Ne traitez pas Toni Morrison de poétesse

07-08-2019 tlaxcala-int.org 6 min #160085

 Emma Goldberg

L'auteure croyait plus en un langage politique que poétique

Toni Morrison en 1998. Photo Sara Krulwich/The New York Times

Toni Morrison n'était pas étrangère à la mort. De nombreux auteurs parlent de la mort - certains, comme John Updike, se fixent sur l'au-delà ; d'autres, comme Susan Sontag, combattent la maladie jusqu'au bout - mais Mme Morrison avait une relation différente avec la mortalité. Presque tous ses romans sont ponctués de morts, et beaucoup sont plus pacifiques que les vies qui les ont précédés. L'écrivain elle-même semblait s'y résigner.

"Nous mourons - c'est peut-être le sens de la vie ", a déclaré Mme Morrison à la fin de son discours de remise du prix Nobel en 1993. "Mais nous faisons du langage. C'est peut-être la mesure de nos vies."

Mme Morrison, décédée lundi à l'âge de 88 ans, a mené une vie si riche en langage qu'elle s'est avérée presque incommensurable. Au cours d'une carrière de cinq décennies, elle a fait la chronique de l'expérience africaine-américaine dans des histoires allant des plantations du XVIIe siècle au Sud de l'ère Jim Crow-. Dans chacune d'elles, elle scrutait sans relâche la violence engendrée par l'esclavage et la haine raciale, un exercice qu'elle appelait "écrire sans le regard blanc".

Mme Morrison croyait plus en un langage politique que poétique. Elle se hérissait quand on l'appelait "écrivain poétique". La prose lyrique était moins importante pour elle que les vérités humaines qu'elle a affrontées dans ses écrits - le poids de la maternité noire, la façon dont la foi résiste face au traumatisme.

« Je n'aime pas qu'on qualifie mes livres de " poétiques " parce que cela a une connotation de richesse luxuriante », disait Mme Morrison à The New Republic en 1981. « Je voulais redonner à la langue que parlaient les Noirs son pouvoir originel ». Dans son discours du prix Nobel, elle a dit que le langage oppressif ne fait pas que "représenter la violence, il est violence".

Le pouvoir de la langue est un thème qui résonne à un moment où les USAméricains voient comment les mots peuvent être transformés en armes pour alimenter la violence et semer la division. Mme Morrison savait que les mots peuvent être utilisés pour marginaliser, mais elle croyait aussi qu'ils peuvent être utilisés pour libérer, en racontant des histoires qui ont été longtemps mises de côté.

Mais ces récits stimulants n'étaient pas toujours ce que les USAméricains voulaient entendre. Trois des œuvres de Mme Morrison figurent parmi les 100 livres usaméricains les plus interdits, dont "Beloved", son roman lauréat du prix Pulitzer, et "Song of Solomon". Que ses livres aient suscité la controverse n'est pas surprenant. Ses personnages littéraires témoignent de la cruauté de l'animosité raciale et de classe dans les moindres détails.

Dans "Beloved", une mère tue son enfant plutôt que de la soumettre à une vie d'esclavage. Dans "Sula", une grand-mère met sa jambe devant un train pour obtenir des indemnités. Dans "The Bluest Eye", la jeune Pecola Breedlove se croit indésirable dans sa négritude, jusqu'à ce qu'elle soit violée par son père et chassée de sa communauté. Les œuvres de Mme Morrison sont peuplées de vies individuelles qui sont refaites par des systèmes d'oppression raciale. La race et la classe refondent les moules de la parentalité, de la féminité et des relations.

Les romans de Mme Morrison n'étaient qu'une partie de sa contribution à ce qu'elle appelait un " canon du travail noir ". Elle a commencé sa carrière chez Random House, où elle a édité des œuvres d'Angela Davis, Gayle Jones, Toni Cade Bambara et Muhammad Ali. Pendant son temps chez Random House, elle a travaillé sur "The Black Book", un album illustré de l'histoire africaine-américaine. Ses recherches pour l'anthologie l'ont menée à la coupure de presse sur l'infanticide de l'esclave fugitive Margaret Garner qui, dix ans plus tard, est devenu l'intrigue de "Beloved".

La vie publique de Mme Morrison était aussi politique que ses écrits. Au cours du procès d'O.J. Simpson, elle est passée à la télévision pour se plaindre de l'association de la négritude et de la criminalité. Quand Bill Clinton a été destitué, elle l'a défendu comme "notre premier président noir". Lorsque Michael Brown a été abattu à Ferguson, elle a condamné la brutalité policière. « Ils ne font pas de contrôles d'identité musclés à Wall Street, où ils devraient vraiment aller », dit-elle. Peu après l'élection présidentielle de 2016, Mme Morrison a choisi le New Yorker pour expliquer la résurgence de la xénophobie usaméricaine. « Tous les immigrants aux USA savent (et savaient) que s'ils veulent devenir de vrais et authentiques USAméricains, ils doivent réduire leur fidélité à leur pays natal et la considérer comme secondaire, subordonnée, afin de souligner leur blanchitude ».

« C'est une amie de mon esprit », dit Paul D. de Seth, la protagoniste de "Beloved". « Elle me rassemble, mec. Les pièces que je suis, elle les rassemble et me les rend dans le bon ordre ». Une mesure de la vie de Mme Morrison était sa capacité de rassembler les morceaux d'un pays brisé sous le poids de sa propre histoire et de les fusionner en une nouvelle histoire.

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  nytimes.com
Publication date of original article: 06/08/2019

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