La défaite électorale de Syriza: le bilan d'une trahison politique

11-07-2019 wsws.org 10 min #158987

Par Alex Lantier
10 juillet 2019

La défaite électorale du gouvernement de la Syriza («Coalition de la Gauche Radicale») met un terme à une expérience stratégique pour la classe ouvrière grecque et internationale.

Lorsque le Premier ministre Alexis Tsipras a pris ses fonctions il y a quatre ans, il a promis de mettre fin au mémorandum d'austérité de l'Union européenne (UE). Toute la pseudo-gauche de la classe moyenne a déclaré que la victoire du parti était un triomphe massif pour la classe ouvrière et une autre voie, «radicale», que celle du capitalisme.

Ces forces ont fait de Syriza un modèle pour tous les partis et dirigeants politiques «des 99 pour cent»: Le parti Podemos en Espagne, le leader du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn, mais enfin et surtout le candidat «socialiste» autoproclamé aux États-Unis, Bernie Sanders.

Au lieu de cela, Syriza a imposé un ensemble de mesures d'austérité plus sévères que tout autre gouvernement de l'histoire moderne, sauf le Parti communiste stalinien dans sa dissolution de l'URSS, tout en transformant le pays en un État quasi-policier et en menant la politique anti-réfugiée la plus draconienne de toute l'Europe.

Quatre ans plus tard, un électorat frustré et appauvri a jeté Tsipras dehors. Au milieu de l'abstention de masse, le parti Nouvelle Démocratie (ND), méprisé et de droite, est de retour au pouvoir.

Un silence assourdissant règne dans le quotidien espagnol Cuarto Poder, dans le magazine britannique Socialist Worker et dans le magazine américain Jacobin sur les raisons de cette défaite. Mais c'était le résultat prévisible de la trahison par Syriza de ses promesses électorales. Depuis son entrée en fonction en janvier 2015, il a signé servilement chaque mémorandum qui imposait l'austérité, le sauvetage des banques et les coupes sociales demandées par l'UE.

Ces quatre années ont justifié l'analyse du fossé de classe qui sépare les travailleurs des partis «populistes de gauche» de la classe moyenne aisée faite par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI). Ces organisations n'ont rien à voir avec le socialisme. Si les professeurs d'université, les représentants des médias et les bureaucrates syndicaux à la tête de Syriza pouvaient parler franchement de ce qu'ils pensent de l'issue réactionnaire de leur mandat, ils diraient: «Mission accomplie».

En 2012, lorsque Tsipras s'est rendu à Washington pour auditionner devant la CIA alors que la classe ouvrière s'opposait de plus en plus à l'austérité de l'UE imposée par la ND, le WSWS a prévenu: «Dans les luttes de classe à venir, Syriza affrontera les ouvriers comme un ennemi. Son but, qu'il soit au pouvoir ou non, est de contenir l'opposition populaire aux politiques d'austérité et de maintenir la domination politique du capital financier sur la classe ouvrière.»

Lorsque Syriza s'est fait élire en janvier 2015, après une année de grèves et de protestations contre l'austérité, le WSWS a écrit que Syriza représentait «un danger énorme». Malgré sa façade de gauche, Syriza est un parti bourgeois qui repose sur les couches aisées de la classe moyenne... Alors que son chef, Alexis Tsipras, promet aux électeurs une (très petite) réduction de la terrible austérité en Grèce, il ne se lasse jamais de promettre aux représentants des banques et gouvernements étrangers qu'ils n'ont «rien à craindre» du gouvernement Syriza.

En revanche, Stathis Kouvelakis, professeur au King's College et ancien membre de Syriza, écrivait dans Jacobin à l'époque: «Le triomphe électoral de Syriza a apporté de l'espoir à la gauche radicale européenne et au mouvement ouvrier, lui offrant une immense opportunité.» Il a admis que «l'orientation stratégique de Syriza vers l'UE n'est pas claire non plus» et que sa coalition gouvernementale avec les Grecs indépendants d'extrême droite était «un mal». Néanmoins, il a prédit un combat: «Le moment de vérité est proche.»

C'était aussi frauduleux que la promesse électorale de Tsipras de mettre fin à l'austérité de l'UE. Les manifestations de masse des travailleurs qui ont éclaté après son élection avaient surpris et troublé Syriza. Loin de chercher à se battre, elle n'avait pas l'intention de mobiliser la colère de la classe ouvrière contre des décennies d'austérité de l'UE imposées depuis la restauration stalinienne du capitalisme en Union soviétique en 1991, et surtout depuis le crash de Wall Street en 2008.

Syriza n'a pas fait appel à une opposition plus large dans la classe ouvrière européenne et internationale. Au lieu de cela, le ministre des finances de l'époque, Yanis Varoufakis, alors ministre de Finances de Syriza, a fait le tour des grandes capitales européennes afin d'élaborer une politique d'austérité légèrement modifiée. Varoufakis a déclaré plus tard à l'Observateur que pendant ces pourparlers, qu'il avait proposé des politiques économiques «typiques de Thatchérisme ou de Reaganisme». De surcroît, au cours de ces pourpalers, il avait publiquement salué la chancelière allemande Angela Merkel comme «la politicienne la plus astucieuse d'Europe»,

C'est pourquoi, une fois que Berlin, Londres et Paris ont indiqué qu'ils ne baisseraient pas les bras, Syriza a rapidement capitulé. Syriza a piétiné ses promesses électorales, et a signé un nouveau mémorandum d'austérité européen le 20 février 2015. Syriza avait tous les pouvoirs pour lancer un appel international au mécontentement de la classe ouvrière. Mais, il n'a pas voulu le faire. Plutôt, il a appliqué les types d'attaques imposées par Thatcher ou Reagan contre les travailleurs britanniques et américains dans les années 1980, il ne pouvait tolérer une vague de grèves et de luttes dans la classe ouvrière.

Tout au long du printemps 2015, Syriza a cherché à justifier les dizaines de milliards d'euros d'attaques sociales qu'elle préparait. L'UE menaçait de couper le crédit aux banques grecques et de forcer la Grèce à rétablir une monnaie nationale pour éviter un effondrement de son système financier. Tsipras a prévu un référendum sur l'austérité européenne pour juillet 2015. Ce référendum a été «un risque calculé» pour Tsipras a rapporté plus tard, l'admirateur de Syriza et Pabloite de longue date, Tariq Ali. Tsipras pensait que le camp du «oui» l'emporterait, et prévoyait de démissionner et de laisser les laquais de l'UE diriger le gouvernement.»

La première tentative de Tsipras de redonner le pouvoir à droite échoua cependant. 61 pour cent des votants ont voté pour le «non», les travailleurs ayant voté massivement contre l'austérité. Tsipras et Syriza ont ensuite ignoré le résultat de leur propre référendum, décidant d'imposer un plan d'austérité de 13 milliards d'euros dicté par Berlin et Bruxelles.

Cette décision était enracinée dans les intérêts de classe servis par Syriza et incarnée par la richesse considérable de ses dirigeants. Le WSWS a noté à l'époque: «Le député de Syriza Dimitris Tsoukalas (avec une épargne personnelle déclarée en 2013 de plus d'un million d'euros), le ministre des Finances Tsakalotos (dont le portefeuille boursier vaut plus de 500.000 euros), le ministre de l'Économie, Giorgios Stathakis (426.000 euros investis chez JP Morgan), l'ancien dirigeant de Syriza, Alekos Alavanos (350.000 euros en épargne, un portefeuille boursier et 11 actifs immobiliers), et l'ancien ministre des Finances Yanis Varoufakis (dont l'épouse Danae Stratou est millionnaire) ne peuvent pas imaginer ou tolérer une rupture avec l'UE, car, comme le reste de l'élite dirigeante grecque, ils perdraient beaucoup de richesse si la Grèce quittait l'euro et si leurs actifs étaient réévalués dans une monnaie nationale fortement dépréciée.»

Qu'est-ce que cela a signifié pour les travailleurs en Grèce? C'était le plus grand effondrement économique en Europe depuis la restauration stalinienne du capitalisme dans l'Union soviétique elle-même. La production économique a chuté d'un quart, les revenus de plus de 30 pour cent et les retraites de 50 pour cent, alors que le taux de pauvreté est passé à 35 pour cent. Le taux de chômage s'élève toujours à 18 pour cent et à plus de 40 pour cent pour les jeunes, même après l'envolée de l'emploi dans l'économie des petits boulots dont Syriza a beaucoup parlé. Un travailleur grec sur trois travaille avec un salaire à temps partiel de 317 euros par mois, soit la moitié du salaire minimum officiel.

L'austérité de l'UE, supervisée par Syriza, a détruit des millions de vies, renvoyant la classe ouvrière des décennies en arrière. La fin des soins de santé universels a entraîné une vague de décès dus à des maladies évitables ou bien parce que les cancers ne sont découverts qu'à des stades avancés de la maladie en raison d'une suspension des examens. Dans les lieux de travail, les travailleurs sont régulièrement obligés d'accepter de rembourser une partie de leur salaire aux employeurs comme condition préalable pour trouver un emploi, ou de renoncer à leur salaire pendant de longues périodes. Des centaines de milliers de Grecs ont été contraints de quitter leur pays pour tenter de trouver du travail.

Ceux qui affirment que c'était le résultat inévitable d'une lutte inégale entre la Grèce et l'ensemble de l'UE ne font que se tromper eux-mêmes ou tromper les autres. La plus forte recrudescence de grèves et de protestations sociales depuis des décennies a marqué ces dernières années, en Europe et au-delà. Cela comprends notamment la première grève nationale des enseignants en Pologne depuis la restauration stalinienne du capitalisme en 1989, les manifestations des gilets jaunes en France, et des grèves contre le gel des salaires en Allemagne, au Portugal et en Belgique.

Le gouvernement Syriza a refusé de faire appel et de mobiliser cette opposition dans la classe ouvrière internationale. La raison était qu'elle était dirigée par une cabale de gangsters petits-bourgeois déterminés à sauver la richesse des banques et à s'enrichir.

Depuis 2015, l'une des principales préoccupations du gouvernement Syriza est de perfectionner les techniques de répression policière à l'encontre des travailleurs. Syriza a installé des camps de concentration en Grèce pour les réfugiés qui fuyaient les guerres impérialistes en Syrie et en Irak. Cela a permis à Tsipras de renforcer la police antiémeute et de cultivé une relation avec le boucher de la révolution égyptienne de 2011, le général Abdel Fattah el-Sisi, dictateur militaire. Il ne fait guère de doute qu'au moment où Tsipras quitte son poste, tout a été bien préparé pour qu'il se trouve rapidement riche personnellement.

Quatre années du gouvernement Syriza ont fourni des leçons politiques dévastatrices, très chèrement achetées, à la classe ouvrière internationale. La tâche la plus urgente est de tirer les conclusions politiques de ces leçons.

Cette expérience a démontré de façon inoubliable l'impossibilité de combattre un ordre capitaliste en faillite en votant pour des partis «populistes de gauche». L'objectif de Syriza avait été de mettre en œuvre quelques réformes sous le capitalisme. La trahison de la Syriza trouve son origine dans son enracinement dans sa base de classe la petite bourgeoisie aisée. Elle se répétera si des partis similaires arrivent au pouvoir ailleurs. La voie à suivre est un virage vers la perspective du marxisme classique, c'est-à-dire du trotskysme. Ce qu'il faut c'est la mobilisation révolutionnaire de toute la puissance industrielle et économique de la classe ouvrière internationale pour prendre le contrôle de la vie économique et du pouvoir d'État.

La lutte pour cette perspective exige une nouvelle direction révolutionnaire dans la classe ouvrière. Cette direction, c'est le CIQI, qui a démontré par son opposition à Syriza la justesse fondamentale de sa perspective de classe et de son orientation vers la classe ouvrière. La tâche centrale est maintenant la construction de sections du CIQI en Grèce et dans chaque pays.

(Article paru d'abord en anglais le 9 juillet 2019)

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