Peur contre peur. Par Chris Hedges

04-10-2019 les-crises.fr 18 min #162535

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 12-08-2019

M. Fish / Truthdig

Les anciennes règles de la politique ne s'appliquent plus. Le seul langage que comprennent Donald Trump et sa coterie d'escrocs, de milliardaires, de généraux, d'inadaptés et de chrétiens fascistes - et un parti démocrate qui nous a vendus - est la peur. Hurler au sujet des mensonges et du racisme de Trump n'a pas d'importance. Hurler au sujet de son népotisme et sa corruption n'a pas d'importance. Hurler au sujet de son administration criminelle n'a pas d'importance. Hurler au sujet de son incompétence et son idiotie ne compte pas. Hurler au sujet de la soumission abjecte des élites dirigeantes au pouvoir des entreprises ne compte pas. Trump et ses opposants du Parti démocrate sont immunisés contre la persuasion morale. Plus nous nous engageons dans ce théâtre kabuki vide de sens avec ses débordements bizarres et prévisibles, habituellement proférés par Trump, et ses réponses outragées et prévisibles, habituellement proférées par les démocrates, plus nous sommes certains de la paralysie du gouvernement et de la tyrannie des entreprises. Les radotages et les invectives qui passent pour du discours politique sont une roue de hamster géante qui ne va nulle part. Ils masquent les causes profondes de notre déclin politique et économique et divisent la population en camps belligérants qui communiquent de plus en plus par la violence, ce qui explique pourquoi les États-Unis ont subi cette année  plus de 30 massacres d'au moins trois morts chacun.

Nous ne nous sauverons qu'en dressant le pouvoir contre le pouvoir. Et puisque nos deux principaux partis politiques obéissent servilement au pouvoir des entreprises et montrent peu de différences essentielles sur presque tous les problèmes majeurs, de l'impérialisme au capitalisme sans entraves, nous devons partir de zéro. Les personnalités politiques, y compris celles de gauche comme Alexandria Ocasio-Cortez, Bernie Sanders, Ilhan Omar et Elizabeth Warren, sont des distractions. Ils n'ont aucun pouvoir au sein du parti démocrate, comme nous le rappelle souvent Nancy Pelosi. Ils servent à réduire la politique à des querelles personnelles, menue monnaie de la vaste émission de télé-réalité perpétrée à des fins lucratives par les médias privés. Les va-et-vient quotidiens de ces personnalités détournent notre attention de la consolidation rapide de la richesse et du pouvoir par les élites dirigeantes, de la dégradation de l'écosystème en une friche toxique et de l'éradication des libertés et droits fondamentaux. Le système politique américain n'est pas récupérable. Il sera renversé lors d'un soulèvement de masse - dont nous avons vu récemment une version à  Porto Rico - ou bien de vastes étendues du globe deviendront inhabitables et les riches se nourriront comme des goules de la misère humaine croissante. Ce sont les deux options difficiles. Et il nous reste très peu de temps.

Les démocrates, s'ils avaient un parti politique fonctionnel et s'ils n'étaient ni possédés ni gérés par des entreprises, pourraient facilement déboulonner Trump et démolir le Parti républicain, glissement de terrain électoral après glissement de terrain électoral. Sondage après sondage,  comme le souligne Charles Derber dans son livre « Welcome to the Revolution » [« Bienvenue dans la Révolution », NdT], nous savons ce que la majorité des Américains veulent. Une éloquente proportion de 82 % d'entre eux pensent que les riches ont trop de pouvoir et d'influence à Washington, et 70 % estiment que les grandes entreprises ont trop de pouvoir. Près de 80 % sont en faveur de lois plus strictes et de l'application de la réglementation dans le secteur financier. Près de la moitié des Américains pensent que les inégalités économiques sont « très grandes », et 34 % pensent qu'elles sont « modérément grandes ». Près de 60 % des électeurs inscrits et 51 % des républicains inscrits sont favorables à une augmentation de 14 820 $ à 18 000 $ du montant maximal que les travailleurs peuvent gagner tout  en bénéficiant du crédit d'impôt sur le revenu. Un pourcentage stupéfiant de 96 % des Américains, dont 96 % des Républicains, croient que l'argent en politique est responsable du dysfonctionnement du système américain. Près de 80 % des gens pensent que les Américains les plus fortunés devraient payer plus d'impôts. Près de 60 % sont favorables à l'augmentation du salaire minimum fédéral à 12 $ de l'heure. 61 % des sondés, dont 42% des républicains, approuvent les syndicats. 60 % des Américains pensent « qu'il incombe au gouvernement fédéral de s'assurer que tous les Américains aient accès aux soins de santé », et 60 % des électeurs inscrits sont en faveur de « l'extension de Medicare pour fournir une assurance santé à chaque Américain ». Près de 60 % sont en faveur d'une éducation gratuite dès la petite enfance, et 76 % sont « très préoccupés » par le dérèglement climatique. 84 % des personnes interrogées sont en faveur d'une vérification des antécédents de tous les acheteurs d'armes à feu. 58 % des Américains estiment que l'avortement devrait être légal dans la plupart des cas.

Un véritable populisme et le socialisme du New Deal constituent le seul espoir de contrecarrer la montée des mouvements néofascistes. Toutefois, cela ne sera jamais permis par la hiérarchie du Parti démocrate, dirigée par des personnalités telles que Pelosi, Joe Biden et Chuck Schumer, chef de la minorité démocrate au Sénat, qui savent pertinemment qu'ils perdraient instantanément leur pouvoir sans l'appui de centaines de millions de dollars venus des entreprises. Eux et leurs commanditaires bloqueront toute réforme, même si cela signifie quatre années supplémentaires de Trump et l'extinction de la démocratie. La seule chose qu'ils leur reste à nous vendre, c'est la peur, la peur de Trump et des Russes. Alors que Trump vend la peur des immigrés, des musulmans, des gens de couleur et de ceux qu'il qualifie de socialistes. C'est un régime toxique.

Les plus grands traîtres en Amérique ne sont pas Trump et ses sbires néofascistes qui crient « Enfermez-la » [à propos de Hillary Clinton, NdT] ou « Renvoyez-la chez elle » [à propos de l'élue démocrate Ilhan Omar, d'origine somalienne, NdT], mais une élite décadente qui se considère comme libérale, en faillite morale et autodéterminée, dévorée par la cupidité. Ils ont orchestré l'inégalité sociale qui permet à Jeff Bezos, Bill Gates et Warren Buffett  de contrôler plus de richesses que les 50 % les plus pauvres de la population américaine. Ils prêtent un intérêt de pure forme à la crise climatique, mais n'ont rien fait pour mettre un terme à  la sixième grande extinction de masse. L'industrie des combustibles fossiles, sous le régime démocrate et républicain, continue de rejeter des émissions de carbone dans l'atmosphère. Les calottes polaires disparaissent. Le niveau de la mer monte. La déforestation s'étend. Le colmatage des océans par des îlots flottants de plastique qui empoisonnent notre chaîne alimentaire est incontrôlé. Personne parmi les élites dirigeantes n'a l'intention de restreindre une armée surdimensionnée et incontrôlable qui absorbe la moitié de toutes les dépenses discrétionnaires alors que la moitié du pays vit dans la pauvreté ou presque, que le déficit fédéral devrait  dépasser les 1 000 milliards de dollars d'ici la fin du présent exercice et que les infrastructures du pays se désintègrent.

Toute résistance significative se positionne en dehors des structures politiques formelles. La manifestation de 10 jours qui s'est déroulée en avril à Londres à l'initiative de  « Extinction Rebellion », qui a vu 1 130 personnes être arrêtées alors que la foule bloquait à plusieurs reprises la majeure partie de la ville pour manifester contre l'incapacité des élites au pouvoir à faire face à la catastrophe climatique - voilà ce dont nous devons nous inspirer. « Extinction Rebellion » a appelé les travailleurs du monde entier à une grève en octobre, une grève au cours de laquelle des milliers d'arrestations peuvent déjà être envisagées.

Nous avons dépassé les 350 parties par million de CO2 dans l'atmosphère, ce qui était, selon les climatologues, le niveau seuil auquel nous aurions encore pu empêcher l'effondrement de la société. Le mois de juillet dernier a été le plus chaud de l'histoire. Nous en sommes actuellement à 415 ppm de CO2, avec suffisamment de chaleur dans le système pour nous assurer d'avoir 450 ppm de CO2 d'ici une décennie. Une élévation de température de 2 degrés Celsius au-dessus de la température mesurée avant l'ère industrielle garantit des perturbations climatiques catastrophiques.

« Nous assistons à  l'effondrement des systèmes agricoles mondiaux », m'a dit  Roger Hallam, cofondateur de « Extinction Rebellion », lorsque nous avons pris la parole à Londres. « Bien avant l'élévation du niveau de la mer, nous allons connaître un effondrement de l'économie mondiale parce que nous ne serons pas en mesure de nous nourrir. C'est ce qui emmerde tout le monde. C'est pour ça que les gens paniquent. À l'ONU, dans les universités, parmi les élites, ils se penchent sur la question. Ils s'arrachent les cheveux. Nous avons un espace médiatique réprimé, de sorte que ce n'est pas évident pour tout le monde. Je pense que c'est le rôle de "Extinction Rebellion" que de briser cette répression. Une fois que l'on aura crevé le mur, les gens diront : Oui, ça se présente vraiment mal. »

« Nous devons isoler tout le parc de logements », a-t-il dit. « Nous devons renouveler l'économie pour qu'elle soit complètement électrifiée. Nous avons besoin de toute l'énergie provenant de sources renouvelables. Nous avons besoin d'une transformation sociale pour que les riches soient imposés et paient leur juste part. Nous devons organiser les communautés autour de la qualité de vie afin que les gens puissent apprendre à s'adapter à ces changements, à ces changements traumatisants. C'est une question de physique. Ce n'est pas une question d'opinions politiques. Ces changements s'approchent. Il est beaucoup trop tard pour qu'il n'y ait pas d'augmentation massive de la température. Ce dont il s'agit maintenant est de savoir si nous allons disparaître ou non. Je sais que ça ressemble à de la science-fiction, mais c'est vrai. Nous devons examiner les graphiques. C'est comme aller chez le médecin. Vous avez un cancer. Vous n'aimez pas ça, bien sur, mais ça ne va pas vous empêcher de mourir. Le seul choix c'est : voulez vous accepter la situation telle qu'elle est ? Ou ne voulez-vous pas ? Si vous ne voulez pas, vous allez mourir. Si vous l'acceptez, vous avez une chance. Mais vous allez devoir faire quelque chose. »

« Nous le disons à tout le monde dans la société, pas seulement aux progressistes », a-t-il dit. « Réveillez-vous ! Au bout du compte, nous avons tous des enfants. Nous connaissons tous des jeunes. Si nous avons de l'empathie ou un sentiment de responsabilité envers la jeune génération, alors tout le monde monte sur le pont. La façon la plus civilisée de gérer la situation est de se réunir en tant que pays, en tant que monde, en assemblées de citoyens et de permettre aux gens ordinaires du monde de décider quoi faire. Après tout, il s'agit de leur vie. »

En sortant du système, y compris dans nos habitudes de vote, nous commencerons à effrayer les élites dirigeantes. Le changement vient de la pression. Mais si nous n'acceptons pas de devenir des hors-caste, cette pression ne se produira jamais. Ce n'est pas l'aile progressiste du Parti démocrate, par exemple, dirigée par la représentante Ocasio-Cortez, qui a proposé pour la première fois le New Deal Vert. Il a été formulé il y a 12 ans par le Parti des Verts, qui préconisait des programmes massifs d'emploi et de travaux publics pour assurer la transition de notre infrastructure énergétique vers les énergies renouvelables. L'accord a été promu par  Howie Hawkins lorsqu'il s'est présenté au poste de gouverneur à New York en 2014 et par Jill Stein lors de sa campagne présidentielle de 2016.

La proposition pour un New Deal Vert présente une différence fondamentale par rapport à ce que vantent les Démocrates progressistes. Elle ne prétend pas que le changement structurel et la transition vers les énergies renouvelables se feront grâce à des alliances avec le pouvoir des entreprises. Au lieu de cela, elle insiste pour que nous apportions un changement transformationnel dans notre économie en écrasant le pouvoir des entreprises et en instaurant un système socialiste.

« Les Démocrates n'ont pas de vraies solutions », m'a dit M. Hawkins, qui cherche à se faire élire à la présidence du Parti des Verts, à New York. « Trump est un bouc émissaire raciste. C'est une sangsue resquilleuse qui ne paie pas ses propres employés, ses contrats, ses impôts. Il ment au peuple. Il doit partir. Mais si vous le remplacez par un Démocrate, ils ne promulgueront pas un Medicare for All [Assurance santé pour tous, NdT]. Ils ne vont pas faire un New Deal Vert. Ils soutiennent Trump, qui veut maintenant une guerre pour le pétrole au Venezuela, alors que la planète brûle à force de brûler du pétrole. C'est de la démence »

« La fonction historique du troisième parti dans ce pays est de soulever des problèmes que les grands partis ne veulent pas aborder », a-t-il poursuivi. « Comme le  Parti de la Liberté et la question de l'esclavage. Ils étaient les abolitionnistes quand les Whigs et les Démocrates ne voulaient pas aborder la question. Nous pouvons remonter 150 ans d'histoire et montrer que c'est comme cela que ça se passe. »

« Nous n'atteindrons pas 100 % d'énergie propre si Exxon réinvestit ses bénéfices dans l'extraction et la vente de pétrole », a-t-il déclaré. « Les frères Koch et tous leurs intérêts dans l'industrie pétrolière devraient appartenir à l'état. Nous prenons les bénéfices, car nous utiliserons des combustibles fossiles pendant la transition, et nous les réinvestirons dans les énergies renouvelables. C'est la solution socialiste. Vous pouvez avoir certains programmes socialistes, tels que la Sécurité sociale ou l'Assurance-Maladie pour tous, que Bernie Sanders défend, mais tant que l'oligarchie capitaliste dispose d'un pouvoir basé sur la concentration économique, ce qui se traduit en pouvoir politique, elle peut les faire reculer. »

« Quand je parle d'un New Deal Vert, je parle d'une charte des droits économiques comme celle que Roosevelt avait appelée de ses vœux à la fin de son discours sur l'état de l'Union de 1944 », dit M. Hawkins. « Un travail. Un salaire. Des soins de santé. Un logement. Une éducation. Les droits civiques l'ont reprise avec la  Marche pour l'emploi et la liberté à Washington [1963], avec le budget pour la liberté et  la campagne pour les pauvres [1968]. Mais nous ne l'avons toujours pas. L'autre partie est obtenir une énergie 100 % propre d'ici 2030. Nous devons réorganiser tous les secteurs [de l'économie] - l'agriculture, l'industrie, l'armée, les transports - pour assurer la durabilité. Ou nous ne parviendrons jamais à 100 % d'énergie propre. »

Éteignez les images électroniques. Ignorez les médias burlesques. Les émissions politiques sans fin, qui transforment les campagnes présidentielles en marathons insensés pendant deux ans, sont du divertissement. Ne faites confiance à personne au pouvoir. Nous nous sauverons en organisant des mouvements de masse pour renverser le pouvoir des entreprises. Je ne suis pas certain que nous réussirons. Mais je suis certain que si nous échouons, nous sommes condamnés.

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 12-08-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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