La caricature de guerre de Peter Jackson. Par Chris Hedges

26-04-2019 les-crises.fr 18 min #155406

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 11-02-2019

M. Fish / Truthdig

Par Chris Hedges, le 11 février 2019

Lorsque  le réalisateur-producteur Peter Jackson commence « They Shall Not Grow Old » [« Ils ne vieilliront pas », NdT], un film sur la Première Guerre mondiale qui transforme miraculeusement les images d'archives en noir et blanc granuleuses et tremblotantes de la guerre en un spectacle moderne 3D en couleurs, il nous bombarde des clichés utilisés pour ennoblir les guerres. Les anciens combattants, sur fond musical, disent des choses comme « Je ne l'aurais pas manqué », « Je recommencerais parce que j'ai aimé la vie militaire » et « Ça a fait de moi un homme ». Après la guerre, trouver la minuscule minorité d'anciens combattants prêts à dire de telles idioties a dû demander un certain effort. La vie militaire est une forme de servitude, l'exposition prolongée au combat vous laisse brisé, marqué à vie par les traumatismes et souvent si engourdi que vous avez des difficultés à communiquer avec les autres, et la dernière chose que la guerre fait est de faire de vous un homme.

C'est l'expérience de l'acteur Wilfrid Lawson, blessé pendant la guerre avec maintenant une plaque métallique dans le crâne, qui était de loin la plus fréquente. Il buvait beaucoup pour atténuer la douleur incessante. Dans ses mémoires « Inside Memory », Timothy Findley, qui jouait avec lui, rappelait que Lawson « allait toujours au lit bourré et, toute la nuit, il était traîné d'un cauchemar à l'autre - souvent en hurlant - plus souvent en criant - très souvent luttant physiquement pour se libérer des draps et des formes menaçantes tapies dans l'ombre ». Il frappait les murs en criant « Au secours ! A l'aide ! A l'aide ! »  Le bruit, ma chère... et les gens.

David Lloyd George, premier ministre de Grande-Bretagne pendant la guerre, a utilisé dans ses mémoires, pour décrire le conflit, des termes tels que ci-après :

...une vanité [sans] bornes qui ne reconnaîtra jamais une erreur... des individus qui préféraient un million de morts plutôt que d'avouer(même à eux-mêmes) qu'en tant que chef ils étaient des ratés.... la notoriété acquise grâce à un égotisme étroit et obstiné, inégalé parmi les désastres provoqués par la suffisance humaine... un mauvais plan mal géré... des ordres impossibles donnés par des généraux qui n'avaient aucune idée de ce que signifiait vraiment l'exécution de leurs ordres... cette entreprise insensée, cette aventure boueuse et confuse.

Le British Imperial War Museum, qui est à l'origine du film de Jackson, n'avait aucun intérêt à représenter la sombre réalité de la guerre. La guerre peut être sauvage, brutale et dure, mais elle est aussi, selon le mythe, anoblissante, héroïque et désintéressée. Vous ne pouvez croire à ces bêtises que si vous n'avez jamais combattu, ce qui permet à Jackson de moderniser une version caricaturale de la guerre.

Le poète Siegfried Sassoon dans « The Hero » a saisi l'inhumanité de la guerre :

« Jack est tombé comme il l'aurait voulu », dit la Mère,

Et plia la lettre qu'elle lisait.

« Le colonel écrit si bien ». Quelque chose se cassa

Dans la voix fatiguée qui s'étrangla.

Elle leva un peu les yeux. « Nous, les mères, sommes si fières

de nos soldats morts ». Puis elle baissa la tête.

Le frère officier sortit silencieusement.

Il avait raconté à la pauvre chère vieille des mensonges éhontés

Qu'elle entretiendrait jour après jour, sans aucun doute.

Tandis qu'il toussait et marmonnait, ses fragiles yeux

Avaient brillé d'un paisible triomphe, débordant de joie,

Parce qu'il avait été si courageux, son glorieux garçon.

Il pensait comment « Jack », ce salaud inutile aux pieds froids,

avait paniqué dans la tranchée cette nuit-là, la mine...

et s'était précipité au mauvais endroit ; comment il avait essayé

de se faire renvoyer chez lui ; et comment, enfin, il était mort,

Soufflé en petits morceaux. Et personne ne semblait s'en soucier

Sauf cette femme seule aux cheveux blancs.

Nos propres généraux et politiciens, qui, il y a près de vingt ans, ont commis la plus grande bévue stratégique de l'histoire américaine et ont gaspillé près de 6 billions de dollars dans des conflits au Moyen-Orient que nous ne pouvons gagner, ne sont pas moins égotistes et incompétents. Les images de nos guerres sont aussi soigneusement contrôlées et censurées que celles de la Première Guerre mondiale. Bien que la futilité et le carnage humain de nos conflits actuels soient rarement reconnus publiquement, on peut espérer que nous pourrons affronter l'idiotie suicidaire de la Première Guerre mondiale un siècle après.

Leon Wolff, dans son livre « Au champ d'honneur : La campagne de 1917 », écrit au sujet de la Première Guerre mondiale :

Elle n'avait aucune signification, n'avait rien résolu et n'avait rien prouvé ; et ce faisant, elle avait tué 8 538 315 hommes et blessé de multiples manières 21 219 452 personnes. Sur les 7 750 919 autres personnes faites prisonnières ou portées disparues, plus d'un million ont été présumées mortes par la suite ; le nombre total de morts (sans compter les civils) avoisine donc les dix millions. Les déséquilibres moraux et mentaux des dirigeants de la race humaine avaient été démontrés avec une certaine exactitude. L'un d'eux (Woodrow Wilson) a admis plus tard que la guerre avait été menée pour des intérêts commerciaux ; un autre (David Lloyd George) avait dit à un journaliste : « Si les gens savaient vraiment, la guerre serait arrêtée demain, mais bien sûr ils ne savent pas et ne peuvent pas savoir. Les correspondants n'écrivent pas la vérité et la censure ne la laisserait pas passer. »

Il n'est pas fait mention dans le film de la stupidité colossale de l'état-major britannique qui a envoyé des centaines de milliers d'Anglais issus de la classe ouvrière - on les voit sourire à la caméra avec leurs dents cariées - vague après vague, semaine après semaine, mois après mois, dans la gueule des mitrailleuses allemandes pour être tués ou blessés. Il n'y a pas d'exploration sérieuse de la censure de fer qui a caché au public les réalités de la guerre et a vu la presse devenir un instrument pour les bellicistes. Il n'y a pas d'enquête sur la façon dont l'État s'est servi de la guerre, comme c'est le cas aujourd'hui, comme excuse pour éradiquer les libertés civiles. Rien n'est dit sur les immenses profits réalisés par les fabricants d'armes et les entrepreneurs, ni sur la façon dont la guerre a plongé la Grande-Bretagne dans la dette, avec les coûts liés à la guerre représentant 70 pour cent du produit national brut. Oui, nous voyons des images de blessures horribles, numérisées en couleurs, oui, nous entendons comment les rats mangeaient les cadavres, mais la guerre dans le film est soigneusement chorégraphiée, dépouillée des sons assourdissants, des odeurs répugnantes et surtout de la peur et de la terreur paralysantes qui font d'un champ de bataille un cauchemar stygien [Le Styx est un des fleuves des Enfers qui séparait le monde terrestre de celui-ci, NdT]. Nous apercevons des cadavres, mais il n'y a pas de longs clichés de la lente agonie de ceux qui meurent de blessures atroces. Des images aseptisées comme celles-ci sont de la pornographie de guerre. Le fait qu'elles ne soient plus saccadées et granuleuses et qu'elles aient été colorisés en 3D ne fait que donner un lustre moderne à un vieux porno de guerre.

« Quand la guerre n'était pas très présente, c'était vraiment amusant d'être en première ligne », dit un vétéran dans le film. « C'était une sorte de camp de vacances en plein air avec un peu de danger pour épicer et rendre ça intéressant. »

Des commentaires aussi insipides ont défini la perception de la guerre à la maison. L'affrontement entre une population civile qui considérait la guerre comme « une sorte de camp de vacances en plein air » et ceux qui l'ont vécue a creusé un fossé profond. Le poète Charles Sorley a écrit : « J'aimerais tant tuer le premier responsable de la guerre ». Et le journaliste et auteur Philip Gibbs a noté que les soldats avaient une haine profonde des civils qui croyaient aux mensonges. « Ils détestaient les femmes souriantes dans la rue. Ils détestaient les vieillards.... Ils voulaient que les profiteurs meurent à cause des gaz toxiques. Ils ont prié Dieu pour que les Allemands envoient des Zeppelins en Angleterre, pour que le peuple sache ce que signifie la guerre. »

Des études militaires ont déterminé qu'après 60 jours de combat continu, 98 pour cent de ceux qui survivent seront victimes de troubles psychiatriques. Le trait commun parmi les 2 pour cent qui ont pu endurer un combat soutenu était une prédisposition à avoir des « personnalités psychopathes agressives ». Le lieutenant-colonel David Grossman a écrit : « On n'est pas trop à coté de la plaque en observant qu'il y a quelque chose au sujet du combat continu et inévitable qui rendra fou 98 pour cent de tous les hommes, et les 2 pour cent restants étaient déjà fous à leur arrivée. »

Les clans militaires de la société américaine sont aussi omnipotents qu'ils l'étaient pendant la Première Guerre mondiale. Les symboles de la guerre et du militarisme, d'hier et d'aujourd'hui, ont une aura quasi religieuse, surtout dans notre démocratie défaillante. Nos généraux incompétents - comme David Petraeus, qui n'a fait que prolonger la guerre en Irak et augmenter le nombre de victimes et dont l'idée d'armer les rebelles « modérés » en Syrie a été une catastrophe - sont aussi adulés que le général Douglas Haig, commandant en chef britannique, qui a résisté aux innovations telles que le char, l'avion et la mitraillette qu'il a qualifié « d'arme très surfaite ». Il croyait que la cavalerie jouerait un rôle décisif pour gagner la guerre. Haig, lors de la bataille de la Somme, a essuyé 60 000 pertes le premier jour de l'offensive, le 1er juillet 1916. Aucun de ses objectifs militaires n'a été atteint. Vingt mille morts gisaient entre les lignes. Les blessés ont crié pendant des jours. Cela n'a pas freiné l'ardeur de Haig à sacrifier ses soldats. Déterminé à réaliser son plan de percée à travers les lignes allemandes et de lâcher ses trois divisions de cavalerie sur l'ennemi en fuite, il a maintenu les vagues d'assauts pendant quatre mois jusqu'à ce que l'hiver le force à cesser. Pendant le temps où Haig a été en place, l'armée avait subi plus de 400 000 pertes et n'avait abouti à rien. Le lieutenant-colonel E.T.F. Sandys, qui a vu 500 de ses soldats tués ou blessés dès le premier jour dans la Somme, écrit deux mois plus tard : « Je n'ai jamais eu un instant de paix depuis le 1er juillet ». Il s'est ensuite suicidé dans une chambre d'hôtel à Londres. Le livre illustré de Joe Sacco  « La Grande Guerre », un panorama de 7,3 mètres de long sans texte qui dépeint le premier jour de la bataille de la Somme, révèle plus de vérité sur l'horreur de la guerre que la restauration élaborée d'un vieux film par Jackson.

L'historien militaire B.H. Liddell Hart, qui a servi pendant la guerre, a écrit dans son journal :

Il [Haig] était un homme d'un suprême égoïsme et d'un manque total de scrupules - qui, à son ambition démesurée, a sacrifié des centaines de milliers d'hommes. Un homme qui a trahi même ses assistants les plus dévoués ainsi que le gouvernement qu'il servait. Un homme qui est parvenu à ses fins par des ruses non seulement immorales mais criminelles.

L'avocat américain Harold Shapiro, après la Première Guerre mondiale, a examiné les dossiers médicaux de l'armée au profit d'un ancien combattant invalide. Il a été consterné par la réalité que ces documents ont permis d'éclairer et par la perception erronée de la guerre au sein du public. Les descriptions médicales, écrivait-il, rendaient « tout ce que j'avais lu et entendu auparavant comme étant de la fiction, des réminiscences isolées, des généralisations vagues ou de la propagande délibérée ». En 1937, il a publié un livre intitulé « Ce que tout jeune homme devrait savoir sur la guerre ». Il a été retiré de la circulation lorsque les États-Unis sont entrés dans la Seconde Guerre mondiale et n'a jamais été réédité. C'était le modèle de mon livre  « Ce que tout le monde devrait savoir sur la guerre ».

Shapiro a écrit dans son chapitre « Réactions mentales » :

Q : Qu'est-ce qui peut m'arriver après avoir atteint mon ennemi au visage avec ma baïonnette ?

Vous pouvez développer un tic hystérique rapide, soudain et convulsif, des spasmes convulsifs de contractions des muscles de votre propre visage.

Q : Que peut-il m'arriver une fois que j'aurai transpercé l'abdomen de mon ennemi avec ma baïonnette ?

Il se peut que vous soyez victime de contractions abdominales.

Q : Qu'est-ce qui peut m'arriver à la suite de spectacles particulièrement horribles ?

Vous pourriez être atteint de cécité de type hystérique.

Q : Que peut-il m'arriver si je trouve les cris des blessés insupportables ?

Vous pouvez développer une surdité de type hystérique.

Q : Qu'est-ce qui peut m'arriver si je dois participer à des enterrements ?

Vous pouvez développer une anosmie (perte de votre odorat).

Le pacifiste allemand Ernst Friedrich a rassemblé 200 photographies de blessures atroces, de cadavres empilés dans des fosses communes, de pendaisons et d'exécutions de déserteurs - on a dit à leurs familles qu'ils étaient « morts suite à des blessures » - et des atrocités du champ de bataille, censurées pour le public, dans son livre  « WAR Against WAR » de 1924. Il a juxtaposé les images à la propagande qui a romancé le conflit. Ses 24 gros plans de soldats avec des blessures faciales grotesques et défigurantes restent difficiles à voir. Friedrich a été arrêté lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir en 1933, son livre a été interdit et son musée anti-guerre fermé. Une photo d'un soldat presque nu mort dans une tranchée dans son livre dit : « Mères ! C'était le destin de vos fils à la guerre ; d'abord assassinés, puis dépouillés de tout et ensuite laissés comme bouffe pour animaux. »

Un examen honnête des guerres passées nous permet de comprendre les guerres actuelles. Mais c'est une lutte herculéenne. Le public est nourri de mythe et y aspire. Ce mythe est valorisant et ennoblissant. Il célèbre les prétendues vertus nationales et les prouesses militaires. Il permet à une population aliénée de se sentir membre d'un collectif national engagé dans une noble croisade. La célébration de la force destructrice de nos armes nous donne un sentiment de pouvoir personnel. Toutes les guerres, passées et présentes, sont effectivement enveloppées dans ce mythe. Ceux qui dénonçaient le gaspillage et le carnage, comme Keir Hardie, le chef du Parti travailliste indépendant, étaient raillés dans les rues. Le livre d'Adam Hochschild  « To End All Wars » [« En finir avec les guerres », NdT] raconte la lutte des pacifistes et d'une poignée de journalistes et de dissidents pendant la guerre pour faire connaître la vérité, qui ont été raillés, réduits au silence et souvent emprisonnés.

« Peu d'entre nous peuvent rester accrocher à leur vraie nature assez longtemps pour découvrir les vérités capitales sur nous-mêmes et de cette terre qui tourne et à laquelle nous nous agrippons », écrit J. Glenn Gary, un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, dans « The Warriors : Réflexions sur les hommes au combat ». « C'est particulièrement vrai pour les hommes en temps de guerre. Le grand dieu Mars essaie de nous aveugler quand nous entrons dans son royaume, et quand nous sortons, il nous donne une coupe généreuse  des eaux du Léthé à boire ». [Le fleuve Léthé, un des cinq fleuves des Enfers, parfois nommé fleuve de l'Oubli, NdT]

Jackson termine le film avec une chansonnette de l'armée sur la prostitution. « Vous oublierez peut-être le gaz et les obus, dit la chanson, mais vous n'oublierez jamais la Mademoiselle ! Hinky-dinky, parlez-vous ? » [Hinky-dinky : référence à une chanson de soldats osée, NdT]

Des dizaines de milliers de filles et de femmes, dont les frères, les pères, les fils et les maris étaient morts ou mutilés, et dont les maisons avaient souvent été détruites, se sont retrouvées pauvres et souvent sans abri. Elles étaient une proie facile pour les bordels, y compris les bordels gérés par l'armée et les proxénètes qui  servaient les soldats. Il n'y a rien d'amusant ou de mignon à s'allonger sur une natte de paille et à se faire violer par jusqu'à 60 hommes par jour, à moins que vous ne soyez le violeur.

« Donnez des mots à la douleur », nous rappela William Shakespeare, « Le chagrin muet murmure au cœur effrayé et lui ordonne de se briser. »

Heureusement, tous les participants à la guerre sont morts. Ils trouveraient dans le film un autre exemple du mensonge monstrueux qui nie leur réalité, ignore ou minimise leur souffrance et ne tient jamais pour responsables les militaristes, carriéristes, profiteurs et imbéciles qui ont décrété la guerre. La guerre est la raison d'être de la société technologique. Elle libère ses démons. Et ceux qui profitent de ces démons, hier et aujourd'hui, travaillent dur pour les garder cachés.

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 11-02-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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