L'Ukraine, gagnante de la procédure de destitution de Trump

04-10-2019 entelekheia.fr 9 min #162517

Par M.K. Bhadrakumar
Par sur  Indian Punchline sous le titre Ukraine gains from Trump's impeachment inquiry

La controverse sur la conversation téléphonique entre le président américain Donald Trump et le président ukrainien Vladimir Zelensky au sujet des intérêts d'affaires du fils de l'ancien vice-président Joe Biden a un effet positif sur le conflit en Ukraine.

Le représentant spécial des États-Unis pour l'Ukraine, Kurt Volker, a  démissionné lorsqu'il est apparu que son nom figurait dans la plainte déposée par le lanceur d'alerte sur les relations de Trump avec Zelensky. (Parallèlement, l'avocat personnel de Trump Rudy Giuliani a également impliqué Volker : selon lui, ce dernier l'avait encouragé à parler de Biden et de son fils Hunter avec les autorités ukrainiennes). Volker a  témoigné lors de l'enquête de destitution du Congrès, aujourd'hui jeudi.

Volker jouit également d'une réputation impeccable en tant que faucon russophobe doté d'une vaste expérience diplomatique sur ce front au sein de l'OTAN. Il a récemment déclaré, « il y a encore un long chemin à parcourir avant qu'il y ait une normalisation entre les deux pays (la Russie et l'Ukraine). L'invasion, l'occupation et l'annexion de la Crimée par la Russie ne seront jamais acceptées par l'Ukraine. »

Le départ de Volker est le signe le plus sûr que les relations américano-ukrainiennes  sont devenues toxiques et qu'elles le resteront à l'avenir. En d'autres termes, pour la première fois depuis le « changement de régime » en Ukraine en 2014, aucun fonctionnaire américain soucieux de sa réputation ne voudra prendre le risque de frayer avec les puissances qui se trouvent à Kiev.

Cette nouvelle phase de « non interventionnisme » permet à Zelensky d'avoir les mains libres pour gérer les relations de son pays avec la Russie. Il en va de même pour Moscou, qui a l'occasion de traiter avec Kiev sans que les Américains ne lisent par-dessus l'épaule du président ukrainien.

C'est dans ce contexte que nous devons évaluer les résultats de la  réunion du Groupe de contact trilatéral sur l'Ukraine - l'Ukraine, la Russie et l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe - à Minsk le 1er octobre. La réunion a convenu d'un processus de paix connu sous le nom de « Formule Steinmeier », qui a donné le feu vert à des élections locales dans les régions du Donbass contrôlées par la Russie.

La réunion a convenu que les parties belligérantes retireraient leur matériel militaire et leur équipement du Donbass, démantèleraient les fortifications et procéderaient à un déminage. L'accord prévoit que les régions séparatistes obtiennent un statut spécial d'autonomie après la tenue d'élections locales. (Les séparatistes pro-russes cherchent à obtenir un statut spécial permettant l'autonomie de la région du Donbass, dont une grande partie est sous leur contrôle depuis avril 2014.)

En préparation des élections, le gouvernement ukrainien et les dirigeants séparatistes retireront leurs troupes de deux sites dans les régions de Donetsk et de Lougansk dès la semaine prochaine. Il ne fait aucun doute que cette évolution de Zelensky représente une étape importante vers la résolution du conflit dans l'est de l'Ukraine.

La « Formule Steinmeier » est un concept attribué au ministre allemand des Affaires étrangères de l'époque (actuellement président de l'Allemagne), Frank-Walter Steinmeier, qui remonte à 2015-2016, et conçu pour appliquer les clauses politiques des « accords » de Minsk (2014 et 2015) et régler le conflit au Donbass.

Cependant, le concept n'avait pas pu être mis en œuvre en raison des réserves de Kiev (sous pression américaine). Washington avait persuadé Kiev que la « Formule Steinmeier » servait en fait à légitimer les « forces par procuration » de la Russie dans les régions séparatistes en organisant des élections locales visant à permettre à la Russie de contrôler de facto ce territoire, même si celui-ci devait théoriquement être réattribué à l'Ukraine.

L'ancien président ukrainien pro-américain Petro Porochenko a tout simplement refusé de travailler avec la Russie, l'Allemagne et la France pour mettre en forme la formule Steinmeier. De fait, la stratégie américaine visait à prévenir tout « dégel » entre Kiev et Moscou.

Porochenko soutenait que la tenue d'élections démocratiquement valables dans le Donbass, dans l'ombre de la Russie, était impensable. Volker a lui aussi exprimé cette position à maintes reprises. Début septembre, Volker avait déclaré qu'il fallait créer un environnement sûr dans le Donbass avant de mettre en œuvre les procédures politiques et techniques pour la tenue d'élections.

Volker avait souligné qu'en tant que condition préalable minimale à un environnement sûr, l'armée russe devait se retirer du Donbass, les forces séparatistes soutenues par la Russie devaient être dissoutes et le côté ukrainien de la frontière devait être placé sous contrôle non-russe.

L'interprétation russe des accords de Minsk était que toutes les solutions (statut spécial, élections, contrôle des frontières, etc.) devaient être négociées entre Kiev et les dirigeants séparatistes du Donbass. L'Allemagne et la France ne contestaient pas l'interprétation russe.

La percée de mardi doit donc être attribuée à égalité à la transition politique à Kiev, qui a conduit à l'élection de Zelensky (sur un mandat de résolution du conflit du Donbass et de normalisation des relations avec la Russie), et à la marge de manœuvre dont il dispose ces derniers temps pour se délivrer des pressions américaines. Le départ de Volker fera beaucoup de bien à la résolution du conflit du Donbass.

L'accord du 1er octobre ouvre la voie à un sommet entre Zelensky et les dirigeants de la Russie, de la France et da l'Allemagne dans le cadre du « Format Normandie » (France, Allemagne, Russie et Ukraine). La Russie avait précédemment refusé cette réunion, à moins que l'Ukraine n'accepte de tenir des élections locales dans la région du Donbass.

Mardi, Zelensky a déclaré que rien ne devrait plus s'opposer au sommet et qu'une date serait annoncée prochainement. Le président français Emmanuel Macron a déclaré qu'il attendait le sommet pour les semaines à venir.

L'Allemagne, auteur de la Formule Steinmeier, est satisfaite. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, a déclaré : « Je suis heureux que l'atmosphère constructive qui a régné lors de la session du Groupe de contact à Minsk ait conduit à des progrès très attendus. Cela ouvre la voie au sommet du Format Normandie et à d'autres étapes dans la mise en œuvre des accords de Minsk. »

Le Kremlin est  du même avis.

Le « tableau d'ensemble » est que les relations de la Russie avec les puissances européennes s'améliorent enfin. Les consultations étroites entre Macron et le président russe Vladimir Poutine, au cours des dernières semaines et mois, ont débouché sur un effort déterminé pour régler le conflit gelé en Ukraine, qui avait conduit aux sanctions de l'UE contre la Russie. (Voir ma note de blog  La politique eurasienne à l'aube du changement.)

D'autre part, libéré des griffes manipulatrices des diplomates américains, surtout après la démission de Volker, Zelensky devrait pouvoir progresser dans l'amélioration de ses relations avec la Russie. De fait, Zelensky n'a pas perdu de temps pour entamer les premières étapes de l'introduction d'une législation accordant un « statut spécial » au Donbass.

« Nous aurons une nouvelle loi, qui sera rédigée par le Parlement en étroite collaboration avec le public après une discussion publique. Aucune ligne rouge ne sera franchie, et c'est pourquoi il n'y aura pas de capitulation », a déclaré Zelensky mardi.

Traduction Entelekheia
Photo Kurious/Pixabay

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