Les médias nous empoisonnent de haine. Par Chris Hedges

19-07-2019 les-crises.fr 20 min #159375

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 27-05-2019

Mr Fish / Truthdig

Par Chris Hedges

Dans  La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, publié en 1988, Edward S. Herman et Noam Chomsky ont exposé les techniques utilisées par les médias commerciaux pour promouvoir et défendre les programmes économiques, sociaux et politiques des élites au pouvoir. Ces techniques consistaient notamment à dépeindre les victimes comme dignes ou indignes de sympathie. Un prêtre catholique comme Jerzy Popiełuszko, par exemple, assassiné par le régime communiste en Pologne en 1984, a été déifié, mais quatre missionnaires catholiques violés et assassinés en 1980 au Salvador par des escadrons de la mort soutenus par les États-Unis ont été calomniés comme compagnons de route du mouvement rebelle « marxiste ». Ces techniques consistaient également à réduire le débat d'une manière qui soutenait le consensus de l'élite et à intentionnellement éviter de contester les intentions des élites au pouvoir ou les structures du pouvoir.

La Fabrication du consentement a été publié à la veille de trois révolutions qui ont radicalement transformé l'industrie de l'information : la montée de la radio de droite et des nouvelles télévisées de style Fox qui abandonnent la fausse objectivité des médias, l'introduction de chaînes de nouvelles par câble 24 heures sur 24 et la création de plateformes Internet - appartenant à une poignée de sociétés - qui contrôlent la distribution des nouvelles et des informations et exploitent nos données personnelles pour le compte des publicitaires, des campagnes politiques et du gouvernement. Les péchés des anciens médias, aussi mauvais soient-ils, ne sont rien comparés à ceux des nouveaux médias. Les médias de masse ont dégénéré non seulement en un pourvoyeur de commérages, de théories de la conspiration et de divertissement salace, mais, plus sinistre encore, en un pourvoyeur de haine.  Matt Taibbi, l'auteur de «  Hate Inc. : How, and Why, the Media Makes Us Hate One Another », a disséqué les plateformes médiatiques modernes de la même manière que Herman et Chomsky l'ont fait pour les anciens médias.

Les nouveaux médias, souligne Taibbi, fabriquent encore le consentement, mais ils le font en dressant les groupes les uns contre les autres, une version grand public de ce que George Orwell dans son roman « 1984 » appelait les « deux minutes de la haine ». Nos opinions et nos préjugés sont habilement satisfaits et renforcés à l'aide d'une analyse numérique détaillée de nos inclinations et de nos habitudes, puis nous sont revendus. Le résultat, écrit Taibbi, c'est « de la colère emballée juste pour vous ». Le public n'est pas en mesure de s'exprimer au-delà de la ligne de démarcation fabriquée. Il est hypnotisé par la fausse dissidence des guerres culturelles et des théories de conspiration concurrentes. La politique, face à ces assauts, s'est atrophiée pour devenir une sordide forme de télé-réalité centrée sur des personnalités politiques. Le discours citoyen est défini par des invectives et des insultes sur Internet. Le pouvoir, quant à lui, n'est plus ni surveillé ni remis en question. Il en résulte une impuissance politique au sein de la population. Le marais moral n'est pas seulement un lieu fertile pour les démagogues tels que Donald Trump - une création de ce burlesque médiatique - mais il canalise la rage, l'intolérance et l'animosité déplacées envers ceux qui sont désignés comme des ennemis de l'intérieur.

Les anciens médias se prétendaient objectifs, bien que, comme le souligne Taibbi, cela concernait plus la forme que le fonds. Cette objectivité et cette impartialité tant vantées étaient, au fond, un élément d'une tactique commerciale destinée à cibler le plus grand nombre de téléspectateurs ou de lecteurs.

« L'objectivité, c'est quand on m'a dit que je ne pouvais pas écrire avec un style personnel », m'a dit Taibbi quand je l'ai interviewé dans mon émission de télévision, « On Contact ». « Je ne pouvais pas écrire avec un point de vue. L'objectivité, c'était d'écrire d'une manière terne, plate, à la troisième personne. Ne vous exprimez pas. Ne soyez pas trop coloré. C'était en fait, si vous prenez le New York Times aujourd'hui, le même style d'écriture. L'idée à l'origine de tout cela est de ne pas décourager les gens dès le début parce qu'ils essaient d'atteindre le public le plus large possible. Cela a également infecté la radio, la télévision. C'est pourquoi vous avez ce style d'expression à la Tom Brokaw ou Dan Rather, un style monotone, plat, sans opinion. Beaucoup de gens pensaient que c'était une sorte de décision éthique que prenaient les organes de presse. En fait, ce qu'ils essayaient de faire, c'était d'atteindre le plus grand nombre de personnes pour vendre le plus grand nombre d'annonces. C'est comme ça qu'on a développé cette idée. »

Les anciens médias s'en tenaient strictement à la fiction selon laquelle il n'y avait que deux types d'opinions politiques - celles exprimées par les démocrates et celles exprimées par les républicains. Ces deux positions se sont rapidement transformées en caricatures à la radio et à la télévision. L'exemple classique est l'émission « Crossfire », dans lequel deux antagonistes, le libéral stéréotypé et le conservateur stéréotypé, ne pouvaient jamais s'entendre. Le libéral, souligne Taibbi, « était toujours présenté comme la personne qui ne pouvait pas riposter. Il était toujours en retraite. Le conservateur était toujours en mode attaque. Une personnalité comme  Tucker Carlson ». Ces confrontations mises en scène et chorégraphiées étaient, par essence, des événements sportifs.

« Si vous regardez l'émission Countdown, vous verrez que les décors sont exactement les mêmes » que ceux de « Crossfire ». « Le présentateur d'un côté. Il y a habituellement quatre commentateurs - deux pour chaque équipe. Ils ont des graphiques qui vous disent quel est le score, qui est devant, qui est derrière. Nous voulons que les gens perçoivent la politique comme quelque chose qui les intéresse. Il n'y a aucune possibilité de zone grise dans tout ça. Votre identité politique ne peut pas se fondre dans une autre identité politique. Vous êtes dans l'une ou l'autre équipe. C'est comme ça. Nous ne reconnaissons même pas l'existence de gens qui ont des idées différentes. Par exemple, anti-avortement mais aussi pro-syndicats. Peu importe ce que c'est. Ça n'existe pas dans les médias. »

Le fait que, sur la plupart des grandes questions, les deux principaux partis politiques sont d'accord est laissé de côté. La déréglementation de l'industrie financière, la militarisation de la police, l'explosion de la population carcérale, la désindustrialisation, l'austérité, les guerres sans fin au Moyen-Orient, le budget militaire obèse, le contrôle des élections et des médias par des entreprises et la surveillance massive de la population par le gouvernement ont tous un appui bipartite. Pour cette raison, elles ne sont presque jamais discutées.

« C'est toujours présenté comme deux partis qui sont toujours en désaccord sur tout », dit Taibbi, « ce qui n'est pas vrai ».

« Nous [les membres de la presse] ne nous concentrons pas sur la nature intemporelle et permanente du fonctionnement du système », a-t-il dit. « Nous ne réfléchissons pas à la banque centrale. Nous ne réfléchissons pas à l'état sécuritaire. On ne réfléchit à rien de tout ça. Nous nous concentrons sur les personnalités. Donald Trump contre Alexandria Ocasio-Cortez. Cela simplifie tout et nous permet de ne pas chercher à avoir une vue d'ensemble. »

Après l'implosion de l'ancien modèle médiatique avec l'arrivée des chaînes de nouvelles 24 heures sur 24, des informations de type Fox et d'Internet, le monopole de quelques journaux et réseaux dominants a pris fin. Dans le nouveau contexte, les médias adaptent leur contenu pour cibler des groupes démographiques spécifiques.

« MSNBC, qui a connu des changements intéressants au fil des ans, se présente comme une chaîne de gauche », a dit Taibbi. « Mais elle était si passionnément pro-guerre en 2002 qu'il a fallu désinviter  Jesse Ventura et  Phil Donahue de la chaîne. La dernière en date a été le "Russiagate " et le battage médiatique autour du discours : "Si vous regardez, vous pourriez apprendre d'une minute à l'autre que nous, avec Robert Mueller, allons faire tomber le président". »

Le modèle médiatique n'oppose pas seulement des groupes démographiques les uns aux autres, il étouffe et détruit les enquêtes sur les systèmes d'oppression des entreprises et la dissidence véritables.

« Il n'est pas nécessaire d'inventer des nouvelles pour ces gens-là », a dit Taibbi au sujet du processus de division du public. « Il suffit de choisir des histoires qu'ils vont aimer. Vous commencez à leur donner du contenu qui va valider leurs systèmes de croyances. Fox l'a fait en premier. Ils l'ont bien fait. Ils ont commencé à se faire de l'argent. Ils ont été numéro un pendant longtemps. Mais cela a commencé à déteindre sur les autres sociétés. Très vite, tout le monde s'est mis à en faire autant. Peu importe que vous soyez la chaîne de gastronomie qui adapte le contenu pour les gens qui aiment la nourriture ou MSNBC qui adapte le contenu pour les gens qui partagent leur orientation politique, vous donnez aux gens ce qu'ils veulent entendre. »

« Auparavant, vous regardiez l'illusion d'un débat », a dit Taibbi à propos de l'ancien modèle médiatique. « Vous voyiez des gens s'affronter sur le plateau de "Crossfire". Dans les tribunes libres, il y avait des gens qui n'étaient pas d'accord les uns avec les autres. Aujourd'hui, l'expérience de consommation de l'information de la plupart des gens est entièrement adaptée à leurs préférences... Si vous ne lisez que les médias qui s'adaptent à votre système de croyances particulier, vous n'êtes pas exposé à d'autres idées. Ça va être de plus en plus critique. »

« L'une des premières histoires qui a enseigné aux journalistes que l'on peut vendre la colère comme un produit, c'est le scandale [Monica] Lewinsky », a dit Taibbi.

MSNBC a façonné sa marque et son public en répétant sans relâche que la présidence de Bill Clinton était en danger de mort pendant l'enquête Lewinsky. Elle a répété cette formule en faisant pendant deux ans un battage médiatique autour de l'histoire d'une supposée collusion russe avec l'administration Trump.

Ce qu'ils essayaient de faire, c'était de donner l'impression qu'[un nouveau] « Watergate était en marche, vous feriez mieux de vous mettre à l'écoute parce qu'à tout moment, tout pourrait s'écrouler », a dit Taibbi au sujet du scandale Lewinsky. « Ils ont une part de marché énorme. Fox y a ajouté une touche d'originalité. Fox a repris le même concept et ouvertement transformé les personnages en méchants de l'histoire. Ils ont décidé de faire de Bill et Hillary Clinton des caricatures et des personnages de dessins animés, des hippies vieillissants. Ils n'arrêtaient pas de diffuser une vidéo d'Hillary Clinton disant qu'elle n'avait pas fait de biscuits. Ils savaient que leur public allait réagir à toutes ces images d'une certaine façon. Ils vendaient aux gens des histoires qui les mettaient en colère. Ils leur ont dit: "Si vous continuez à écouter, d'une façon ou d'une autre, vous faites partie du processus. Vous faites partie de ce permanent procès à charge contre l'ennemi culturel que nous vous montrons... Nous vous parlons de quelqu'un que vous n'aimez pas. On n'arrête pas de vous le répéter pour dominer les scores d'audience. »

Le résultat, affirme Taibbi, est une stratégie de marketing qui encourage les comportements addictifs et agressifs. Plus les habitudes des lecteurs et des téléspectateurs sur Internet et les appareils électroniques sont surveillés, plus la dépendance et l'agressivité sont nourries.

« Cela crée plus que de simples poches de rancœur politique », a-t-il poursuivi. « Cela crée des masses de consommateurs de médias qui ont été formés à ne regarder que dans une seule direction, comme s'ils avaient été tirés à travers l'histoire sur une voie ferrée, la tête flanquée d'œillères, ne regardant que dans une direction... Même sans le contenu au vitriol, le simple fait de surfer et de consommer l'information ressemble beaucoup à d'autres dépendances, comme fumer des cigarettes ou prendre de la drogue. Les gens deviennent accros au toucher de leur téléphone. Ils deviennent dépendants du processus d'allumage des écrans. Vous devenez surtout accro à l'idée que vous allez allumer une émission d'information ou lire un article et que cela va vous dire quelque chose qui va vous mettre en colère encore plus qu'hier. »

Le modèle pour les informations, écrit Taibbi, c'est le catch professionnel.

« Le catch était une formule commerciale qui, selon eux, fonctionnait incroyablement bien », a déclaré M. Taibbi au sujet des propriétaires de chaînes de télévision. « C'était une pièce avec une morale simplifiée, où il y avait un gentil, surnommé le "beau", et un méchant qu'on appelait le "toc". Ils surmédiatisaient sans arrêt le méchant. Le toc était plus important au catch et plus populaire que le beau. Le nombre de billets qu'ils peuvent vendre dérive directement du degré de haine suscité par le méchant. Il faut avoir un toc détestable pour que la formule fonctionne. C'est comme ça que les informations fonctionnent. »

Les journalistes, écrit Taibbi dans son livre, « jouent maintenant régulièrement le numéro du héros révolté et accusateur, chaque fois qu'ils sont à moins d'un kilomètre de Trump. Les confrontations de  Jim Acosta avec le président, par exemple, semblaient tout droit sorties de scènes coupées de la WWE (World Wrestling Entertainment). La présidence de Trump s'est transformée en publicité toc/beau avec Bob Mueller dans le rôle du beau. »

« La formule commerciale de tout cela va comme un gant à Trump », a déclaré Taibbi dans l'interview. « C'est ça qui est fascinant. Il rapporte en fait plus d'argent à MSNBC, CNN, Washington Post, New York Times qu'à Fox et au Daily Caller. C'est un personnage de dessin animé qui est un toc parfait. Vous avez un paysage politique complètement simplifié. Il n'y a que deux façons d'être. Soit vous êtes pour cette figure incroyablement néfaste, soit vous êtes contre lui. »

Mais, note Taibbi, il y a un rendement décroissant comme pour toute dépendance.

« Il faut toujours augmenter constamment le niveau de la rhétorique pour que les gens reviennent sans cesse », dit-il. « Vous ne pouvez pas simplement être "incompétent" ou "corrompu". Tôt ou tard, il faut en arriver au point de dire "démagogues", "autoritaires", "dictateurs". Enfin, comme Glenn Beck l'a découvert, vous devez commencer à les appeler Hitler. Beck en est arrivé au point où il appelait certaines personnes simultanément Hitler et Staline. Ce n'était pas suffisant d'être Hitler. »

« Si vous définissez quelqu'un d'autre comme étant si mauvais, alors tout est permis », dit-il. « Nous l'avons vu avec le Russiagate. Le même genre de commentateurs libéraux qui, il y a longtemps, auraient été très préoccupés par des choses comme l'effondrement du secret professionnel de l'avocat, ou le programme  FISA [Foreign Intelligence Surveillance Act, loi décrivant les procédures des surveillances physique et électronique, ainsi que la collecte d'information sur des puissances étrangères, NdT], tout cela. Ils ne s'en occupent plus. Ils veulent juste attaquer la personne. »

La transformation du public en tribus antagonistes fonctionne sur le plan commercial. Cela fonctionne politiquement. Mais c'est une recette pour la désintégration sociale. J'ai vu des groupes ethniques concurrents dans l'ex-Yougoslavie s'emparer des médias de masse rivaux et les utiliser pour inonder de vitriol et de haine le groupe ethnique qu'ils diabolisaient. Les images et la rhétorique empoisonnées qui ont été produites mois après mois en Yougoslavie ont conduit à un fratricide sauvage.

Les États-Unis sont déjà en proie à une épidémie de fusillades massives, de menaces de mort contre des critiques de Trump,  dont le représentant Ilhan Omar, et de tentatives d'assassinat avortées, dont l'envoi par un partisan de Trump, l'an dernier,  de bombes artisanales à des démocrates célèbres et à CNN, dans l'espoir de décapiter la hiérarchie du Parti démocratique, et de terroriser le média qui est le principal organe de propagande de ce parti.

« Si vous êtes constamment en train de remonter les spectateurs en leur disant que tous leurs problèmes sont l'œuvre de cet autre groupe qui est littéralement Hitler, qu'ils sont littéralement nazis, qu'ils sont littéralement Staline, tôt ou tard certaines personnes vont commencer à prendre les armes et faire quelque chose de fou », dit Taibbi. « C'est pourquoi les gens sont à juste titre contrariés par Fox News. Mais ils devraient aussi se préoccuper d'autres formes de médias. La formule est la même partout. »

« Notre système de bulle économique va produire une sorte de catastrophe à un moment donné », a conclu Taibbi, l'auteur de l'un des meilleurs livres sur le krach financier de 2008,  « Griftopia ». « À ce moment-là, si vous dites assez souvent aux gens que leur voisin d'à côté est littéralement de mèche avec des nazis ou des terroristes ou quoi que ce soit d'autre - bien sûr, c'est Fox qui a été à l'origine de ce genre, depuis la guerre en Irak, quand on nous disait que les libéraux soutenaient les terroristes - tôt ou tard, il va y avoir de la violence. L'incapacité de la société à s'entendre sur un ensemble commun de faits signifie que les médias ont déjà échoué. Ça veut dire qu'on n'atteint pas les gens. Dans cette atmosphère, nous ne pourrons jamais arranger les choses d'une manière civilisée. »

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 27-05-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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