Les États-Unis poussent l'Iran à rompre l'accord sur le nucléaire iranien

08-05-2019 lesakerfrancophone.fr 13 min #156045

Par  Moon of Alabama - Le 6 mai 2019

Il y a 363 jours, les États-Unis ont abandonné le plan d'action global conjoint (Joint Comprehensive Plan of Action - JCPOA), l'« accord nucléaire » passé avec l'Iran, et réintroduit des sanctions contre les activités commerciales de ce pays.

Lorsque les États-Unis ont réintroduit des sanctions à l'encontre de l'Iran, ils ont prévu des « dérogations » pour certains pays qui achetaient du pétrole iranien. Il y a deux semaines, les extrémistes de l'administration Trump  ont gagné et ces dérogations ont été annulées. Certains clients de l'Iran - l'Irak, la Turquie et la Chine - continueront d'acheter du pétrole iranien et feront face aux sanctions américaines.

L'objectif déclaré de cette « campagne de pression maximum » de l'administration Trump est d'annihiler tout échange commercial avec l'Iran et de mettre le pays à genoux.

Le mercredi 8 mai, un an après que les États-Unis aient rompu l'accord, ils annonceront  d'autres sanctions contre le pays :

Le Wall Street Journal informait, la semaine dernière, que de nouvelles sanctions cibleraient les ventes de produits pétrochimiques. On m'a dit que l'administration imposerait probablement ces sanctions bientôt, mais les nouvelles sanctions prévues cette semaine viseront un secteur différent de l'économie iranienne.

La seule réponse européenne à ces nouvelles annonces a été une  vague déclaration. L'UE devrait se battre pour l'accord JCPOA car il est dans son intérêt. Mais au lieu de cela, elle met lentement en place son  mécanisme INSTEX, mal conçu, qui permettrait de commercer avec l'Iran sans subir les sanctions.

L'Iran profitera de l'anniversaire de la violation de l'accord par les États-Unis pour annoncer qu'il ne respectera plus certaines des restrictions du JCPOA.

Non seulement les États-Unis sanctionnent le commerce iranien qui devait être libre en vertu de l'accord de la JCPOA, mais ils tentent aussi d'éliminer tous les autres éléments bénéfiques de l'accord.

L'administration Trump veut forcer l'Iran à violer l'accord pour ensuite utiliser cela comme excuse pour prendre d'autres mesures contre le pays.

Les États-Unis avaient accordé des dérogations pour plusieurs domaines concernant le nucléaire qui faisaient partie de l'accord JCPOA. Certaines d'entre elles ont  été éliminées, d'autres ont été soumises à des  restrictions temporelles.

L'Iran est autorisé à enrichir de l'uranium dans le cadre de l'accord, mais il n'est pas autorisé à détenir de grandes quantités d'uranium enrichi prêt à l'emploi. L'uranium enrichi est précieux et l'Iran a trouvé un client prêt à l'acheter. L'Iran produit également de l'eau lourde, nécessaire au refroidissement de certains types de réacteurs, et l'exporte. Ces opérations faisaient auparavant l'objet de dérogations. L'administration Trump n'a pas renouvelé ces dérogations et l'exportation de ces produits prendra fin. L'Iran devra soit arrêter toute production d'enrichissement et d'eau lourde, soit stocker ce qu'il produit et violer ainsi l'accord JCPOA.

Un autre accord sur le nucléaire concernait la modernisation du réacteur à eau lourde d'Arak. L'exploitation de ce réacteur sous sa forme originale aurait produit du plutonium comme sous-produit. Après l'accord du JCPOA, l'Iran a passé un contrat avec une société russe pour convertir le réacteur Arak en un type qui pourrait produire des isotopes à des fins médicales. La dérogation des États-Unis à cette entente est maintenant limitée à 90 jours. L'entreprise russe est maintenant sous la menace de sanctions américaines sous 90 jours pour un projet qui prend des années de mis au point et de construction.

L'Iran commence à contrer les mesures américaines. Mercredi, le président iranien Rouhani annoncera que l'Iran  prendra des mesures basées sur les paragraphes 26 et 37 de l'accord nucléaire (pdf). Le paragraphe 26 dit que l'UE et les États-Unis lèveront toutes les sanctions liées au nucléaire et s'abstiendront d'en réintroduire :

L'Iran a déclaré qu'il considérera la réintroduction ou la réimposition des sanctions spécifiées à l'annexe II, ou l'imposition de nouvelles sanctions liées au nucléaire, comme un motif pour cesser d'honorer en tout ou en partie les engagements qu'il a pris au titre du présent accord commun.

Le paragraphe 37 fait partie du « mécanisme de règlement des différends » qui se termine par l'intervention du Conseil de sécurité des Nations unies où les États-Unis pourront bloquer le processus. Il conclue donc ainsi :

L'Iran a déclaré que si les sanctions sont rétablies en tout ou en partie, l'Iran considérera cela comme un motif pour cesser d'honorer en tout ou en partie ses engagements au titre du présent accord.

L'Iran utilisera ces clauses pour « violer » certaines dispositions de l'accord tout en conservant l'accord intact. Elle continuera de permettre à l'AIEA d'accéder librement à tous les éléments de ses installations nucléaires. L'Iran ne cessera pas d'enrichir l'uranium. Il commencera à stocker de l'uranium enrichi à un niveau supérieur à celui qui est autorisé en vertu d'une JCPOA intacte. Il en sera de même pour l'eau lourde produite par l'Iran. Il annoncera probablement aussi la construction d'un nouveau réacteur conçu pour produire des isotopes radioactifs à des fins médicales.

L'UE, la Russie et la Chine ont été informées officieusement des mesures que l'Iran va prendre. Demain, il y aura des discussions au niveau des experts du JCPOA entre l'Iran, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France, la Russie et la Chine, à Bruxelles.

Le fait que l'Iran soit contraint d'accumuler temporairement des produits au-delà du niveau autorisé dans l'accord est uniquement causé par la violation par les États-Unis de cet accord, c'est-à-dire leurs nouvelles sanctions. Il est peu probable que les autres signataires de la JCPOA considèrent que l'Iran ne respecte pas la JCPOA. Bien sûr, les États-Unis crieront au meurtre et continueront de faire ce qu'ils auraient fait de toute façon - toujours faire monter les tensions.

Hier, le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton,  a annoncé qu'un porte-avions et des bombardiers américains à longue portée seraient envoyés dans le Golfe pour contrer une menace imminente de l'Iran. C'est une simple fanfaronnade.

Micah Zenko @MicahZenko -  1:07 utc - 6 mai 2019 Bolton utilisant un déploiement de routine du Lincoln au CENTCOM AOR comme tentative pour faire peur à l'Iran est une menace particulièrement faible et creuse.

Le déploiement de porte-avions dans le Golfe est routinier. Il avait été  annoncé dès le 8 avril. Les États-Unis ont des bombardiers  en rotation au Moyen-Orient depuis 2001. En outre, un porte-avions dans le golfe persique est un signe sûr que les États-Unis n'attaqueront pas l'Iran. Dans les eaux restreintes du golfe persique, un porte-avions est une cible trop facile.

L'idée est peut-être de planifier un « accident », comme l'a décrit le ministre iranien des Affaires étrangères dans une  récente interview accordée à CBS :

Le ministre des Affaires étrangères Zarif : Je ne pense pas qu'il y aura une confrontation militaire. Je pense que les gens sont trop prudents pour laisser une confrontation militaire se produire. Mais je pense que l'administration américaine est en train de mettre en place des mesures pour que des accidents se produisent. Et il faut qu'il y ait une vigilance extrême pour que les gens qui planifient ce genre d'accident n'obtiennent pas ce qu'ils veulent. Margaret Brennan : Que voulez-vous dire ? De quel genre d'accident parlez-vous ? Le ministre des Affaires étrangères Zarif : Je parle de gens qui ont... qui cherchent la confrontation, dont l'intérêt... Margaret Brennan : Qui fait ça ? Le ministre des Affaires étrangères Zarif : Mon équipe B. Comme je l'appelle. Margaret Brennan: Comment ça, l'équipe B ? Le ministres des Affaires étrangères Zarif : J'appelle l'équipe 'B' ceux qui ont toujours essayé de créer de la tension, dont la survie dépend de cette tension. Ambassadeur Bolton, un'B', Bibi Netanyahu, deuxième'B', Bin Zayed, troisième'B', Bin Salman, quatrième 'B'. Et ce ne sont pas que des accusations....

L'administration Trump espère que ses nouvelles sanctions n'augmenteront pas le prix du pétrole. Il est peu probable que ce ne soit pas le cas, car le  marché pétrolier est tendu :

Essayer d'éliminer simultanément le Venezuela et l'Iran resserre le marché pétrolier. Des perturbations supplémentaires en Libye ou dans une région moins attendue comme l'Algérie ou le Nigeria pourraient dépasser la capacité des réserves disponibles. La production américaine [d'huile de schiste, NdT] va se développer grâce à des prix plus élevés mais ne peut pas fournir ou restreindre sur commande comme un véritable producteur stratégique. Son brut, majoritairement très léger n'est pas un bon substitut aux barils moyennement lourds et riches en diesel, comme ceux de ces deux pays. Ce problème pourrait s'aggraver à la fin de l'année, alors qu'il faudra peut-être jusqu'à un million de barils de diesel dans le monde entier pour se conformer à la nouvelle réglementation sur les carburants pour la navigation.

Les variantes américaines et arabes plus légères de pétrole ne peuvent pas remplacer les types lourds. On peut raffiner les longues chaînes d'hydrocarbures du pétrole lourd en types plus légers, mais on ne peut pas facilement faire de longues chaînes à partir de courtes.

Une hausse des prix du pétrole est peut-être le seul facteur qui pourrait pousser Trump à changer sa stratégie d'affrontement avec l'Iran. Mais le grand danger aujourd'hui, c'est que les extrémistes de son administration ne fassent monter en flèche les différents conflits au Moyen-Orient jusqu'à ce qu'ils explosent et rendent impossible tout changement de cap.

Ils n'attendent que ça, des « accidents ».

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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