Egalité salariale, santé des travailleurs, droits des femmes : au Parlement européen, le Fn vote contre ou s'abstient

15-05-2019 bastamag.net 13 min #156359

Le Front national est arrivé en tête lors des élections européennes de 2014, obtenant près de 25 % des voix et passant de 3 à 24 représentants au Parlement européen. Depuis, le parti a changé de nom, une partie de ses députés l'ont quitté tout en continuant à siéger, comme Bruno Gollnish, Jean-Marie Le Pen ou Florian Philippot. Marine Le Pen a de son côté abandonné son mandat européen pour devenir députée de l'Assemblée nationale en 2017. Aujourd'hui, 15 députés du Rassemblement national siègent à Strasbourg au sein du groupe appelé « Europe des nations et des libertés ». L'extrême droite française s'y est alliée avec les élus italiens de la Ligue - le parti de Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur italien -, ceux du FPÖ autrichien, de l'Ukip britannique - qui ont fait campagne pour le Brexit - et du PVV néerlandais, ainsi qu'une poignée d'élus d'extrême droite belges, polonais ou allemand.

Pour le scrutin du 26 mai, le Rassemblement national (RN) est crédité de plus de 20 % d'intentions de votes. À jeu égal avec La République en marche (LREM), il pourrait faire élire une vingtaine de députés. Ils rejoindront probablement la nouvelle alliance d'extrême droite en cours de constitution sous l'égide de la Ligue de Matteo Salvini : l'Alliance européenne des peuples et des nations (EAPN). Grâce à la montée de l'extrême droite presque partout en Europe, de l'AfD allemande au parti espagnol Vox, le groupe pourrait compter près de 90 sièges, contre 37 aujourd'hui (sur 751 sièges, la sortie du Royaume Uni de l'UE ayant été reportée. Ce pôle des extrêmes droites deviendrait ainsi la quatrième force politique en Europe, après la droite conservatrice, les sociaux-démocrates, juste derrière le centre-droit néolibéral.

Secret des affaires : FN et LREM, même combat

Que voteront cette vingtaine de députés français du RN au Parlement européen ? Ils s'inscriront certainement dans la droite ligne de leurs prédécesseurs. En avril 2017, juste avant les élections présidentielles et législatives françaises, Basta ! avait décodé les positions des élus européens du Front national pendant les trois premières années de législature (voir l' article). Nous rappelions que le FN a soutenu la directive sur le « secret des affaires », directement inspirée par des cabinets de lobbying au service de grandes multinationales, qui empêche salariés, syndicalistes et journalistes d'alerter ou d'informer sur ce que les entreprises font, dès lors que leurs enquêtes mettraient en péril leur business.

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Transposé en France par la majorité macroniste, ce « secret des affaires » a déjà été invoqué pour protéger un laboratoire pharmaceutique  face au scandale du Levothyrox, dénoncé par le site Les Jours, ou pour entraver une enquête du Monde sur les « Implant Files ». En Allemagne, il a servi à poursuivre en justice un journaliste ayant enquêté sur  une affaire de fraude fiscale. Cela, en partie grâce aux votes des élus FN/RN. Ceux-ci s'étaient aussi désintéressés des discussions et votes en commission sur les accords de libre-échange avec les États-Unis et le Canada. Et se sont opposés à une résolution pour lutter contre la désindustrialisation en Europe.

Égalité salariale entre hommes et femmes : Le RN vote contre

Ces deux dernières années, les élus du RN ont continué dans la même veine : ils votent systématiquement contre les mesures de protection des travailleurs, encore plus s'il s'agit de travailleuses. En mars dernier, les députés européens doivent se prononcer sur une résolution en faveur de l'égalité professionnelle entre femmes et hommes dans l'UE. Dans les faits, il s'agit d'en finir avec les écarts de salaire injustifiés, à postes équivalents. Le texte incite la Commission européenne à agir contre ces discriminations salariales par le biais d'une directive, et demande la création d'un observatoire européen de la violence sexiste. La  résolution est adoptée. Mais les élus du FN votent contre, sauf Louis Aliot, absent [1].

En mai 2018, c'est contre l'égalité de traitement pour les travailleurs détachés que votent les élus d'extrême droite. La possibilité du travail détaché a été créée par une directive de 1996, quand l'Union européenne ne comptait que quinze pays. Grâce à elle, les entreprises peuvent faire venir des travailleurs d'un autre pays européen, tout en les employant aux conditions du pays d'origine. Concrètement, cela permet à un employeur en France d'embaucher à moindre frais, pendant une période limitée, des travailleurs venus de pays où le salaire minimum et les protections sociales sont bien plus faibles qu'en France.

Mettre fin au dumping social des travailleurs détachés : le RN s'abstient

Ce statut pousse à la fois au dumping social et à l'exploitation des travailleurs (lire notre article  Salaire amputé, logement indécent et droits bafoués : bienvenue dans la vie d'un travailleur détaché). 22 ans après les début du travail détaché, l'Europe légifère enfin pour imposer l'égalité de salaire entre travailleurs détachés et locaux. En mai 2018, le Parlement européen adopte ainsi un texte imposant que les travailleurs détachés touchent le même salaire, à poste équivalent, que ceux du pays où se déroule la mission, y compris les primes prévues par les conventions collectives. Le texte ne met pas fin à l'exploitation des travailleurs en Europe, mais restreint la mise en concurrence des salariés français, belges, allemands avec des travailleurs polonais, bulgares, roumains employés auparavant pour moins chers, et littéralement exploités.

Qu'on fait les élus du FN/RN lors de ce vote, le 29 mai 2018 ? Ils se sont abstenus. Sauf l'un d'entre eux, Nicolas Bay, qui a voté pour, en expliquant ensuite s'être trompé et qu'il souhaitait en fait lui aussi s'abstenir. Au sein du groupe des élus d'Extrême droite Europe des nations, seuls les députés du FPÖ autrichien ont voté pour cette égalité salariale entre locaux et « détachés » [2].

Face aux cancers professionnels qui frappent les ouvriers : le RN s'abstient

Le 11 décembre 2018, une résolution est soumise au vote des députés européens sur la protection des travailleurs face aux produits cancérigènes. C'est une question essentielle de santé au travail : 100 000 européens meurent chaque année d'un cancer professionnel, en grande majorité des ouvriers. Le projet de résolution fixe des seuils d'exposition plus stricts et inclut de nouvelles substances dans la liste des produits considérés comme toxiques, comme les émissions de diesel. Encore une fois, tous les députés du Rassemblement national s'abstiennent. Les Italiens de la Ligue votent pour, les Autrichiens du FPÖ et les Polonais contre [3].

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Le Parlement européen s'est aussi récemment prononcé sur deux nouveaux accords de libre échange, avec le Japon (le Jefta) et avec Singapour (au sujet de cet accord, voir notre  article). Les élus du RN semblent davantage s'intéresser à la question des accords commerciaux à l'approche du scrutin que lorsqu'il s'agissait de se mobiliser contre les traités de libre-échange avec le Canada et les États-Unis. Le 13 février, ils votent contre l'accord avec Singapour, comme l'ensemble des élus français des groupes verts et de la gauche radicale, ainsi qu'une partie des socialistes. Les libéraux et la droite votent pour.

Émancipation des femmes : Le RN vote contre

Le RN s'oppose systématiquement à toute mesure d'égalité entre femmes et hommes. Le 4 avril dernier, le Parlement donne son feu vert à une directive sur l'équilibre entre vie familiale et vie professionnelle. Le texte définit des normes minimales pour protéger les parents dans toute l'Europe, inciter les pères à s'occuper de leur famille, aider les mères à pouvoir continuer à travailler, et donc renforcer l'égalité femmes-hommes. Les élus RN s'abstiennent ou votent contre [4]. D'ailleurs, plusieurs d'entre-eux ne cessent de rappeler leur vision de la « famille traditionnelle » [5] - comme le député RN Gilles Lebreton lors d'une intervention dans l'hémicycle européen en 2016 - et en faveur d'une « politique nataliste » qui se veut surtout anti-immigration, comme le défend la députée RN Marie-Christine Arnautu [6], en prenant exemple sur les discours de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, et de Matteo Salvini en Italie. Bref, pour le RN, même quand il s'agit de réduire les inégalités, rien de ce qui vient de l'Europe n'est bon à prendre.

Rachel Knaebel

Lire aussi :
 Natalité, famille, patrie : comment Viktor Orban renvoie les femmes hongroises au foyer

Notre précédente enquête (20 avril 2017) :  Au Parlement européen, les votes méprisants du FN et de Marine Le Pen à l'égard des travailleurs

Notes

[1] Voir le détail des votes  ici.

[2] Voir les votes  ici.

[3] Voir les  votes.

[4] Voir les  votes.

[5] Voir  ici sur le site du RN.

[6] Voir  ici.

 bastamag.net

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