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Le point de bascule : les Gilets jaunes sont en train de gagner, et ensuite ?

14-05-2019 lesakerfrancophone.fr 13 min #156326

Par  David Studdert − Le 29 avril 2019 − Source  Off-Guardian.org

Le week-end dernier [samedi 27 avril, NdT], l'Acte XXIII a marqué un tournant décisif dans la bataille que se livrent les Gilets jaunes et l'État français depuis cinq mois. L'incendie de Notre-Dame a mis en lumière un changement stratégique de l'opinion publique qui s'est produit au cours de l'hiver, et toutes les évolutions sont à l'avantage des Gilets jaunes. Tandis que les glaciaux mois d'hiver et leur grisaille menaçante nous ont seulement permis d'apercevoir deux parties égales s'affrontant dans la semi-obscurité, l'avènement du printemps et sa lumière claire révèle comment les Gilets rassemblent des forces de réserves dans toute la France, et comment, maintenant, ils progressent lentement à Paris aussi. Le spectacle de la police française cernant Notre-Dame et refusant son accès à sa propre population illustre d'ailleurs de façon frappante ce que l'État cherche à nier. Après tout, ce genre de monuments est l'incarnation par laquelle les États démontrent leur lien avec la population, leur légitimité et leur puissance.

L'État néo-libéral est en cours d'effondrement et Macron sera son agneau sacrificiel. À ce rythme, il pourra s'estimer chanceux de tenir encore deux mois. Son traitement maladroit de l'incendie de Notre-Dame a scandalisé et enragé de nouvelles parties de la population française. En effet, tout au long des cinq mois de protestation, et malgré la muraille permanente de propagande médiatique, les sondages d'opinion ne cessent de montrer une sympathie et un soutien indéfectibles envers les Gilets jaunes.

Dans la vive lumière du printemps, il est clair que la stratégie hivernale de Macron, constituée par le Grand débat national, n'a montré aucun accomplissement de la part du gouvernement et, ce qui est peut-être encore plus révélateur, a révélé l'incapacité de Macron d'évoluer ou de changer de cap. Un fonctionnaire anonyme aurait déclaré : « Mitterrand leur a accordé une semaine de congé supplémentaire, mais Macron n'arrive à rien ». À ce qu'il semble, il est tout simplement incapable, sous quelque forme que ce soit, de communiquer avec les GJs et le peuple français. Ses discours répétés, ses insultes décontractées et son manque d'empathie, en font l'un des meilleurs outils de recrutement des GJs.

Ses récentes prises de parole poursuivent cette tendance. Sa promesse de reconstruire la cathédrale en cinq ans a été accueillie avec mépris (« Ce n'est pas une ligne de chemin de fer », a fait remarquer un commentateur), tandis que son appel aux dons à l'échelle planétaire, un geste typique de cabotin, a irrité et agacé les traditionalistes. En effet, comme on l'a largement rapporté, son soutien aux dons de plusieurs milliardaires, a simplement fourni davantage de bâtons pour que les GJs le battent, lui et l'État.

Même son discours à grand spectacle a été annulé au moment où la cathédrale a brûlé. Et quel a alors été le point central de son discours ? Un gel des fermetures d'hôpitaux et d'écoles, l'indexation des retraites sur l'inflation et la fermeture de l'ENA, cette école qui produit l'élite politique et civile du pays. Tous ces points, et en particulier le dernier, ont été considérés comme tardifs et totalement hors de propos. Car aucun n'apporte quelque chose à mettre sur la table de repas ou n'aide les gens à tenir jusqu'à la fin du mois sans argent. Comme je l'ai noté dans des articles précédents, c'est du Macron typique, et cela révèle simplement comment son autorité personnelle est en train de s'évanouir, et assez étrangement, à quel point ses mots ne pèsent plus sur le débat.

Et surtout, Macron est coupable d'être l'un de ces gens intelligents - stupides de la classe moyenne  1, le genre dont le néo-libéralisme adore nous pourvoir sous toutes sortes de formes : administrateurs ; rédacteurs en chef pantouflant dans des médias officiels ; chefs d'administrations ; conseillers ; politiciens, etc. Il est brillant, il présente bien, il a de l'ambition, il peut parler sans s'arrêter sur des sujets pendant des heures mais en fait, pour toutes ces raisons, chacun de ses discours ne fait que jeter de l'huile sur les flammes. S'ajoute son incapacité à transmettre la moindre empathie et son manque apparent de compréhension pour ce qui concerne à la fois la politique et l'histoire nationale : l'ensemble révèle qu'il n'est qu'un messager des riches et des puissants. Encore une fois, aucun de ces points n'échappe à la population française.

De toute évidence, Macron préfère de loin les sommets internationaux aux rencontres avec son propre peuple et, en vérité, ses rêves d'avenir, qui sont tout ce qu'il a, sont aussi banals que ceux de Marinetti.

Tout cela est devenu une évidence au cours du Grand débat national. Il était présenté comme un moment d'écoute mais les photos montrent que Macron n'était pas venu pour écouter : il était venu pour faire la leçon, et les manches retroussées de sa chemise le faisaient ressembler à un galopin inexpérimenté et sans profondeur. Comme chef de l'État, ça ne fonctionne pas, et personne ne peut croire que le peuple français s'est fait embobiner par une telle absurdité.

Donc, Macron est fini et il sera bientôt parti, mais une question reste : où se dirige cette révolte à partir de maintenant ? Car la manière dont le départ de Macron aura lieu, combien de temps il prendra et qui le remplacera, déterminera l'étape suivante. Malheureusement, dans le contexte de l'État français néo-libéral, la destitution de Macron n'apportera aucune solution. D'abord parce que, dans l'immédiat, il n'existe aucun candidat alternatif acceptable aux yeux des GJs au sein des cercles dirigeants. Deuxièmement, parce qu'il est de plus en plus évident que le néo-libéralisme, en tant que forme de gouvernance, ne peut réussir que dans un contexte de crédit abondant. Avec la hausse des prix immobiliers (non comptés dans l'inflation...), c'est sa seule méthode pour générer de la richesse parmi toutes les classes sociales. Tout simplement, les dirigeants ne veulent pas ou ne peuvent rien donner au peuple.

La destitution du Préfet de police de Paris ainsi que les appels du gouvernement à une plus grande violence policière et à la multiplication des armes de répression ne font que confirmer l'impasse dans laquelle l'État néo-libéral et sa classe bureaucratique sont empêtrés. Cette impasse nous déprime et nous réprime tous, mais aussi, dans le contexte dogmatique actuel, elle est impossible à dépasser. Car violence et exclusion sont tout ce que l'État contemporain laisse derrière lui.

Et les Gilets jaunes dans tout ça ? Eh bien, ils sont partout présents. Chaque semaine, Facebook regorge de soirées en ligne, où les films, les discussions et l'apprentissage sont abondants. Quand ils ne manifestent pas, ils discutent.  2. Et, malgré le travail quotidien, il n'y a aucun signe que le peuple de France abandonne le mouvement. Il y a encore des gens sur le rond-point près de chez moi, chaque week-end, comme ils sont venus chaque week-end de ce qui a été un hiver froid et désolé, et ils sont une petite partie de ce qui se passe sur vingt autres ronds-points occupés dans le Gers et à travers toute la France. Récemment, les gens du groupe qui occupe mon rond-point ont distribué un dépliant expliquant qu'il leur était difficile de continuer chaque week-end et que d'autres devaient venir les aider. Selon les sections locales, cela a provoqué un afflux de nouvelles recrues. « Nous le faisons pour vous » est leur slogan quand ils tendent leurs tracts aux automobilistes qui semblent presque tous amicaux et attentifs. C'est tout à fait normal : tous sont riverains.

Certains commentateurs libéraux persistent à présenter les GJs comme des Oliver Twist mendiants, réclamant une place à la table de leurs maîtres. Ces mêmes commentateurs aiment évoquer une révolte de la périphérie contre le centre. J'ai déjà éclairci ce point dans mes articles précédents : c'est l'inverse qui est la vérité. En effet les GJs démontrent de hauts niveaux de conscience politique. Visiblement, leur enthousiasme pour les débats sur la violence, sur le socialisme et sur leurs revendications est sans fin. Même après cinq mois, ces débats sont encore gérés en ligne avec tolérance et en respectant la diversité des opinions.

De plus, d'un point de vue stratégique, les Gilets ont déjà montré leur capacité à stopper les activités dans toutes les grandes villes françaises. À Toulouse, Marseille, Bordeaux, Lyon, on a vu de grandes manifestations persistantes combinées à des vagues d'arrestations massives.

Parallèlement, des centres régionaux plus modestes comme Tarbes, dans le Sud-ouest, continuent d'accueillir leurs propres manifestations hebdomadaires, et cela se reproduit dans des villes semblables partout en France. Ajoutez une rage contre les forces de l'ordre, en particulier la Police nationale, et un sentiment d'unité et de détermination parmi les GJs. Évidemment, la plupart de ces traits échappent à l'élite urbaine et aux médias officiels, préoccupés par les dénombrements de manifestants et les forces de l'ordre déployées. Pourtant, même à Paris, il y a des preuves indiscutables d'un soutien croissant au mouvement, les gens étant de plus en plus prêts à sortir pour manifester, et à exprimer leur sympathie dans les interviews des médias.

Cela rétrécit considérablement la marge de manœuvre de l'État. Car pour résumer, sa main invisible est devenue visible. Et on l'a clairement vue quand le gouvernement, dans une tentative brève et brutale, a cherché à accuser les GJs de l'incendie de Notre-Dame. Ces accusations hystériques se sont rapidement tues.

Lentement, doucement, cette bataille se transforme pour l'État néo-libéral en une lutte à mort. Nous pouvons donc, au cours des prochains mois, nous attendre à ce que le gouvernement aggrave sa violence de sa réponse aux manifestations, se lance dans des arrestations à domicile, filtre davantage d'itinéraires ferroviaires et de monuments parisiens et finalement mène diverses opérations sous faux drapeau, de manière à diviser le mouvement et à faire germer un conflit inter-communautaire.

Du côté des GJs, le sentiment qu'ils sont en train de vaincre ne fera qu'accroître leur détermination. Si je peux me permettre une prédiction, cela finira par davantage de manifestations, peut-être en décidant de sortir du cadre du week-end, ainsi qu'à des blocages, plus vastes et plus longs, des chemins de fer et des autoroutes. Le mot français pour « demonstration » est manifestation. C'est un mot adéquat dans ce cas, parce que dans tous les sens et dans toutes leurs actions les GJs manifestent leur unité, leur vision pour la France et leur implication dans cette vision.

La dernière semaine a été une semaine propice pour ceux qui croient que le néo-libéralisme est un piège, incapable de fournir la partie la plus importante d'une vie sensée, ou tout simplement de prendre en compte la sophistication croissante de la sphère sociale et la prise de conscience des citoyens. La panacée simpliste du néolibéralisme est incapable de faire face aux énormes problèmes auxquels nous sommes confrontés en tant qu'espèce : cette vérité simple devient progressivement évidente.

En fin de compte, cette semaine, les Gilets jaunes et l' Extinction Rebellion à Londres,  3 ont montré que, malgré la surveillance massive, la violence d'une police militarisée et l'appareil de propagande d'État, les populations développent en ce moment de nouvelles méthodes et de nouvelles visions capables de surmonter ces obstacles et qu'enfin, après cette interminable décennie de stagnation, elles nous feront progresser de manière positive, ouverte et efficace.

 David Studdert

Traduit par Stünzi pour le Saker francophone

Notes

  1. Pour éclaircir ce concept paradoxal, voir cette courte vidéo de Charles Gave  ici, NdT
  2. Voir cette vidéo d'Arnaud Upinsky  ici, NdT
  3. Voir l'instructif recadrage opéré sur l'Extinction Rebellion par les lecteurs dans les  commentaires de l'article original, NdT

 lesakerfrancophone.fr

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newsnet 19/05/14 15:44

moi l'extinction rébellion j'y crois pas,
c'est une diversion, me dis-je, dans une première approximation