France Telecom : « Mon père s'est immolé par le feu et les responsables ne risquent presque rien »

07-05-2019 21 articles histoireetsociete.wordpress.com 8 min #155977

A la fin des années 2000, des dizaines de salariés s'étaient donné la mort à la suite de la restructuration brutale de France Telecom. Le fils de l'un d'entre eux témoigne à la veille du procès de l'entreprise et d'une partie de ses anciens hauts dirigeants pour « harcèlement moral ». ce procés nous rapelle opportunément dans ces temps d »hypocrisie où il n'est question que de violences des manifestants, à quellle torture massive ont été soumise les salariés et le sont toujours, sans parler de tous ces suicidés et vie détruites par des licenciements massifs dans des entreprises qui avaient reçu l'argent de nos impots et encore aujourd'hui par exemple chez Auchan. Le seul parti qui s'oppose réellement depuis toujours à cet état de chose est le parti communiste, son affaiblissment est celui de la voix de toutes ces victimes. Tirez en les conséquences pour votre vote. (note de Danielle Bleitrach)

Par Lucas Burel

Publié le  05 mai 2019 à 19h46

Le matin du 26 avril 2011, Rémy Louvradoux, un fonctionnaire de 56 ans entré chez France Telecom en 1979, se donnait la mort sur le parking d'un local de l'entreprise posé au milieu d'une zone industrielle à Mérignac, en Gironde. Un suicide par le feu, d'une violence extrême, sans témoin. Au pied d'un immeuble austère dont la façade dessine une étrange forme de croix. Comme lui, à la fin des années 2000, une soixantaine de salariés de l'opérateur de téléphonie se tueront, à la suite de la mise en place d'un plan de restructuration brutal baptisé « NeXT » qui devait permettre la suppression de 22 000 postes. « Le résultat du sentiment d'impunité totale des dirigeants », témoigne aujourd'hui pour « l'Obs », Raphaël Louvradoux, l'aîné de la fratrie de quatre enfants, parfaitement lucide sur la mécanique infernale mise en place par l'ancienne direction pour pousser à bout son père et l'ensemble des salariés. Et qui vaut à partir de ce lundi 6 mai à la personne morale France Telecom et à sept de ses cadres et dirigeants, dont Didier Lombard, l'ancien PDG, d'être jugés pour « harcèlement moral » et complicité de ce délit. Ils risquent un an d'emprisonnement et 15 000 euros d'amende.

« J'ai du mal à me réjouir de ça »

Une maigre consolation après dix ans de procédure, juge le jeune homme de 30 ans, développeur dans le secteur du tourisme. Les poursuites pour « homicide involontaire » et « mise en danger de la vie d'autrui » - sanctionnée plus lourdement - que visait la plainte déposée par la famille en décembre 2011 n'ont pas été retenues par la justice. Seuls les cas de 39 salariés, dont 19 suicidés, ont été étudiés par la justice.

« Il faudrait presque se féliciter qu'on ait réussi à mettre en examen le patron de France Telecom parce qu'il a planifié de supprimer 22 000 postes, quitte à pousser 22 000 personnes au suicide ? J'ai du mal à me réjouir de ça. [...] Mon père s'est immolé par le feu et les responsables ne risquent presque rien. [...] La vérité est qu'ils vont arriver et partir libre de ce procès sans passer par la case prison, même s'ils sont condamnés. Peut-être aurait-il fallu que les dirigeants de France Telecom tiennent le briquet qui a mis le feu à mon père pour être véritablement mis face à leurs responsabilités. »

Rémy Louvradoux avait pourtant donné l'alerte dans un courrier de six pages adressé à la direction dès septembre 2009. Il y expliquait ses difficultés professionnelles au quotidien et le sentiment d'avoir été mis « à la poubelle ». « C'est une machine à fabriquer des déséquilibrés, ensuite il suffira d'agiter un peu [...] le suicide reste comme étant LA SOLUTION ! », écrivait-il. Délégué du personnel, il dénonçait plus largement dans sa « lettre ouverte » le sentiment d'être « de trop » ressenti par sa génération chez France Telecom, celle des quinquagénaires, des « techniciens », contrainte par le plan de restructuration à se reconvertir ou à quitter l'entreprise. Les techniques de management odieuses pour les dégoûter.

 France Telecom : souffrances en ligne

Au cours des dernières années de sa carrière, il avait lui aussi dû accepter des missions à l'opposé de ses qualifications et aspirations, puis enfin un « faux poste », sans aucun véritable moyen pour atteindre ses objectifs.

« Quand les policiers se sont rendus sur son lieu de travail pour récupérer ses affaires, ils nous ont expliqué n'avoir presque rien trouvé. Avant de mourir, mon père n'avait même pas un téléphone sur son bureau pour travailler correctement. »

Déni de responsabilité de la direction

Interrogé par les juges d'instruction sur le cas de Rémy Louvradoux, Didier Lombard avait semblé balayer le dossier d'un revers de main, indiquant que les faits étaient « survenus quatorze mois après son départ [Didier Lombard avait cédé les rênes du groupe à Stéphane Richard en 2010, NDLR], vingt-sept mois après la fin du plan NeXT ». L'ancien numéro deux de l'entreprise, Louis-Pierre Wenes, et l'ex-DRH, Olivier Barberot, n'ont pas eu beaucoup plus d'égards et ont refusé de lier le suicide au plan de restructuration. France Telecom a estimé que les postes proposés à Rémy Louvradoux pendant les dernières années de sa carrière étaient d'ailleurs « parfaitement » cohérents avec son profil.

 Louis-Pierre Wenes : l'homme qui faisait trembler France Telecom

De leur côté, les magistrats ont relevé que « la détérioration de ses conditions de travail est ainsi exposée avec clarté dans le courrier qu'il adresse en mars 2009 à sa hiérarchie directe. Sa souffrance et sa détresse aussi... Il n'aura pas de réponse ». Et de noter : « On cherche en vain avant 2010 l'accompagnement "continu et vigilant" dont fait état le conseil de France Telecom. » Immédiatement après le suicide, la famille avait été la cible de rumeurs dans le but de dissocier l'acte du père de sa souffrance au travail. « Ils avaient laissé courir le bruit que mes parents allaient divorcer. Qu'on avait des problèmes d'argent », raconte Raphaël Louvradoux. Hélène, sa mère, avait dû intervenir afin d'y mettre un terme. Lors des obsèques, il se souvient aussi avoir vu arriver une foule d'inconnus venus de toute la France, dont beaucoup de salariés de France Telecom. La plupart n'étaient pas des collègues directs.

« Beaucoup de gens se sont reconnus dans ce qui est arrivé à notre famille. Ils sont venus pour témoigner de leur solidarité mais aussi, peut-être, pour se rassembler et se prouver qu'ils n'étaient pas seuls. La responsabilité de ce procès, c'est aussi d'amener une réponse à la hauteur de cette souffrance silencieuse. Il faut une véritable condamnation pour que la peur change de camp. »

Lucas Burel

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08-05-2019 legrandsoir.info 14 min #156008

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Maxime VIVAS

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En septembre 2009, il avait parlé de « mode du suicide » à France Télécom.
Il est poursuivi (dix ans après !) pour « harcèlement moral ». 167 personnes se sont constituées partie civile. Parmi elles, des familles de télécommunicants ayant mis fin à leurs jours.

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