Un monde de migrants : le Sahara et la Méditerranée

11-06-2019 investigaction.net 14 min #157634

11 Juin 2019
Article de :  Vijay Prashad

La migration en provenance d'Afrique du Nord est due à la destruction de pays pauvres causée par des politiques commerciales injustes et des crises environnementales. Le refus des Européens et d'autres pays capitalistes avancés d'en reconnaître les causes profondes et d'assumer leurs responsabilités a brouillé la ligne qui sépare la vie et la mort pour les migrants qui traversent le Sahara afin de gagner la Méditerranée.

Les réfugiés n'arrivent pas dans la Méditerranée comme s'ils venaient de nulle part. Lorsqu'ils montent à bord de leurs fragiles embarcations sur la côte libyenne, ils ont déjà vécu de très nombreuses vies dangereuses. Ils auraient quitté leurs champs de plus en plus improductifs en Afrique de l'Ouest et de l'Est, fui les guerres dans la Corne de l'Afrique, au Soudan et dans des endroits aussi lointains que l'Afghanistan et voyagé sur de très longues distances pour atteindre ce qu'ils considèrent comme la dernière étape de leur voyage.

Ce qu'ils veulent, c'est l'Europe, qui - depuis les premiers jours du colonialisme - s'est présentée comme le pays du lait et du miel. Les vieilles idées coloniales et la richesse de l'Europe construite sur le travail des colonisés attirent. C'est un chant de sirène pour les damnés de la terre. Il a abouti, pour de nombreux Africains, dans des camps de concentration en Libye, où croupissent les réfugiés dont l'Europe ne veut pas - et qui sont parfois vendus comme esclaves.

***

Pour entrer en Libye, les migrants et les réfugiés doivent traverser le désert du Sahara, connu en arabe, avec raison, comme le Plus Grand Désert (al-Sahara al-Kubra). Il est vaste, brûlant et dangereux. D'anciennes caravanes de sel - les azalai, organisées pour la plupart par les Touaregs, circulaient entre le Mali, le Niger et la Libye. Elles transportaient de l'or, du sel, des armes et des êtres humains capturés comme objets de commerce. Ces vieilles caravanes font encore le voyage, passant d'une source d'eau à l'autre, les chameaux aussi épuisés que les Touaregs.

De nouvelles caravanes ont supplanté les anciennes. Leurs moyens de transport ne sont plus les chameaux. Elles préfèrent les bus, les camionnettes et les voitures tout-terrain pour transporter les humains et la cocaïne vers l'Europe, tandis que les armes et l'argent arrivent au sud. Ces nouvelles caravanes empruntent des chemins non balisés, passant entre les dunes de sable, à la recherche d'anciennes traces de pneus recouvertes par des tempêtes de sable.

Le Sahara est dangereux. Le voyage en camionnette devrait durer trois jours, au mieux, sinon les réfugiés et les mules à cocaïne pourraient mourir de déshydratation ou tomber aux mains d'extrémistes, de trafiquants ou de forces de sécurité de la région. Beaucoup de gens sont prêts à s'attaquer aux voyageurs et aux passeurs, dont les voitures sont régulièrement volées. Il n'existe pas de véritable décompte des réfugiés morts. Les migrants meurent de déshydratation et de coups de chaleur lorsque leurs camions tombent en panne entre les villes nigérianes d'Agadez et de Dirkou. « Sauver les vies dans le désert devient plus urgent que jamais », a déclaré Giuseppe Loprete, chef de mission pour l'Organisation internationale pour les migrations au Niger.

Origines et chemins

Pourquoi les migrants viennent-ils ? Parce que leurs pays ont été dévastés, détruits par des politiques commerciales injustes et par la séquestration de leur richesse dans les mains de quelques-uns. En 2003, les présidents du Mali et du Burkina Faso - Amadou Toumani Touré et Blaise Compaoré (2003) - ont écrit un article passionné intitulé « Vos subventions agricoles nous étranglent ». Dans ce texte, ils disaient que pour leur région, le coton est le « billet d'entrée sur le marché mondial. Sa production est cruciale pour le développement en Afrique centrale et de l'Ouest ainsi que pour la subsistance de millions de gens ici ».

Mais ce secteur industriel a été gravement menacé par les politiques commerciales impulsées par l'Occident au travers de l'Organisation mondiale du commerce. « Ce secteur économique vital dans nos pays », écrivaient ces chefs de gouvernement, « est gravement menacé par les subventions agricoles accordées par les pays riches à leurs producteurs de coton. » En 2001, par exemple, les subventions cotonnières en Occident se sont élevées à 5.8 milliards de dollars. Dans la même période, le gouvernement des États-Unis a fourni à ses 25 000 planteurs de coton 3 milliards de dollars en subventions. C'est plus que la production économique totale des 20 millions d'habitants du Burkina Faso. C'est ce qui a contribué à la destruction de l'économie de l'Afrique de l'Ouest et c'est ce qui a déclenché l'actuelle crise des réfugiés.

Les guerres commerciales sont de véritables guerres. Les régimes de subvention sont comme des bombardements. Deux millions et demi de Maliens souffrent chroniquement de la faim, trois enfants maliens sur dix sont dénutris de façon chronique, quatre enfants maliens sur dix souffrent d'anémie, un enfant malien sur quatre présente un retard de croissance. Le ministre malien de l'Économie et des Finances Boubou Cissé est entré en fonction venant de la Banque mondiale. Même lui est découragé par la crise. « La malnutrition tue, a-t-il déclaré l'an dernier. Et elle tue énormément. Les hommes et les femmes qui survivent en sont affectés pour le reste de leur vie. » La crise - provoquée par la politique commerciale - n'est pas seulement « moralement inacceptable », a dit Cissé, « ce qui est en jeu, c'est notre survie économique nationale ».

En 2016, 8% des exportations du Mali venaient de l'or et du coton, deux secteurs vulnérables. Le Mali avait été ébranlé par les changements dans les conditions météorologiques et les prix des marchandises. En 2018, le groupe de consultation sur l'article IV du Fonde monétaire international a écrit : « Les indices de diversification des exportations du Mali sont restées relativement bas ces cinq dernières décennies. » (1)

Personne ne reconnaît que c'est une conséquence du développement inégal - les grandes entreprises multinationales siphonnant les valeurs aurifères du pays, tandis que les subventions occidentales réduisaient le marché du coton malien. Les sommes que les fonds renvoient au Trésor sont aujourd'hui de plus en plus dirigées vers le secteur de la « sécurité », à savoir la guerre au terrorisme contre Al-Qaïda. Ni le FMI ni la Banque mondiale, ni les différentes plateformes d'aide de l'Occident n'offrent de réponse aux problèmes fondamentaux auxquels sont confrontés des pays comme le Mali. Ils lèvent les mains au ciel et imposent des contraintes (des budgets équilibrés et plus de dépenses de sécurité) qui désorganisent la population.

L'Occident n'est pas prêt à revoir ses politiques commerciales ou à limiter la puissance des entreprises minières internationales. Le Mali, qui est le troisième plus grand producteur d'or en Afrique (après l'Afrique du Sud et le Ghana), est étranglé par les sociétés minières canadiennes (comme Iamgold et Barrick Gold). L'Occident ne voit pas la crise des réfugiés comme le symptôme d'une économie mondiale en miettes. Il ne voit même pas qu'à peu près la moitié des réfugiés et des migrants d'Afrique se déplacent à l'intérieur du continent et non vers l'Occident.

Le long du Sahel, de la Mauritanie au Tchad, les Européens et les Étasuniens ont commencé à construire ce qui constitue une frontière hautement militarisée. L'Europe a déplacé sa frontière de la rive nord de la Méditerranée à la limite sud du désert du Sahara - et elle a, par conséquent, constitué la souveraineté de l'Afrique du Nord. La France, à elle seule, a créé l'Initiative G5 Sahel qui a forcé cinq pays africains dans un partenariat autorisant des bases militaires et des troupes françaises à contrôler cette région. Les États-Unis ont construit l'une de leurs plus grandes bases militaires à Agadez, d'où leurs forces spéciales interviennent au Sahel et d'où ils envoient des drones armés sur la région. Cela en plus d'une base militaire - largement passée sous silence - à Ouagadougou (Burkina Faso) et d'autres, de Dire Dawa (Somalie) à N'Djamena (Tchad).

Les Européens et les Américains disent que cela a à voir avec la guerre contre le terrorisme, que les ennemis de la liberté - al-Qaïda au Maghreb - doivent être tenus en échec ou détruits. Mais qui sont ces terroristes ? Il y a certainement parmi eux des combattants endurcis, dirigés par des hommes qui ont acquis de l'expérience dans le  djihad mené par les États-Unis en Afghanistan pendant les années 1980 et aujourd'hui nouvellement armés et requinqués par la destruction de la Libye. Ce sont des hommes comme Mokhtar Belmokhtar et Abdelmalek Droukdel, avides de renverser le gouvernement en Algérie en menant des opérations de sabotage contre les champs énergétiques algériens - comme à Amenas, Algérie, en 2013.

Mais le travail de ces groupes n'est pas un militantisme conventionnel. Dans cette région, Al-Qaïda est le principal contrebandier de cigarettes ainsi que le principal organisateur d'un racket pour la protection des contrebandiers de cigarettes (en prélevant une taxe de 10% à 15% du produit). La plupart de leurs fantassins sont motivés par le trafic plutôt que par la théologie. Il est tout aussi probable que la fusillade près de Tongo se soit déroulée entre contrebandiers et troupes américaines plutôt qu'entre Al-Qaïda et soldats américains. La guerre contre le terrorisme est évoquée chaque fois qu'un soldat américain tire avec son arme.

Ni une frontière ouverte ni une frontière fermée, ni une base de drones ni une force d'opérations spéciales ne tariront ce flux de réfugiés dans un désert dangereux. La cause profonde des conflits est la même que partout : la destruction de l'environnement et le changement climatique, et les caprices de l'appropriation privée par quelques-uns de la richesse sociale produite par le plus grand nombre, ce que nous appelions le capitalisme. Ces causes provoquent guerre et désolation, amènent les pauvres à accuser d'autres pauvres gens de leurs souffrances sur des bases ethniques ou religieuses, poussent le monde à la guerre et au fanatisme, ce qui à son tour permet à des États menteurs d'utiliser le conflit pour offrir une solution militaire à chaque problème. Un agent de la CIA m'a dit un jour en Afghanistan : si vous avez un marteau, pourquoi ne pas l'utiliser. On dépense plus pour les forces militaires que pour la sécurité des humains.

L'Initiative G5 Sahel

Pour empêcher les migrants d'atteindre la Méditerranée, la France a demandé à cinq pays africains (le Burkina Faso, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger) de se joindre à son Initiative G5 Sahel. Le Sahel est la ceinture qui traverse l'Afrique sous le désert du Sahara. L'Union européenne a également contribué à ce projet. Lorsque la force G5 Sahel a été créée, j'ai demandé à un responsable tchadien pourquoi les Français avaient placé la base de cet effort au Tchad. Il était circonspect. La France avait consacré beaucoup d'argent à cet effort, ce qui avait bien sûr été encouragé par le gouvernement du Tchad. Le financement de la lutte contre le terrorisme nécessite beaucoup moins de supplications que les fonds d'aide au développement. Il est vrai que Boko Haram est entré au Tchad, dans la région du lac Tchad, depuis le Nigeria. Mais la menace représentée par Boko Haram au Tchad était minime comparée à sa menace pour le Nigeria. En 2017, Boko Haram a mené 120 attaques au Nigeria et seulement quatre au Tchad. Pourquoi les Français étaient-ils au Tchad et non au Mali ou au Niger ? Le terrorisme était-il la vraie raison de la force du G5 Sahel et de la nouvelle escalade américaine au Sahel ?

Les Européens veulent déplacer leur frontière sud de la rive nord de la Méditerranée à la limite sud du désert du Sahara. Les bases militaires françaises traversent le Sahel alors que les États-Unis construisent une base immense à Agadez (Niger) d'où ils enverront des drones pour fournir du soutien aérien. L'armée est arrivée au Sahel pour stopper le flux des migrants.

Agadez, où l'armée étasunienne dépense 100 millions de dollars pour construire sa base de drones, se situe au carrefour de nos crises contemporaines. Les réfugiés y viennent en désespoir de cause - leur pays rendu misérable par des politiques commerciales discriminatoires à l'égard des petits paysans et par la désertification provoquée par le capitalisme du carbone. Le problème de la sécheresse et de l'extension du désert du Sahara était clair dès la Conférence des Nations unies sur la désertification tenue à Nairobi en 1977, puis de nouveau dans la Convention des Nations unies pour combattre la désertification, en 1994. Le rôle de la désertification dans le conflit du Darfour (Soudan) a toujours été sous-estimé. Le souligner, c'est observer attentivement la destruction du climat de la planète par le capitalisme du carbone. Le rôle de la désertification est central dans les conflits qui définissent aujourd'hui certaines parties du Sahel, tandis que le désert du Sahara s'étend vers le sud.

Comme le Sahel rapporte moins avec l'agriculture, certaines parties de la population se sont tournées vers des formes de contrebande. Le narcotrafic est le plus grand problème dans la région, des mafias de la cocaïne sud-américaines résidant désormais en certains lieux. En 2012, l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime a estimé que 30 tonnes de cocaïne sud-américaine avaient traversé le Sahel pour arriver en Europe. Cela a procuré un bénéfice d'environ 1,2 milliard de dollars aux mafias. Comme le gouvernement US a rendu difficile à la cocaïne d'entrer aux États-Unis par l'Amérique centrale, la mafia de la cocaïne a déplacé ses opérations vers cette ceinture centrale de l'Afrique. Un important politicien au Niger, Cherif Ould Abidine, mort en 2016, était connu connu « M. Cocaïne ». Des milliards de dollars de cocaïne transitent maintenant par le Sahel à travers le Sahara jusqu'en Europe. Les camionnettes qui transportent les réfugiés et la cocaïne passent devant la ville d'Arlit, où des entreprises multinationales françaises extraient de l'uranium (Oxfam a noté en 2013 : « Une ampoule électrique sur trois en France est allumée grâce à l'uranium nigérien »). Donc ici nous avons : des réfugiés, de la cocaïne, de l'uranium et une entreprise militaire massive.

* * *

Des hommes de Gambie et du Mali attendent à l'extérieur d'un camp de contrebandiers. La Toyota Hilux du contrebandier, le chameau de ce nouveau commerce, stationne près de la porte. Les hommes portent des lunettes à soleil. C'est leur défense une fois qu'ils sont entrés dans le désert. Ils sont inquiets. Leur avenir, aussi sinistre soit-il, doit être meilleur que leur présent. Ce sont des joueurs. Ils sont prêts à prendre le risque. Le moteur s'allume. Ils jettent leurs modestes possessions dans le camion. C'est l'heure de leur azalai.

Note

1. 2018, Article IV Consultation and Eighth and Ninth Reviews under the Extended Credit Facility Arrangement. Mali. IMF Country Report No 18/141, May 2018, p 27.

Références

Touré, Amadou Toumani and Compaoré, Blaise (2003): "Your Farm Subsides Are Strangling Us", New York Times, 11 July.

Tricontinental: Institute for Social Research (2019): Ten Canadian Mining Companies: Financial Details and Violations, Briefing No 1,  thetricontinental.org

Traduit de l'anglais par Diane Gilliard. Photo : UN4RefugeesMigrants

Source :  Economic and Political Weekly

 investigaction.net

 Proposer une solution