Le cirque électoral commence. Par Chris Hedges

09-04-2019 les-crises.fr 17 min #154513

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 07-01-2019

Mr. Fish / Truthdig

Par Chris Hedges

7 janvier 2019

Nous sommes en janvier 2019. C'est le début du cirque électoral de 2020. La sénatrice Elizabeth Warren est la première démocrate à monter sur scène. Mais nous serons bientôt inondés de candidats, de bouffonneries et de commentaires sans fin de la part d'experts des médias pompeux. L'hyperventilation, les sondages incessants, les mises à jour sur qui possède le plus grand budget de campagne, les matchs hypothétiques entre cet espoir et cet espoir, les tweets moqueurs de Donald Trump, auront, comme nous l'avons vu dans la campagne électorale de 2016, autant d'importance pour notre vie et notre avenir politique que la spéculation sur les chaînes sportives du câble concernant la saison prochaine. Cette farce nous sera servie au lieu d'une véritable vie politique.

Cela coûte beaucoup d'argent de monter un tel spectacle. Nos maîtres du monde politico-médiatique et des affaires, à l'image des dirigeants oligarchiques de la Rome antique déversant l'argent dans l'arène pendant qu'ils dépouillaient l'empire et les citoyens de leurs biens, se feront un plaisir de vous distraire. La campagne entretient l'illusion d'une démocratie et donne une légitimité à l'État. Peut-être qu'Hillary Clinton, qui avait  amassé 1 milliard de dollars lors de sa course à la présidence en 2016, reviendra pour une autre saison, bien que la tournée de Bill and Hillary soit maintenant une débâcle avérée avec des sièges vides et des billets à prix réduits. Joe Biden et Bernie Sanders reviendront peut-être aussi. Et que dire des nouveaux visages dans la course à la présidence - Beto O'Rourke, l'ancien maire de la Nouvelle-Orléans Mitch Landrieu, l'ancien gouverneur du Massachusetts Deval Patrick, l'ancien procureur général Eric H. Holder Jr. et Julian Castro, ancien secrétaire au logement, de Sens. Kirsten Gillibrand, Cory Booker et Kamala Harris, le maire de Los Angeles Eric Garcetti et les milliardaires Tom Steyer et Michael Bloomberg ?

C'est une version politique de l'émission de télé-réalité « Survivor ». Qui sera le premier K.O. ? Qui se qualifiera pour les demi-finales et les finales ? Qui est le plus sournois et le plus rusé ? Qui en sortira vainqueur ? Nous pouvons voter pour les candidats qui nous attirent le plus, ou au moins voter contre ceux que nous détestons le plus. Les journaux télévisés, en prélude à l'imbécillité incessante à venir, ont passé les derniers jours à spéculer sur le nom de Mitt Romney qui sera endossé dans la course 2020. En voilà une question brûlante et d'importance nationale.

Le Parti démocrate, en vue de briguer le pouvoir en 2021 au lieu de proposer un changement de politique réel, mise tout ses pions sur l'animosité profonde qui existe envers le président Trump. Il n'a aucunement l'intention d'instituer de véritables programmes populistes, de reconstruire les syndicats, de financer une sécurité sociale universelle, d'offrir la gratuité des études universitaires ou de mettre un frein aux activités criminelles des multinationales et des grandes banques. La machine de guerre continuera de mener ses guerres illimitées et consommera  la moitié des dépenses discrétionnaires. Les nouveaux membres populistes du Congrès ne seront que de la poudre aux yeux, mis en scène, comme Sanders, pour faire croire aux électeurs que le Parti démocrate est capable de se réformer. La plupart des électeurs, pour cette raison, « votent par haine, contre les ennemis et contre le système en général, pas vraiment pour qui que ce soit en particulier », comme le souligne le journaliste Matt Taibbi.

Les travailleurs et les travailleuses méprisent tout particulièrement les politiciens s'exprimant de manière sophistiquée - y compris les Clinton et Barack Obama - et les « experts » bien lisses sur leurs écrans, ceux qui leur ont vendu les escroqueries de la désindustrialisation, la déréglementation, l'austérité, le sauvetage des banques, presque deux décennies de guerre constante, les délocalisations, les réductions d'impôts pour les riches et la paupérisation des classes populaires comme étant la voie du progrès. Trump s'accroche au soutien des travailleurs blancs américains parce qu'il exprime, par ses insultes d'adolescent et le dynamitage des normes politiques, la haine légitime qu'ils éprouvent envers les élites dirigeantes bien nanties et instruites qui les ont trahis. Les démocrates comprennent qu'il faut quelqu'un d'aussi révoltant que Trump pour mettre le feu à leur base endormie dans laquelle des millions de personnes ne votent pas. Ils s'accrochent à une tactique de « n'importe qui sauf Trump » même si elle n'a pas fonctionné en 2016.

Les médias grand public ignorent les enjeux et les politiques, puisqu'il y a peu de désaccord réel entre les candidats, et présentent ces élections comme s'il s'agissait d'un concours de beauté. La question fondamentale que se pose la presse n'est pas de savoir ce que défendent les candidats, mais de trouver lesquels plaisent le plus aux électeurs. Pour l'instant, La sénatrice Elizabeth Warren ne gagne pas ce concours de popularité. Un sondage CNN/Des Moines Register Iowa - oui, les sondages dans l'Iowa ont déjà commencé... - la place au quatrième rang, avec seulement 8 % de soutien parmi les démocrates interrogés, derrière Joe Biden, Bernie Sanders et Beto O'Rourke.

Nos dirigeants d'entreprise n'ont pas besoin de dénoncer la démocratie. Les lois démocratiques régissant le financement des campagnes, ont été subverties et redéfinies par les tribunaux et les organes législatifs pour servir le pouvoir des multinationales. Cette démocratie gérée pour accommoder les puissances de l'argent a transformé les élections en une vaste production théâtrale chorégraphiée. Les politiciens fonctionnent sur des questions « morales » et ont recours à des experts en relations publiques pour créer des personnalités fabriquées. Trump a construit son image via une émission de télé-réalité et s'est avéré plus habile que ses rivaux à jouer à ce jeu la dernière fois.

Les politiciens doivent désormais s'en tenir au scénario et à leurs rôles bien définis. Ils expriment un positivisme exubérant et défient la réalité sur l'avenir de l'Amérique. Ils sont inébranlables dans leur éloge obséquieux des « héros » de la nation, dans l'armée et dans l'application de la loi. Ils sont silencieux sur les crimes de l'empire et ignorent le sort des pauvres ; en effet, le mot « pauvre » est banni de leur vocabulaire. Ils prétendent que nous ne vivons pas dans une oligarchie corporative, bien qu'ils reconnaissent les attaques contre la classe moyenne et promettent d'en endiguer ses causes. Ils se fendent de récits personnels émouvants sur les difficultés qu'ils ont surmontées dans leur propre vie pour devenir des « gagnants » - le plus ridicule étant  l'affirmation de Trump selon laquelle il a transformé un « très petit » prêt de son père en un empire immobilier qui vaut plusieurs milliards de dollars. Ils nous signifient qu'ils sont des nôtres et que nous pouvons devenir comme eux. Ils font défiler leurs femmes, leurs maris et leurs enfants, même quand Melania Trump semble avoir été prise en otage, pour se faire passer pour des hommes et des femmes de famille normaux et respectables. Ils prétendent être des outsiders, alors qu'ils ont une longue carrière politique et sont issus de l'élite dirigeante fortunée. Ils ne sont pas différents des gourous du développement personnel qui ignorent l'injustice systémique et la décadence sociale pour mettre en place des plans de réussite personnels prémâchés. C'est le triomphe de l'artifice, ce que  Benjamin DeMott appelait la « politique de la camelote ».

Ceux qui ne jouent pas à ce jeu, comme Ralph Nader, ou qui, comme Sanders, y jouent à contrecœur - Sanders a refusé l'argent des entreprises, a appelé à réformer « le budget annuel inconsidéré et dispendieux du Pentagone » et aborde les questions de classe - sont ridiculisés et marginalisés par les médias qui interdisent les ambiguïtés, les nuances et un véritable dialogue. Le succès de Trump en tant que candidat est dû, en grande partie, à l'attention constante que lui portent les médias. Ceux qui, comme Sanders, tentent de défier les règles du jeu sont punis. Le but est de divertir. Les politiciens qui sauront amuser la galerie et occuper la scène s'en sortiront bien. Les mauvais amuseurs beaucoup moins bien. Les réseaux cherchent à attirer les téléspectateurs et à augmenter les profits, et non à diffuser des informations sur des questions politiques. Les électeurs n'ont que peu ou pas leur mot à dire quant à savoir qui décide de se présenter, qui est financé, comment les campagnes sont gérées, ce que disent les annonces télévisées, quels candidats sont couverts par la presse ou qui est invité aux débats présidentiels. Ce sont des spectateurs, des pions utilisés pour légitimer le spectacle politique.

« Il ne s'agit pas seulement de corruption grossière », écrit le philosophe politique  Sheldon Wolin dans Democracy Incorporated : Managed Democracy and the Spector of Inverted Totalitarianism. ["Démocratie intégrée : La démocratie gérée et le spectre du totalitarisme inversé », NdT]. « Les contributions aux campagnes électorales sont un outil essentiel de la gestion politique. Elles créent une hiérarchie qui calibre, en termes strictement quantitatifs et objectifs, les intérêts prioritaires. L'ampleur de la corruption qui se produit régulièrement avant les élections signifie que la corruption n'est pas une anomalie mais un élément essentiel du fonctionnement d'une démocratie gérée. Le système bien ancré de pots-de-vin et de corruption n'implique aucune violence physique, aucun soldat en chemise brune, aucune coercition à l'égard de l'opposition politique. Bien que les tactiques ne soient pas celles des nazis, le résultat final est l'équivalent inversé. L'opposition n'a pas été liquidée, mais rendue stérile. »

Ce processus, écrit Wolin, a transformé l'électorat en « une création hybride, à la fois cinémato-graphique et consommatrice ». Comme un spectateur de cinéma ou de télévision, il serait crédule, nourri de l'irréalité des images à l'écran, des exploits et des situations impossibles à dépeindre, ou de la promesse d'une transformation personnelle par un nouveau produit. En cela, les élites ont été encouragées par la longue tradition américaine d'évangélisation dramatique, par la ferveur collective et les fantasmes populaires du miraculeux. Des « camp meetings » du XIXe siècle [un camp meeting est une forme de rassemblement chrétien pouvant durer plusieurs jours, NdT] en passant par les Billy Sundays du XXe siècle [William Ashley « Billy » Sunday est un joueur américain de base-ball qui est devenu l'évangéliste américain le plus célèbre et le plus influent durant les deux premières décennies de XXe siècle, NdT] jusqu'au télévangéliste du XXIe siècle doté d'un savoir-faire politique », ce n'était pas des actes de foi.

Les sociétés propriétaires des médias et les deux principaux partis politiques ont tout intérêt à ce qu'il n'y ait jamais de discussion publique sérieuse sur des questions allant de notre système de couverture sociale, des guerres sans fin au boycott fiscal que les grandes sociétés ont organisé. Le système corporatif est présenté comme un sacro-saint et l'idéologie du  néolibéralisme comme une loi naturelle indépassable. Les corporations financent le spectacle et en ont pour leur argent.

Sanders, semble-t-il, se présentera à nouveau comme démocrate, malgré  le vol de sa nomination en 2016 par Hillary Clinton et la hiérarchie du Parti démocrate. Sa prochaine campagne, pour citer Samuel Johnson, sera le triomphe de l'espoir sur l'expérience. L'establishment démocrate et les requins des médias vont, si Sanders utilise le vieux livre de stratégie, le dévorer. Ils ont déjà  sévèrement diminué sa stature en le transformant en aboyeur pour Clinton et Chuck Schumer.

Les différences entre les médias de droite et les médias libéraux sont minuscules. Comme l'écrit Taibbi dans Insane Clown President : Dispatches From the 2016 Circus [Le président des clowns cinglés : Dépêches du cirque 2016, NdT], ils ne sont « en réalité que deux stratégies visant au même sensationnalisme nihiliste et reptilien. L'histoire idéale de CNN est celle d'un bébé au fond d'un puit, alors que l'histoire idéale de Fox serait probablement celle d'un bébé jeté dans un puit par un terroriste musulman ou un activiste d' ACORN. Les deux chaînes offrent le même service, c'est juste que la version Fox est un peu plus perverse. »

« Les élections sont beaucoup de choses, mais au plus haut niveau c'est surtout une question d'argent », écrit Taibbi. « Les gens qui parrainent les campagnes électorales, qui paient des centaines de millions de dollars pour financer les déplacements aériens et les publicités télévisées des candidats ainsi que les fanfares de 25 instruments, ont des besoins concrets. Ils veulent des exemptions fiscales, l'obtention et la garantie de contrats fédéraux, des assouplissements réglementaires, un financement bon marché, une sécurité garantie et gratuite pour les voies maritimes qu'ils empruntent, des applications arrangeantes sur les lois antitrust et des dizaines d'autres choses. »

« La plupart du temps, ils se fichent de l'avortement, du mariage gay, des bourses scolaires ou de n'importe quelles questions sociales à propos desquelles les autres passent leur temps à se disputer. C'est une question d'argent pour eux, et pour ce qui est de l'argent, la classe des PDG a une stratégie électorale gagnante à tous les coups depuis une génération. Ils font des dons importants aux deux partis, engageant essentiellement deux groupes de politiciens différents afin de faire connaître leurs besoins à la population. Les républicains leur donnent tout ce qu'ils veulent, alors que les démocrates ne leur donnent que presque tout. Ils obtiennent tout des républicains parce qu'il n'est pas nécessaire de faire une seule concession à un électeur républicain. Tout ce que vous avez à faire pour obtenir un vote républicain, c'est de montrer des tas de photos de gays qui s'embrassent ou d'enfants noirs avec leur pantalon baissé ou de bébés mexicains dans une salle d'urgence. »

La stratégie républicaine de jouer au plus petit dénominateur commun garantissait que les idiots utiles finiraient par prendre le pouvoir et éliraient l'un des leurs, avec Donald Trump. Trump est le résultat même de la mutation humaine d'un âge analphabète et saturé par les pixels. Comme des dizaines de millions d'autres Américains, il croit tout ce qu'il voit à la télévision. Il ne lit pas. Il est consumé par la vanité et le culte du moi. C'est un théoricien du complot. Il accuse les boucs émissaires tels que les immigrants mexicains et les musulmans, et bien sûr le Parti démocrate, des maux sociaux et économiques complexes de l'Amérique. Le Parti démocrate, à son tour, accuse l'élection de Trump d'avoir bénéficié du soutien de la Russie et de l'ancien directeur du FBI  James Comey. C'est le théâtre de l'absurde.

Le charabia puéril de Trump est le nouveau langage du discours politique. Ses tweets moqueurs contre ses ennemis sont contrés par ses ennemis par des tweets du même acabit. Ces insultes dignes de l'école primaire dominent le quotidien des actualités. Le processus politique, otage des intérêts commerciaux, favorise le niveau d'imbécillité de Trump. L'élection présidentielle de 2020 a commencé. Le cirque, avec ses monstres, ses escrocs et ses clowns, est ouvert pour les affaires.

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 07-01-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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