Match nul Iran/états-Unis sur l'accord nucléaire

13-05-2019 lesakerfrancophone.fr 9 min #156280

Par Mk Bhadrakumar - Le 7 mai 2019 -  Indian Punchline

Cela va faire 30 ans, dans six mois, que l'USS Abraham Lincoln, nommé en l'honneur du 16e président américain, a été mis en service, le 11 novembre 1989, comme 5e porte-avions de classe Nimitz de la marine américaine. Maintenant, alors qu'il quitte la Croatie et se dirige vers le golfe Persique, le transporteur pourrait avoir des émotions mitigées.

Son plus beau moment de ces trente dernières années a été un jour ensoleillé au large de San Diego, le 1er mai 2003, lorsque le commandant en chef de l'époque, le président George W. Bush, a atterri sur son pont dans le siège du copilote d'un avion de chasse de la Marine pour lever le pouce en déclarant victoire pour la guerre en Irak.

George W. Bush déclare la victoire dans sa guerre contre l'Irak, USS Abraham Lincoln, San Diego, 1er mai 2003)

« Les plus importantes opérations de combat en Irak ont pris fin », a déclaré Bush, avec la fameuse bannière « Mission accomplie » flottant au-dessus de lui. « Dans la bataille d'Irak, les États-Unis et nos alliés ont dominé », a déclaré le Commandant en chef.

Seize ans plus tard, l'USS Abraham Lincoln retourne dans le golfe Persique pour affronter le vrai vainqueur de la guerre contre l'Irak et l'ennemi numéro un des États-Unis, l'Iran. L'ironie de ce moment improbable ne peut être manqué par les quelque 5 000 hommes et femmes naviguant sur ce porte-avions lorsque le conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton a annoncé leur nouveau déploiement à 21 h 30 dimanche dernier. La déclaration disait :

« En réponse à un certain nombre d'indications et d'avertissements troublants et de plus en plus nombreux, les États-Unis déploient l'USS Abraham Lincoln Carrier Strike Group et une force opérationnelle de bombardiers dans la région du commandement central américain pour envoyer un message clair et sans équivoque au régime iranien selon lequel toute attaque contre nos intérêts ou ceux de nos alliés sera confrontée à une réponse sans faille. Les États-Unis ne cherchent pas à faire la guerre au régime iranien, mais nous sommes tout à fait prêts à répondre à toute attaque, qu'elle soit lancée par des forces proxy, par le Corps des gardiens de la révolution islamique ou par les forces régulières iraniennes ».

Bolton n'est pas entré dans les détails. Certes, l'annonce soudaine - inhabituelle pour un dimanche et extraordinaire pour son timing à 21h30 - a déclenché des spéculations. Cependant, Téhéran n'a pas pris les mots de Bolton pour argent comptant puisqu'elle les a considérés comme étant une simple « guerre psychologique ». Une explication plausible semble être que le 8 mai se trouve être le  premier anniversaire de l'annonce par le président Trump du retrait des États-Unis de l'accord nucléaire iranien et le fait est que cet anniversaire souligne trois choses.

Tout d'abord, les États-Unis et une poignée d'alliés du Moyen-Orient mis à part, la communauté internationale continue à soutenir l'accord nucléaire iranien. L'isolement total des États-Unis est visible. Deuxièmement, les sanctions punitives imposées par les États-Unis à l'Iran ont de lourdes conséquences sur l'économie de ce dernier. La croissance stagne et les gens font face à de nombreuses privations dans leur vie quotidienne. Troisièmement, nonobstant ce qui précède, il n'y a aucun signe que Téhéran modifie sa politique pour se soumettre aux stratégies régionales des États-Unis.

Il est important de noter que Téhéran a également fait savoir qu'à la date anniversaire du 8 mai, le président Hassan Rouhani annoncera ses mesures de représailles contre le retrait des États-Unis de l'accord nucléaire. Le Téhéran Times, qui reflète le point de vue de l'establishment, a cité des « sources » selon lesquelles l'Iran propose de se débarrasser de certaines des restrictions imposées à ses activités nucléaires (qui avaient été suspendues en vertu de l'accord de 2015). Plus précisément, le rapport explique que si Téhéran n'a pas l'intention à l'heure actuelle d'abandonner l'accord nucléaire (bien que Washington l'ait rejeté), il prendra des mesures adaptées, dans le cadre des articles 26 et 36 de l'accord de 2015.

Téhéran a déjà notifié son intention à l'Union européenne (qui, avec le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, est signataire de l'accord). Une réunion d'urgence de la commission mixte (E3+EU3) doit se tenir aujourd'hui à Bruxelles avec le vice-ministre iranien des affaires étrangères et négociateur en chef Abbas Araghchi. Cela est conforme à l'article 36 de l'accord nucléaire, qui prescrit les modalités de l'arbitrage. ( Le rapport du Tehran Times)

Pendant ce temps, Téhéran réfléchit aux options qui s'offrent à elle. Seyed Hossein Mousavian, un penseur stratégique iranien influent, proche des cercles du pouvoir à Téhéran et ancien porte-parole des négociateurs nucléaires iraniens, a écrit lundi dans le Middle East Eye sur la perception croissante à Téhéran que la Maison-Blanche « assiège l'Iran comme l'administration Bush l'a fait pour mener une guerre illégale contre l'Irak. »

Mousavian a averti, « avec l'augmentation constante des sanctions et des pressions américaines, les autres puissances mondiales ne fournissant pas d'assurances sur les avantages économiques du JCPOA (accord nucléaire iranien), la patience de l'Iran est à bout. Il lui reste deux options : Un retrait progressif du JCPOA ou un départ immédiat du Traité de non-prolifération et du JCPOA, simultanément. »

Mousavian conclut : « Les deux options sont risquées. La possibilité d'une confrontation militaire existe dans les deux options, mais cette dernière est plus efficace parce que les États-Unis ne pourront plus utiliser le TNP comme un instrument contre l'Iran. En retour, le retrait du TNP renforcera plus que jamais la position de l'Iran à la table des négociations en lui donnant plus de pouvoir de négociation. »

Voici  l'article d'opinion de l'ambassadeur Mousavian.

Il est important de noter que, selon certaines informations récentes, le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, prévoit de se rendre en Corée du Nord.

Bien sûr, le dos au mur, l'administration de Trump ne laisse pas d'autre choix à l'Iran que de riposter. (La question de la capitulation devant les brimades américaines ne se pose tout simplement pas).

Aujourd'hui, si l'Iran quitte le TNP, il n'a rien à perdre dans les circonstances actuelles où son intégration dans la communauté internationale est de toute façon bloquée par les sanctions américaines. D'autre part, sans la participation de l'Iran, le toit de l'architecture de non-prolifération nucléaire s'effondrera du jour au lendemain.

Evidemment, Téhéran force la communauté internationale à repousser l'administration Trump et à rétablir le statu quo ante en ce qui concerne l'accord de 2015. Mais les Européens n'ont ni la volonté politique, ni la capacité ou le cran de répondre aux attentes de l'Iran.

Les États-Unis le savent. Ainsi, un point de bascule apparaît. Il est clair que l'Iran ne précipitera aucune confrontation militaire. Mais Israël attend aussi dans les coulisses pour préparer de sales tours qui pourraient mener à un conflit américano-iranien. C'est là que réside le risque.

Cela dit, Téhéran pense que Trump lui-même ne veut pas de guerre contre l'Iran. Il est possible que Bolton, qui travaille pour des intérêts israéliens, joue au-dessus de ses moyens. Mais la corde raide elle-même est incroyablement dangereuse. Une guerre américano-iranienne est impensable, car les conséquences seront désastreuses non seulement pour les deux régions, mais aussi pour l'économie mondiale et la sécurité internationale. Pire encore, l'Iran ne menace même pas directement les intérêts américains.

Il est très peu probable que Trump envisage de rejouer un jour l'infâme scène de George W. Bush à bord de l'USS Abraham Lincoln. En termes simples, l'Iran n'est pas l'Irak de Saddam. Rien qu'en Syrie, en Irak et en Afghanistan, 20 000 soldats américains sont déployés, à portée de missile de l'Iran.

En outre, le Hezbollah tient Israël sous son joug. Selon les estimations israéliennes, le nombre de roquettes du Hezbollah pourrait atteindre 200 000. Lisez ici une analyse du magazine Atlantic intitulée « The Many Ways Iran Could Target the United States ». [« Les multiples façons don't l'Iran pourraient cibler les États-Unis »].

Mk Bhadrakumar

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

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