétexte plus que douteux car établi sans la moindre preuve, les USA, la France et le Royaume Uni, fers de lance de l'OTAN, effectuent une frappe conjointe le 14 avril 2018 sur des infrastructures syriennes supposées contenir des stocks de gaz.  reseauinternational.net

Ces cinq actions menées en ignorant l'ONU, sous l'égide des USA, avec engagement de l'OTAN ou participation importante de pays membres de l'Alliance, ont toutes eu des conséquences désastreuses non seulement pour les pays concernés, mais aussi pour l'Union Européenne et pour la France. Il est même difficile aujourd'hui de voir une seule conséquence heureuse de ces interventions. Reprenons dans l'ordre:

1 - Outre les destructions causées principalement à l'infrastructure civile serbe ramenant l'économie de la Serbie plusieurs décennies en arrière, outre les 13 517 morts à 81% civils causés directement ou indirectement, l'intervention otanienne au Kosovo, sous le prétexte mensonger du faux massacre de Racak, a provoqué la création du premier état mafieux en Europe et l'exode de plusieurs dizaines de milliers de serbes.

Rappelons que pour la première fois dans l'histoire de l'ONU, pas moins de 15 pays sont revenus sur leur décision de reconnaissance du Kosovo qui, selon la résolution 1244 de l'ONU, reste serbe en droit international. Deux communautés coexistent désormais, à couteaux tirés, dans une entité territoriale qui, au rythme où vont les choses, ne sera jamais un état reconnu par l'ONU.

En réaction à cette première ingérence illégale de l'OTAN, la Russie et la Chine, trop faibles à l'époque pour réagir efficacement, mais humiliées (la Chine par le bombardement de son ambassade à Belgrade, la Russie par la défaite d'un allié fidèle et le mépris des occidentaux, agissant sans mandat de l'ONU) ont décidés de s'organiser et surtout de se réarmer. Dès le 15 juin 2001, c'est la création de l'OCS (Organisation de Coopération de Shanghai), avec une coopération économique et militaire visant à assurer la sécurité collective de ses membres. Cette organisation s'est élargie et compte aujourd'hui 8 membres dont 4 puissances nucléaires (Russie, Chine, Inde, Pakistan). Elle prône la multi-polarité et la non ingérence dans les affaires d'états souverains. Elle constitue clairement, bien qu'elle s'en défende, une opposition désormais ferme et puissante aux prétentions hégémoniques de la coalition occidentale et de l'OTAN.

En 2008, les BRICS ont été créés à leur tour. Cette organisation vise aussi à promouvoir la multi-polarité, la réforme de l'ONU pour la rendre plus représentative, et surtout l'évolution de la gouvernance et des règles du jeu de l'économie mondiale pour les rendre plus justes. Un nombre croissant de pays se rallie, jour après jour, au camp OCS-BRICS, à la multi-polarité et à la non ingérence, c'est à dire à une opposition claire aux pratiques de l'OTAN agissant unilatéralement hors de tout mandat de l'ONU.

Cette première opération militaire de l'OTAN a-t-elle amélioré ou détérioré l'image de l'OTAN et celle de la France dans le monde ?

A-t-elle réduit les tensions sur la planète ou au contraire a-t-elle créé, à l'époque, les conditions d'un nouvel affrontement à venir entre blocs résolument opposés l'un à l'autre ?

A-t-elle été, ou non, le point de départ des réarmements russes et chinois ?

La politique d'ingérence otanienne a-t-elle été perçue ou non comme une menace pour la paix par de nombreux pays ?

Cette politique d'ingérence peut-elle être objectivement considérée comme une réussite ?
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2 - La guerre d'Irak de 2003, sans mandat de l'ONU a, elle aussi, été initiée sur la base d'un mensonge par les USA soutenus par une dizaine de vassaux otaniens. Elle a eu les mêmes conséquences désastreuses :

Des pertes humaines considérables, la légalisation de la torture aux USA, les images détestables d'Abu Graib et de Guantanamo, des bavures à répétition dans les bombardements. La montée incontestable de la haine contre l'occident chez les populations injustement agressées....

Certes, la France, l'Allemagne, le Canada et quelques autres avaient refusé de participer à cette «croisade sous prétexte mensonger», mais l'image de l'OTAN représentée sur le terrain par les USA, chef incontesté de l'organisation militaire intégrée et une dizaine de ses pays membres est6elle sortie grandie de cette peu glorieuse équipée menée sans mandat de l'ONU ?

Ne peut -on expliquer, comme l'a fait le président OBAMA, la montée du terrorisme de Daesh qui a suivi cette ingérence par la haine qu'elle a suscitée ?

A-t-il été judicieux de remplacer, par la force des armes, un gouvernement «laïc et fort», conduit par un dirigeant sunnite par un gouvernement «démocratique» conduit par une majorité chiite très liée à l'Iran ?

Cette «coalition occidentale» de croisade à forte couleur «otanienne» n'a-t-elle pas créé elle même le fameux arc chiite auquel elle s'oppose de toutes ses forces aujourd'hui ? A-t-elle créé les conditions de la paix ou celles d'un chaos régional source de nouvelles guerres ?

Cette guerre d'Irak, d'une coalition «perçue» par ses victimes comme occidentale et otanienne, peut-elle être objectivement considérée comme une réussite ?

3 - Et que dire de la campagne libyenne de l'OTAN qui a largement outrepassé la résolution onusienne, qui a fait sauter la digue retenant les flux migratoires venus d'Afrique et qui a engendré un chaos régional et une guerre civile toujours en cours avec, une fois de plus, un bilan économique et humain désastreux pour les populations locales. La déstabilisation des pays riverains qui en a
résulté a permis au terrorisme islamiste de s'y implanter toujours plus et a conduit la France à y empêtrer son armée.

Remplacer un gouvernement laïc et fort par la chienlit et le chaos dans plusieurs pays africains: était ce le but recherché par l'OTAN ?

Que les parlementaires français qui considèrent aujourd'hui, avec le recul, cette opération
libyenne comme une réussite se fassent donc connaître......

4 - Quant aux opérations occidentales en Syrie et au Yémen, ouvertes ou couvertes, sans mandat de l'ONU, et sans invitation des autorités légales reconnues par l'ONU, elles sont perçues, elles aussi, comme des opérations de l'OTAN, dès lors que les USA, la France et le Royaume Uni, fers de lance de l'OTAN, s'activent sur le terrain appuyés par plusieurs autres membres de l'Alliance.

Sans attendre les résultats de ces deux guerres, nous savons déjà que, comme au Kosovo, comme en Irak, et comme en Libye, les conséquences de nos ingérences en Syrie et au Yémen ont déjà été et seront particulièrement désastreuses.

Alors que l'OTAN réfléchit à l'évolution de son concept stratégique, n'y a-t-il pas lieu de rendre à l'ONU le rôle qui est le sien ? De replacer ce concept otanien dans le cadre de la légalité internationale ? De cesser de considérer que les USA, le Royaume Uni et la France représentent, à eux seuls, la communauté internationale ou sont seuls en charge de la régenter?

En guise de conclusion, il paraît urgent, pour la représentation nationale, de se poser quelques questions:

L'OTAN peut-elle et/ou doit-elle continuer de se substituer à l'ONU pour intervenir aujourd'hui, à sa guise, tous azimuts et tous prétextes, dans les affaires du monde?

Qu'y gagne la France et surtout qu'y perd elle en terme de crédibilité et d'image d'un état «indépendant» (?) et «souverain» (?) dont la voix voudrait encore compter ?

Doit-elle continuer de suivre aveuglément les USA lorsqu'ils ignorent et méprisent l'ONU et lorsqu'ils s'écartent de la légalité internationale ?

Ne devrait-elle pas, au contraire, reprendre ses distances avec l'organisation militaire intégrée qui la lie trop souvent aux visions de quelques fous furieux de Washington, pour le pire et non pour le meilleur ?

 Dominique Delawarde

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