Regain de tension entre Rome et Bruxelles après le retour sur scène des controversés « Mini-bots ».

05-07-2019 les-crises.fr 17 min #158743
Par l'Équipe Les-Crises

Un énième symptôme de la désintégration européenne?

La situation économique de l'Italie, troisième économie au sein de la zone euro, fait planer le risque d'une désintégration de l'union monétaire, voire même le spectre d'une nouvelle crise de la zone1 Reuters, Le FMI évoque des risques encore « très sérieux » en zone euro., ravivant les tensions diplomatiques entre Rome et Bruxelles. Il s'agit du pays ayant contracté la plus forte dette après la Grèce, celle-ci avoisinant 2 300 milliards d'euros, soit 132 % de son PIB. Si l'on compare la situation de la Grèce en 2009 au moment de sa crise budgétaire avec celle de l'Italie actuelle, le taux d'endettement dépasserait le seuil critique au point de devenir insoutenable. À titre d'exemple, « les seuls intérêts de la dette coûtent à l'Italie environ 65 milliards d'euros chaque année, soit l'équivalent du budget de l'éducation »2 Antoine d'Abbundo, Pourquoi la situation économique en Italie inquiète..

Italy Government Debt to GDP - 2018

Les deux capitales n'en sont pas à leur première passe d'armes si l'on se rappelle la polémique qu'avait suscitée le budget prévisionnel de 2019 présenté par le gouvernement Conte à l'automne. Cette fois-ci la Commission européenne a fait savoir au lendemain du scrutin européen qui s'est tenu du 23 au 26 mai dernier qu'elle allait recommander l'ouverture d'une procédure de déficit excessif contre l'Italie, non seulement en raison de sa dette, mais surtout aux vues de la détérioration de son déficit structurel3 Gabriel Grésillon, Déficit : Bruxelles va lancer les hostilités contre l'Italie.. Il s'agit là d'une procédure inédite qui n'a jamais été intentée contre aucun État membre, les négociations entre les États ne se conformant pas aux critères budgétaires des traités européens et l'institution bruxelloise aboutissant le plus souvent à un compromis. C'est donc le 5 juin que Pierre Moscovici est monté au créneau en adressant à ses homologues italiens un « La mia porta è sempre aperta » (ma porte est toujours ouverte)4 Jérôme Gautheret et Cécile Ducourtieux, Regain de tension entre l'Italie et la Commission sur le budget. pour accompagner la sanction financière avancée par la Commission, sanction qui pourrait atteindre 0,2 % du PIB italien, soit environ 3,5 milliards d'euros. D'ailleurs les rangs semblent se resserrer autour de la Commission, le ministre français des Finances, Bruno Lemaire, ayant enjoint le 13 juin la coalition giallo-verde de saisir « la main tendue par la Commission en prenant les mesures appropriées. »5 Le Matin, Dette italienne : la zone euro rappelle Rome à l'ordre sur son budget.. Car pour avoir une chance d'aboutir, cette procédure de sanction exceptionnelle doit recevoir l'approbation de l'ensemble des États membres.

Les enjeux politiques sous-jacents

Cette fermeté soudaine envers le talon d'Achille qu'est devenue la botte de l'Europe tient plus vraisemblablement à l'offensive que la ligne politique souverainiste incarnée par Matteo Salvini entend défendre face aux pressions de Bruxelles, et ce à travers la réplique donnée à la Commission européenne par la réapparition dans le débat politique national de la mise en place d'une monnaie alternative sous forme d'obligations d'État, les « mini-bots » (Buoni Ordinaro Del Tresorio). En effet, à l'occasion d'une motion votée à l'unanimité au Parlement le 28 mai dernier, l'idée de la création d'une monnaie parallèle a refait surface de l'autre côté des Alpes6Le débat italien concernant la mise en place d'une monnaie parallèle, ou « monnaie fiscale », n'est pas nouveau et s'est enrichi de multiples orientations de la part d'économistes depuis 2017, chacun des partis politiques italiens faisant valoir une politique monétaire alternative inédite. Ainsi le parti de Berlusconi Forza Italia a défendu la proposition d'émissions d'obligations d'État, les Credit Tax Certificates (CFF), inventée par Marco Cattaneo. Il s'agirait pour l'État d'émettre des obligations négociables et transférables, que les porteurs pourraient utiliser pour des réductions d'impôts deux ans après l'émission. Le mouvement Cinq Etoiles était, lui, plus favorable au modèle proposé par Gennaro Zezza. Ce dernier envisageant la monnaie numérique sous forme de cartes électroniques distribuées au public. Les unités de valeur pouvant être utilisées pour l'achat de biens et de services dans le secteur privé. Contrairement aux CFF celle-ci ne nécessiterait pas le délai de deux ans après émission. Quant à la Ligue du Nord, elle a repris à son compte les travaux de Claudio Borghi et sa proposition d'émission d'obligation sous forme de billets, les fameux « Mini-bots ». Ceux-ci transforment un crédit que le gouvernement doit à une société ou à une personne privée, en un instrument pouvant circuler et être utilisé immédiatement, d'où son caractère polémique. Sur ce point voir l'article éclairant de  Tyler Durden, Italy's Parallel Fiscal Currency: All You Need To Know. provoquant du même coup le contre-feu de Bruxelles et un vif débat entre des économistes comme Jacques Sapir et David Cayla7Ces deux analyses font l'objet d'un développement dans la suite de l'article. Voir Jacques Sapir, L'Italie va-t-elle entamer en toute discrétion le processus de sortie de l'Euro ? et  David Cayla dans « Minibots » : La monnaie parallèle de Salvini peut-elle remplacer l'euro ?, par Etienne Campion. autour de l'enjeu que représenterait l'émission de cette monnaie alternative à l'euro. Toute la question étant de savoir si cet effet d'annonce politique, la motion parlementaire n'ayant pas valeur juridique, constitue une préfiguration de velléités d'Italexit de la part du gouvernement italien, ou s'il s'agit plus sobrement d'une stratégie visant à retrouver une position plus équilibrée dans le rapport de force opposant Rome à Bruxelles. Il se pourrait d'ailleurs qu'on retrouve ces deux tendances au sein du gouvernement italien présageant des dissensions internes qui devraient s'accentuer à mesure que s'affirme la question de la souveraineté monétaire dans le débat public italien et mener, en conséquence, à sa restructuration autour d'un des deux axes8 Tyler Durden, What Happens If Salvini Goes Mini-BOT On The EU?.

Les «Mini-bots» en débat, efficacité économique et conséquences politiques.

Les deux économistes divergent sur la soutenabilité économique d'une telle initiative, ainsi que sur les enjeux politiques qu'elle implique. Jacques Sapir partage l'interprétation donnée par Vincent Brousseau9 Fabien Rives, Une monnaie parallèle à l'euro en Italie ? «Niveau logistique, c'est prêt» selon un ancien de la BCE., économiste membre de l'UPR et ancien spécialiste des questions monétaires au sein de la Banque centrale européenne, qui voit dans cette mesure les prémisses d'un Italexit et considère donc cette motion comme « importante et ambiguë »10Sapir, Ibid.. D'après lui, cette initiative peut être comprise soit en tant qu'une « politique de consolidation fiscale », soit en tant que « prélude à une sortie de l'Italie de l'Euro »11Idem.. L'économiste hétérodoxe insiste davantage sur le caractère stratégique de cette ambiguïté affirmant que « ce mécanisme peut permettre d'obtenir plus de liberté tout en restant dans la zone euro tout comme il peut servir pour gérer une éventuelle rupture avec cette même zone euro et le retour à une monnaie nationale »12Idem..Cette ambiguïté tient en fait aux types de transactions qu'impliquerait l'émission de ces bons. En effet, tant que l'on considère les « Mini-bots » comme un « système de compensation des dettes » et non comme « un mécanisme de paiement »13Idem., servant à des transactions verticales entreprises-État, « ce système est parfaitement compatible avec les règles de l'Union européenne et celle de la zone euro »14Idem.. En revanche cela devient plus problématique à partir du moment où les « Mini-bots » se retrouvent pris dans des transactions horizontales, impliquant les entreprises entre elles et leurs salariés et entraînant donc une véritable circulation monétaire qui « pourrait rapidement se substituer, du moins en partie, à l'Euro pour de nombreuses transactions »15Idem..

David Cayla est beaucoup plus sceptique sur l'extension de cette monnaie à des transactions horizontales, déclarant qu'il « s'agira d'une monnaie de second ordre, moins intéressante que l'euro, et dont les détenteurs chercheront à se débarrasser au plus vite en la rendant au gouvernement italien dès qu'ils le pourront »16Cayla, Ibid.. L'économiste atterré ne croit pas que les Italiens s'empareront de cette monnaie et qu'elle parviendra à s'imposer comme le voudrait la loi de Gresham d'après laquelle « lorsque dans un pays circulent deux monnaies dont l'une est considérée par le public comme bonne et l'autre comme mauvaise, la mauvaise monnaie chasse la bonne »17Encyclopédie Larousse,  « sir Thomas Gresham ».. Dans cette perspective l'euro serait la bonne monnaie que les agents économiques préféreraient thésauriser et les « Mini-bots » la mauvaise qui serait alors davantage utilisée pour les échanges économiques. Mais d'après David Cayla, et à l'inverse de Jacques Sapir, les bons Italiens « n'entrent pas dans cette configuration »18Cayla, Ibid. en raison de l'appartenance de l'Italie à la zone euro. C'est là le principal point de désaccord entre les deux économistes, David Cayla ne croyant pas que les « Mini-bots » auront « vocation à circuler dans l'économie et à remplacer l'euro »19Idem.. Il en découle deux interprétations divergentes concernant les conséquences politiques de cette mesure fiscale, divergence qui recoupe les désaccords internes au gouvernement italien.

Ainsi, David Cayla ne prête pas au gouvernement italien de velléité d'Italexit, pensant que « l'Italie cherche à rééquilibrer en sa faveur le rapport de force très déséquilibré qu'elle entretient avec la Commission en avançant la menace des minibots »20Idem.. Seule une « ligne intransigeante et humiliante »21Idem. imposée par la Commission européenne serait susceptible de pousser le gouvernement à émettre ces titres obligataires. D'ailleurs, la réunion de crise qui a rassemblé le 10 juin dernier Luigi Di Maio et Matteo Salvini, autour du Président du Conseil Giuseppe Conte, a permis aux trois hommes d'afficher une unité de façade, notamment à travers un communiqué affirmant qu'une « rencontre avec les techniciens du ministère des Finances et avec le ministre Giovanni Tria sera nécessaire pour mettre au point une stratégie à adopter dans la négociation avec l'Europe, de manière à éviter une procédure d'infraction »22 Jean-Christophe Catalon, Dette: le gouvernement italien veut à tout prix éviter que Bruxelles ouvre une procédure disciplinaire. Ce type de déclaration viendrait appuyer l'interprétation de Cayla et conforter le verdict de Francesco Saraceno, économiste à l'OFCE, selon lequel l'émission des « Mini-bots » serait une « boutade »23 Julie Gacon, Dimanche et après, « La dette italienne, une aubaine pour Matteo Salvini ? » mise en avant par une frange non majoritaire du gouvernement italien, désignant implicitement la ligne incarnée par Matteo Salvini. Le soutien des marchés financiers à la Commission, par l'intermédiaire de leur pouvoir de détermination des taux d'intérêt auquel l'État italien emprunte, constitue un argument supplémentaire en faveur de cette ligne où le rapport de force jouerait en faveur de Bruxelles24Cayla, Ibid..

Seulement, avec la Lega recueillant presque 35 % des suffrages exprimés lors du scrutin européen, Salvini et la ligne qu'il promeut sortent renforcés des élections. D'ailleurs, le chef de file du parti eurosceptique a réaffirmé au lendemain des élections son hostilité envers les contraintes que la Commission européenne fait peser sur l'Italie en déclarant et diagnostiquant qu'au « sein de l'Union européenne, certaines règles doivent absolument être mises à jour... Si le patient reçoit le même médicament et que son état s'aggrave, retournez chez le médecin et modifiez le traitement qu'il vous a prescrit »25 Liberoquotidiano, Otto e mezzo, Matteo Salvini sfida Lilli Gruber: le frasi su Europa, toghe e immigrati che la fanno impazzire.. En s'appuyant sur ces résultats et sur ce sentiment national, Jacques Sapir soutient que les Italiens voient l'euro comme source principale de leurs maux et qu'il pourrait bien s'agir pour le gouvernement de répliquer par une stratégie du type « pile je gagne, face tu perds », la transition vers un Italexit ou l'expulsion de la zone euro aboutissant au même résultat26Une interprétation renforcée par l'analyse de la banque Natixis au sujet de l'impact de l'euro sur l'investissement des entreprises italiennes. Voir  Natixis, L'Europe est-elle le problème de l'Italie.. En témoigne la conclusion que Jacques Sapir donne à la montée des tensions entre Rome et Bruxelles : « Ce qui risque donc de se passer, c'est que l'Italie soit de fait expulsée de la zone euro, tout en protestant (formellement du moins) sa volonté d'y rester. Mais, n'est-ce pas ce que les dirigeants italiens, et en particulier ceux de la Lega, souhaitent au plus profond d'eux-mêmes ? »27Sapir, Ibid.. Une troisième interprétation défendue par Tom Luongo superpose ces deux approches aux tensions qui traversent le gouvernement italien. Nous assisterions en réalité à une lutte interne au sein du gouvernement italien, entre une troïka acquise à la Commission (fortement opposée au projet des « Mini-bots ») incarnée par le ministre de l'Économie et des Finances Giovanni Tria et le président Sergio Mattarella, soutenus par Giuseppe Conte, et le courant de la Lega incarné par Matteo Salvini. La meilleure option pour Salvini consisterait à mettre en place cette monnaie parallèle afin de faire face à la crise structurelle de l'économie italienne et de donner à voir aux Italiens qu'il « travaille réellement pour eux »28Durden, Ibid.. Reste à savoir si Salvini finira par céder comme Tsípras, ou s'il parviendra à réaliser un retournement à l'italienne vis-à-vis de l'étau monétaire européen, sachant qu'il en va cette fois-ci d'une potentielle implosion de l'union monétaire.

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