Manuel est mort...

11-08-2019 3 articles reseauinternational.net 9 min #160233

Manuel est mort, j'ai peine à le croire tellement il me semblait indestructible.

Manuel de Diéguez s'est éteint le 8 août 2019 trahi par son corps, mais le cerveau est demeuré lucide presque jusqu'à la fin. A partir du moment où il a, m'a-t-il avoué, « senti une odeur de fin de vie », il s'est lucidement et sereinement préparé au départ non sans avoir remercié au préalable son fidèle médecin et ami, le Dr Ange-Marie Limal.

Pour Manuel de Diéguez, la philosophie n'était pas une discipline parmi d'autres. C'était une vocation spirituelle, un engagement total dans une recherche sur les mystères du fonctionnement du cerveau, extraordinaire machine programmée en vue de trouver un sens à l'inconnaissable. Il éprouvait une véritable souffrance devant les désordres d'un monde dans lequel la raison ordinaire s'épanouit si aisément.

Il a conçu une anthropologie philosophique globale, qui lui a permis de tenter de jeter des ponts entre des savoirs qui passent pour étrangers les uns aux autres. Quel rapport y a-t-il entre le génie littéraire, la physique mathématique, la notion d'intelligibilité dont les sciences de la nature se réclament, la relativité d'Einstein, les chemins de l'anthropologie ouverts par Darwin et la spectrographie des idoles cérébrales dont les idéologies religieuses renaissantes et la science politique auront besoin ? Ce gigantesque travail est concentré dans deux monuments inédits, une Méthode pour une anthropologie historique en 6 volumes intitulée Penser l'imaginaire et un Mémorial de la philosophie, en 4 tomes qui constituent une réécriture entière du destin de la raison occidentale du point de vue de la notion-clé d'intelligibilité. Qu'est-ce que comprendre aura été son obsession permanente. C'est pourquoi il s'est attaché à tenter de décrypter avec une obstination que rien ne décourageait, la vie onirique de l'humanité.

Pour ce faire et dans les coulisses de la métaphysique, il s'est mis à l'écoute des véritables penseurs, les philosophes et psychanalystes du fonctionnement du cerveau qu'étaient Kafka, Shakespeare, Cervantès, Swift, Rabelais, saint Ignace de Loyola, Luther, Bernanos, Nietzsche, etc. Ces colosses de la vision étaient à ses yeux les véritables géants et les véritables visionnaires de la condition humaine.

L'interrogation sur l'assise de toute croyance et de toute philosophie demeure donc le mythe de l'intelligibilité de l'univers qui trace son sillon dans la cervelle d'une espèce demeurée à l'état embryonnaire, mais en chemin, dont les hommes de génie illustrent les tentatives désespérées et souvent avortées de s'évader de la cage dans laquelle leur inachèvement les confine. Son ouvrage La Caverne, ( 1078 pages, Gallimard, Bibliothèque des Idées) illustre le cheminement initiatique d'une sortie de la caverne des illusions. C'est ce mythe des fausses intelligibilités du monde qu'il a traqué dans toute son œuvre par une réécriture du destin de la raison occidentale du point de vue de la notion-clé d' intelligibilité. Qu'est-ce que comprendre fut son obsession permanente.

Les religions se sont naturellement trouvées prises dans son filet. Manuel de Diéguez était persuadé qu'une laïcité qui s'imaginerait que l'humanité a simplement fait une erreur à sécréter des idoles religieuses ou politiques et qu'il suffirait de jeter ces idoles à la poubelle pour repartir du bon pied, cette laïcité-là, affirmait-il avec force, débouchera sur une dramatique impasse. Si l'on ne se demande pas pourquoi les humains éprouvent le besoin de se forger inlassablement des idoles, non seulement ils continueront encore et encore d'en produire, mais les idoles nouvelles seront seulement mieux cachées que les précédentes et elles se laisseront moins aisément déchiffrer. Aussi s'est-il, par exemple, demandé ce qu'étaient les deux grands mouvements politiques du XXe siècle - le marxisme et le nazisme - comme idoles.

A ses yeux, il était erroné de croire que la tragédie actuelle est inédite et que l'aventure de la pensée commencée cinq siècles avant notre ère serait sans précédent. Les civilisations, disait-il, meurent du dessèchement provoqué par les victoires de la technique et le refus de penser, le refus de porter la réflexion anthropologique sur ce point focal, sur cette aporie fondamentale, quand la performance remplace la pensée et le succès la vérité.

C'est à cette tragédie inhérente à la condition humaine que Manuel de Diéguez a patiemment tenté de répondre dans ses ouvrages, depuis 1960, dans les grands articles parus des revues littéraires, politiques ou scientifiques, ainsi que dans les centaines d'articles publiés depuis 2001 dans son grand site personnel et différents portails sur internet.

 Aline de Diéguez

***

Présente absence encore et encore : Élégie sur la mort du philosophe Manuel de Diéguez...

« Aigle, là-haut,
Là-haut,
Faisant ses adieux à ses cimes,
Car la résidence au-dessus de l'Olympe
Et des sommets
Génère l'ennui.
Adieu
Adieu, poésie de la douleur ! »

Mahmoud Darwich

« Oui certes, le temps est riche en étrangeté, Il nous laisse une queue et il tranche notre tête. II nous laisse nos guerriers obscurs et nous frappe en nos héros (...) » gémissait Al-H̠ansā [1], la légendaire poétesse arabe. Le temps est riche en étrangeté et en ironie. Le 9 août 2008 Mahmoud Darwich qui berça notre engagement pour la cause palestinienne disparaissait brusquement après avoir rédigé et prononcé sa propre élégie, «Présente absence ». Ce matin du 8 août 2019, le grand philosophe et penseur Manuel de Diéguez [2] qui berça notre étonnement philosophique sur l'intelligence des évadés de la zoologie, a tiré sa révérence après avoir rédigé et prononcé des années durant une élégie sur notre génération désorientée et soumise. Une élégie sur une France embrumée qui ne s'apercevra que trop tard de la disparition d'un tel visionnaire [3] qui a jalonné, toujours avec son si beau sourire, notre chemin des Platon, Descartes, Kant, Nietzsche, Schopenhauer, Kierkegaard, Heidegger, Jaspers, Spinoza etc.

Saisissement, remémoration et peine profonde, mais cette présente absence d'une âme, d'un cœur, d'un esprit et d'une œuvre apaise notre chagrin et celui de sa dévouée épouse la philosophe Aline de Diéguez.

« Oui certes, le temps est riche en étrangeté. Il nous laisse une queue et il tranche notre tête. ». Dans la « caverne » où je vis, les bougies qui m'éclairent des scléroses et des dégénérescences de la raison s'éteignent l'une après l'autre. Je panique...

Edward Saïd, le 25 septembre 2003 ;

Abdel-Wahab El-Messiri, le 3 juillet 2008 ;

Mahmoud Darwich, le 9 août 2008 ;

Harold Pinter, le 24 décembre 2008 ;

Mahdi Elmandjra, le 13 juin 2014 ;

Manuel de Diéguez, le 8 août 2019.

Mais après la panique et la détresse de l'éternel étonné que je suis, la présente absence du philosophe Manuel de Diéguez et des autres grands penseurs et humanistes, m'apprendra encore à me ressaisir et prier ma prière préférée « je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont. Je pense, donc j'existe. ».

L'idée que j'arrêterai de publier les dernières mises en ligne sur le site du philosophe, un rituel depuis 2004, me brise le cœur...

Adieu cher philosophe, adieu cher ami, « Monsieur Manuel » comme je vous appelais...

-------- [1] Al-H̠ansā' est née dans l'antéislam (avant 610) et morte sous le califat de ʿUmar b. al-H̠at̩t̩āb, entre 634 et 644. Célèbre surtout pour ses élégies funèbres à la mémoire de ses deux frères S̩aḫr et Muʿāwiya, tués dans des combats entre leur tribu, les Banū Soulaym, et des tribus rivales.

[2] Écrivain et philosophe né en 1922, Manuel de Diéguez a reçu la médaille gravée par la Monnaie de Paris que l'État français réserve aux auteurs dont il honore l'ensemble de l'œuvre. Manuel de Diéguez a fait ses premiers pas dans l'analyse anthropologique du fonctionnement de l'encéphale humain avec des travaux qui visaient à modifier les méthodes de la critique littéraire en usage dans les années soixante (L'Écrivain et son langage, Gallimard, Rabelais, Seuil, Chateaubriand ou le poète face à l'histoire, Plon, Essai sur l'avenir poétique de Dieu, Plon). C'est avec Science et Nescience (Gallimard, Bibliothèque des Idées) et surtout La Caverne (Gallimard, Bibliothèque des Idées) qu'il a inauguré une recherche proprement philosophique sur l'intelligence des évadés de la zoologie. Après un passage aux PUF (Le mythe rationnel de l'Occident, et L'idole monothéiste), puis chez Fayard (Et l'homme créa son Dieu, Jésus, Une histoire de l'intelligence,) et enfin chez Albin Michel (Le Combat de la raison, Essai sur l'universalité de la France) Manuel de Diéguez se consacre depuis dix ans à élaborer une anthropologie historique fondée sur l'histoire des religions. Les événements du 11 septembre 2001 ont placé ses recherches au cœur de la politique mondiale.

Site officiel :  www.dieguez-philosophe.com

[3] Dont je saluais encore l'œuvre ce 28 octobre 2018 : « Je lisais L'art de gouverner de Han Fei Zi quand le philosophe Manuel de Diéguez a publié son dernier texte il y a deux jours. Un autre soupir intellectuel du philosophe sur une actualité tragique qui certes, ne surprend guère ce grand voyageur de la pensée humaine. Depuis son Ithaque originelle, il publia, en mai 1948, à l'âge de vingt-six ans seulement, son ouvrage incontournable: La Barbarie commence seulement. Et heureux qui, comme Manuel de Diéguez, a depuis fait un long beau voyage dans les méandres de la condition, de l'histoire et de la politique humaines. », Lire la suite  chahidslimani.over-blog.com

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newsnet 19/08/11 11:10

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Manuel de Diéguez est mort

Ce 8 août 2019, à 7h58'

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Ce grand athée s'est éteint chez lui, dans un endroit jadis occupé par des moines et placé sous le patronage de deux saintes.

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C'est un honneur mérité.

Aujourd'hui, ceux qui l'ont côtoyé si peu que ce soit n'éprouvent pas seulement du chagrin, mais aussi la fierté d'avoir connu un homme dont l'intégrité et le courage ont été, jusqu'au bout, sans faille.