Je n'ai pas la plus petite idée de ce que « travailler dur » signifie

16-09-2019 entelekheia.fr 14 min #161715

et vous probablement non plus...

Par Aisling McCrea
Paru sur  Current Affairs sous le titre I have no idea what « hard wok » means

S'il y a une chose qui réunit toutes les classes sociales et économiques, c'est que nous aimons tous parler des efforts que nous avons déployés au travail. La jeune fille de 17 ans qui essaie d'entrer à l'université, le prodige de Silicon Valley, l'ami de vos parents qui vient de s'offrir une piscine - n'importe laquelle de ces personnes pourrait dire « J'ai travaillé dur pour tout ce que j'ai » ou « J'ai mis du sang, de la sueur et des larmes (dans cette candidature à l'université/pour avoir ma piscine) ». Le  dernier juge en date de la Cour suprême, bien sûr, a « trimé » pour accéder à une université de l'Ivy League à partir de la position modeste « d'étudiant dans une école de prépa aux universités de l'Ivy League ». Pour beaucoup de gens, leur longue histoire de « travail acharné » est une question de fierté qui leur est très chère, surtout lorsqu'ils sont en position privilégiée et qu'ils se sentent sur la défensive. Je ne juge pas nécessairement ces gens. Je suis sûre qu'ils ont l'impression d'avoir travaillé très dur, et c'est peut-être même vrai.

Mais voilà le problème : je n'ai littéralement aucune idée de ce que le terme « travail acharné » est censé signifier.

Il y a certaines personnes dont je pense que nous sommes tous d'accord pour dire qu'ils travaillent dur. Les mineurs ? Bien sûr. Les ambulanciers ? Clairement. Les déménageurs ? Evidemment. Tout travail qui exige un travail physique intense est sur la liste « c'est sûr, vous avez travaillé dur », tout comme les emplois qui impliquent une grande résilience émotionnelle et psychologique, par exemple le travail social. Mais après, cela devient plus flou. Qu'en est-il de quelqu'un qui a fondé une société commerciale ou une agence immobilière aux USA dans les années 1980, en surfant sur la vague du business facile des années Reagan ? Ils ont travaillé pendant des décennies, sans doute tard le soir ou à des heures inhabituelles. Mais est-ce la même chose que d'avoir une silicose ? Qu'en est-il de quelqu'un qui a fait une semaine assez normale de 40 heures, de 18 à 65 ans ? C'est du « dur labeur » ? Qu'en est-il de quelqu'un dont le travail est créatif et agréable ? C'est aussi du « dur labeur » ? Comment pouvons-nous mesurer cela, exactement ? Au nombre d'heures ? À l'intensité du travail ? Aux sacrifices consentis ? Mesure-t-on cela en mètres cube de souffrance humaine ?

Même au lycée, je ne savais jamais qui « travaillait dur » et qui fainéantait. Une partie du problème est que je ne travaille pas moi-même à un rythme orthodoxe. Je n'ai jamais été l'une de ces personnes enviables qui peuvent assigner des petits blocs d'une ou deux heures par jour à un projet, pour finir lentement mais sûrement dans les temps. Je n'ai que deux modes : paresseuse ou obsessionnellement concentrée sur mon travail, cette dernière phase arrivant généralement à des moments totalement improbables, comme à 3 heures du matin ou au milieu d'un rendez-vous ennuyeux. Par conséquent, je n'ai aucune idée du nombre d'heures que je passe réellement à travailler, puisque mes habitudes de travail sont très irrégulières. Quand j'étais à l'école secondaire, les enfants qui se rendaient consciencieusement à la bibliothèque pour étudier une (1) heure par jour et rentraient ensuite chez eux étaient pour moi des « travailleurs acharnés », mais pour autant que je sache, les quelques périodes de travail obsessionnel que je pouvais fournir dans le cours d'une année scolaire pouvaient comprendre autant ou même plus « d'unités » que les leurs.

La situation s'est aggravée lorsque je suis passé du secondaire à l'université, le nombre d'heures de classe par semaine étant passé de 30 à 6, et le travail devenant presque entièrement une question individuelle. Tout le monde dans mes classes mentait, soit sur leurs efforts infatigables, soit en disant qu'ils ne fichaient rien du tout, en fonction de ce qui correspondait à leur mentalité personnelle. Il y avait des gens qui prétendaient travailler très dur, en arrivant à passer quand même 16 heures par jour à boire. Il y avait ceux qui parlaient modestement de leur retard sur les autres, puis qui réussissaient leurs examens. Il y avait des gens que l'on voyait toujours à la bibliothèque, mais qui semblaient aussi passer beaucoup de temps à bavarder avec leurs amis et à prendre des pauses-café de trois heures. Et puis il y avait des gens que vous ne voyiez jamais du tout, et pour autant que vous le sachiez, ils pouvaient être enfermés dans leur chambre avec un manuel scolaire, ou en train de faire le tour du monde en montgolfière. Pour quelqu'un comme moi, qui n'était jamais sûre de ma place dans le monde, cet obscur jeu de poker - où tout le monde bluffait délibérément, ou cachait simplement sa main - était à devenir chèvre. Étais-je dans le top 10% des travailleurs acharnés ou au bas de l'échelle ? Quel nombre moyen d'heures étiez-vous censé passer à regarder un livre ? Si vous lisiez le livre et ne preniez pas de notes, est-ce que ça comptait comme du travail ? Qui travaillait dur ici ? Qui était méritant ? Qui ? QUI ?

A 24 ans, j'ai enfin pu faire la différence entre les niveaux de travail, lorsque j'ai obtenu mon premier emploi de bureau. Par travail de bureau, je n'entends pas nécessairement n'importe quel emploi où vous travaillez dans un bureau - un centre d'appels est un type de bureau, techniquement, mais le travail en centre d'appels a beaucoup plus en commun avec du service à la clientèle, qui peut être éreintant, qu'avec un travail de bureau lambda. Un emploi de bureau normal a trois caractéristiques déterminantes:

(a) Vous pouvez faire le travail assis avec une boisson chaude à portée de main.

(b) Vous pouvez aller aux toilettes sans demander la permission.

(c) Vous n'êtes pas constamment surveillé.

Pendant mes premiers mois d'emploi de bureau, je me souviens d'avoir agi selon les règles du contact direct avec la clientèle, sans savoir que je jouais à un tout autre jeu. Je n'ouvrais jamais d'onglet Internet non lié au travail. Je n'exprimais jamais d'émotions négatives. Je n'allais aux toilettes que pendant l'heure du déjeuner. Si je voulais une tasse de café, j'allais directement à la cuisine pour le préparer et je revenais directement. Un jour, un collègue est venu me montrer une vidéo, et j'ai regardé autour de moi, paniquée, pensant : « Est-ce permis ? » Et puis, finalement, j'ai réalisé que tout le monde s'en fichait, à condition que les choses soient faites plus ou moins dans les délais. Les choses sont immédiatement devenues beaucoup plus faciles (en plus, mes collègues m'ont davantage appréciée quand j'ai commencé à agir comme une personne normale, et non comme un robot). Il s'agissait de tout autre chose que d'un travail de service à la clientèle, qui - à moins que vous ayez la chance d'avoir un patron cool, ou de travailler dans un bar qui permet à son personnel d'avoir une personnalité - implique de foutre en l'air votre dos et vos pieds, de vous balader avec un sourire constamment plaqué sur le visage (oui, c'est la version réelle et originale du « travail émotionnel »), de subir des changements imprévisibles et de voir le moindre signe de faiblesse - que ce soit une demande de congés ou une volonté de vous asseoir pendant cinq putains de minutes - potentiellement utilisé contre vous. Classer ces deux choses comme étant aux mêmes niveaux de « travail acharné » n'a aucun sens.

Et pourtant, est-ce injuste pour l'expérience des cols blancs ? Les bureaux détiennent également leur part de misère. Oui, vous avez peut-être une chaise orthopédique, mais vous passez de longues heures de votre vie à faire un travail répétitif, ennuyeux et/ou stressant. J'ai fait ma part de travail dans ces emplois de bureau, après avoir surmonté l'excitation d'être autorisée à détourner les yeux de l'ordinateur de temps en temps pour envoyer à mes copines des textos de soutien quand elles se plaignaient de leurs petits amis (ce qu'on fait beaucoup à 24 ans). Même aux niveaux supérieurs, « travailler » signifie encore un état d'inconfort. Il vous est facile de regarder votre patron, à la direction, et de constater qu'il passe la moitié de sa journée de travail à bavarder autour de déjeuners dispendieux. Mais regardez le type avec qui il fait la causette. Voudriez-vous parler à ce type ? Rire à ses blagues ? Sympathiser avec son explication de la raison pour laquelle son divorce n'est pas sa faute, la façon dont sa femme ne l'a jamais compris, et cette somme à cinq chiffres envoyée à une camgirl du Nebraska qui était « juste un malentendu » ? Tiendriez-vous bon pendant ses explications sans fin de tous les différents types de bateaux qu'il aime, jusqu'à ce que vous le convainquiez enfin de faire un gros chèque à la firme ?

Non, moi non plus. Peut-être que travailler sur des tableaux Excel n'est pas si mal, après tout.

Tout devient encore plus compliqué quand on sait que beaucoup de gens aiment ce qu'ils font, mais qu'ils y consacrent beaucoup de « travail », qu'il s'agisse d'un travail créatif ou qu'ils aiment vraiment classer des dossiers. Si je n'étais pas payée pour écrire, je le ferais probablement pour m'amuser. Est-ce que ça veut dire que ce n'est pas du travail ? Non. J'utilise mes compétences (telles qu'elles sont) pour produire quelque chose, et j'y consacre du temps que je pourrais utiliser pour regarder des vidéos d'animaux sur Internet. Et même les emplois les plus cool impliquent toujours un certain niveau de corvée, qu'il s'agisse de traiter des factures ou des courriels ou d'arranger votre piste musicale avec un logiciel horriblement peu intuitif. En dehors des corvées, il y a des problèmes comme le stress, l'épuisement professionnel et l'impact sur votre vie personnelle. Être, par exemple, un youtuber voyageant dans le monde semble cool, jusqu'à ce que vous preniez en compte le temps passé dans des avions, dans des chambres d'hôtel sans caractère, loin de chez vous et perpétuellement harcelé par des adolescents criards qui  ne comprennent pas la notion de vie privée.

Ainsi, tous les emplois qu'il est possible d'avoir - à moins peut-être d'être héritière d'une ligne de bijoux - prennent d'énormes parts des meilleures années de votre vie, et ils comportent tous des aspects que l'on peut qualifier de « dur labeur ». (Pour clarifier, je ne dis pas qu'un youtuber ait les mêmes difficultés qu'un ouvrier d'usine - juste que les deux pourraient raisonnablement arguer qu'ils travaillent dur). Pourquoi, alors, les gens insistent-ils sur leur « dur travail », comme pour affirmer qu'ils sont en quelque sorte spéciaux ? Pourquoi est-ce si souvent utilisé comme un bouclier contre les critiques, que ce soit par des millionnaires qui s'opposent à des hausses d'impôts, ou par des pères divorcés qui font des vidéos dans leur voiture pour expliquer pourquoi ils crient après des étrangers parce qu'ils ont l'air d'immigrés ?

Je pense que le problème, c'est que lorsque les gens disent qu'ils ont « travaillé dur », ils suggèrent implicitement une supériorité. Je mérite une récompense, pas comme ces gens qui sont des fainéants (« ces gens » sont des immigrants, des pauvres, des étudiants en arts ou en sociologie, ou qui que ce soit d'autre à qui ils s'opposent). Dans une société où la concurrence pour les premières places est devenue de plus en plus impitoyable, le simple fait d'avoir un emploi ne suffit pas à prouver que vous devriez être traité avec respect, être bien rémunéré et jouir d'une bonne retraite. Vous devez prouver que vous êtes exceptionnel, et si vous dites que vous travaillez dur, vous pouvez justifier soit votre position actuelle (si vous êtes privilégié) ou pourquoi vous méritez une meilleure position (si vous ne l'êtes pas). Cette façon de vous définir par l'idée nébuleuse d'un travail « dur » vous détourne d'une question plus importante, qui est de savoir si la situation dans laquelle vous vous trouvez est juste.

À mon avis, nous devrions changer un peu notre façon de nous exprimer. Au lieu de dire « j'ai travaillé dur » (par rapport à qui ?), pourquoi ne pas dire : « J'ai travaillé. » L'acte de travailler, même si vous ne faites que pointer la plupart des jours, fournir un effort minimal, rentrer à la maison et ne sourire à personne, prend toujours une part importante de votre vie. Vous ne devriez pas avoir à faire preuve d'une diligence hors-norme pour vous sentir admissible à un bon niveau de vie. Vous devriez juste pouvoir dire : « Je travaille. Je vais dans un endroit où je ne veux pas aller, cinq jours par semaine, si je veux pouvoir aller au cinéma et au restaurant et manger un bon dessert au chocolat le week-end. » Et même si vous travailliez vraiment « dur », quoi que cela signifie, cela ne justifierait toujours pas un revenu excessivement élevé par rapport à un bon niveau de vie (par exemple, un milliard de dollars), étant donné que, même si vous avez travaillé « dur » pour obtenir votre milliard, il ne pourra jamais être la juste récompense d'une somme de travail équivalente à autant d'argent.

Combien d'heures une serveuse, par exemple, devrait-elle travailler pour accumuler la même somme ? S'il y avait un moyen de quantifier le « travail acharné » par lequel vous pourriez justifier l'argent que vous avez acquis, est-il possible de démontrer que votre travail valait un milliard de dollars ? Les milliardaires cumulent-ils beaucoup plus d'heures de travail que les serveuses ? Leur travail est-il tellement plus ardu ? Sont-ils beaucoup plus stressés ? (Des milliardaires pourraient le croire ; cela montre juste qu'ils n'ont jamais été serveuses.) Brandir le concept de « travail acharné » pour justifier que certaines personnes vivent dans la pauvreté, alors que d'autres ont des collections de voitures de sport n'a aucun sens, et détourne l'attention de la question de la raison de la magnitude et de l'injustice des inégalités. Honnêtement, « travailler dur » est un concept tellement vague et subjectif que, si nous cessons simplement de l'utiliser, nous nous en trouverons probablement mieux. Et une fois que nous aurons cessé de jouer à ce jeu inutile qui consiste à comparer les efforts que nous déployons, nous pourrons commencer à nous poser la vraie question, celle de savoir si nous sommes équitablement rémunérés.

Traduction Entelekheia
Photo Pexels/Pixabay

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