Albert Jacquard : « On est en train de sélectionner les gens les plus dangereux »

10-05-2019 les-crises.fr 5 min #156135
Une percutante intervention d'Albert Jacquard.

Source :  Youtube, Albert Jacquard, 13-09-2013

Albert Jacquard 1994

Émission complète:

Source :  Youtube, Albert Jacquard, 13-09-2013

Rtbf : demain dépend de nous

AJ : eh oui, c'est une évidence, demain dépend de nous et nous le savons. Et par conséquent, nous n'avons pas le droit de laisser tomber. Il nous faut faire un projet pour demain. Il ne s'agit pas de prévoir ce qui sera, mais il s'agit de faire en fait le prophète. Le prophète ne disait pas "voilà ce qui va arriver" il disait "faites attention, si vous continuez dans telle direction, ça va mal tourner". Or actuellement on a besoin d'un prophète, ou de plusieurs prophètes, qui nous disent ça. On est en train de courir le plus vite possible dans la pire des directions. La direction de la compétition, la direction de la destruction des uns par les autres et c'est une folie totale. Pourquoi est-ce que personne ne nous le dit ? Moi, ce qui me semble par exemple monstrueux, c'est de penser que l'on a pris comme moteur de notre société occidentale la compétition, faut être meilleur que l'autre, faut passer devant l'autre. Mais songeons à ce qu'on évoquait tout à l'heure, pour devenir moi j'ai besoin du regard de l'autre, j'ai besoin de tisser des liens avec lui. Dès que je suis en compétition avec lui, je ne tisse plus de liens, et par conséquent je suis en train de me suicider. C'est ça qu'on devrait nous dire : toute compétition est un suicide

Rtbf : c'est vrai mais est-ce qu'il y aurait eu un Albert Jacquard sans compétition ? (1:13)

AJ : ah oui, il y aurait pas eu de polytechnicien, mais j'y perdrais pas grand-chose. Bien sûr, pour entrer à Polytechnique, vous savez, on est 1500 candidats, il y a 300 places, bon, il faut donc être dans les meilleurs comme on dit. Mais qu'est-.ce que ça signifie meilleur ? Ça signifie être capable de consacrer toute son intelligence à étudier des choses qui vous intéressent pas mais qui sont au programme, et par conséquent, c'est faire vraiment acte de soumission, c'est faire preuve de conformisme. Et actuellement, le système des Grandes Ecoles, le système de la compétition ne fait que sélectionner les plus conformes. Or on a besoin d'un monde... on entre dans un monde qui va se renouveler et plus on est conformiste plus on est dangereux. Par conséquent, on est en train de sélectionner les gens les plus dangereux, ceux qui seront pas capables d'imagination. Non, ce qu'il y a de meilleur en Albert Jacquard, s'il y a quelque chose de bon, ce n'est pas venu de là, ça m'est venu des regards que j'ai acceptés, non pas des compétitions que j'aurais gagnées. Sûrement pas. Or là on est en train de se fourvoyer complètement. Je voyais ça quand j'étais prof en 1ère année de médecine, vous savez, en 1ère année de médecine, j'avais devant moi 400 élèves et on savait qu'il y en avait que 100 ou 120 qui auraient le droit de passer en 2ème année. Alors c'était la lutte à couteaux tirés, ils donnaient des faux renseignements, c'était abominable entre eux, on était en train d'en faire des tueurs. Et bien préparer des futurs médecins en leur donnant une mentalité de tueurs. Il y a quelque chose de pourri là-dedans. Non, c'est pas sérieux. Je crois qu'il nous faut extirper la notion de compétition de toute la société, et en particulier du système éducatif. Voilà, le pire de tout c'est d'avoir fait des écoles des lieux où on est en compétition les uns contre les autres.

Rtfb : c'est la fameuse phrase de Bachelard, en fait... (2:56)

AJ : la fameuse phrase de Bachelard que j'ai répétée à plusieurs reprises : "Il faut mettre la société au service de l'école et pas l'école au service de la société". Et justement, c'est en mettant l'école au service de la société qu'on organise la sélection entre les enfants, et donc la compétition. C'est pas sérieux, il nous faut dire "on est au service d'intelligences qui sont en train de se construire" et par conséquent il faut les aider autant qu'on peut. Mais surtout pas en leur disant "tu vas être plus intelligent qu'un autre", c'est complètement absurde, ou "tu vas être...", non, "tu vas te construire grâce aux autres".

[Merci aux lecteurs pour la transcription]

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