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En Dordogne, les Gilets jaunes tiennent bon. Leur but : la démocratie et une Assemblée constituante

30-03-2019 reporterre.net 13 min #154115

À Montpon, en Dordogne, la mobilisation des Gilets jaunes ne faiblit pas. Ils ont renforcé le fonctionnement de leur QG et s'investissent de plus en plus dans les manifestations du week-end.Tout en réfléchissant à la stratégie du mouvement.

  • Montpon-Ménestérol (Dordogne), reportage

Pour faire le point sur le mouvement des Gilets jaunes, Reporterre a décidé de retourner sur des ronds-points où il s'était rendu au début de la mobilisation. Aujourd'hui, il vous emmène à Ménesplet, en Dordogne, où les Gilets jaunes de Montpon-Ménestérol ont installé leur QG. Dans ce premier article, il sera question de leur implication dans les manifestations du samedi.

  • Ménesplet (Dordogne), reportage

Mardi 26 mars, 19 h 30. Le parking du supermarché discount Netto de Ménesplet est presque vide dans la lumière déclinante. Mais de l'autre côté de la route, l'animation règne autour du brasero crépitant du « QG » des Gilets jaunes de Montpon-Ménestérol, où une quinzaine de personnes sont rassemblées. Sous l'auvent, devant un public hilare, Elma et David improvisent en karaoké « Résiste », de France Gall, sur une vidéo Youtube. Elma enchaîne sur la Marseillaise version Gilets jaunes : « Allons enfants de la patrie / Les Gilets jaunes sont arrivés ! / Contre nous de la macronie / Personne va nous arrêter / De rouler et de manifester ! / Entendez-vous notre ras-le-bol... »

A première vue, rien n'a beaucoup changé depuis  la première visite de Reporterre au QG, les 6 et 7 janvier derniers. On repère juste quelques indices d'enracinement : l'aloe vera en pleine forme sur le frigo, la cuisine intégralement réaménagée en palettes et garnie d'une batterie de petit électroménager - friteuse comprise, le tableau tricolore d'une Marianne en pleurs peint par Sarah, Gilet jaune de la première heure. Et même, derrière le, le cabanon abritant les toilettes sèches creusées par Thibault, le fils de Sarah - « Il en a bavé ! », rigole Marine. L'histoire est pourtant plus mouvementée qu'il n'y paraît. « Après notre installation le 4 janvier, nous sommes restés devant Netto pendant trois semaines, raconte Christophe, le mari de Sarah. Ensuite, nous sommes allés à Chandos, à Saint-Médard-de-Mussidan, près du plan d'eau. On était bien, mais peu visibles. Nous sommes donc revenus devant Netto la semaine dernière, le 18 ou 19 mars. »

Le QG, près du supermarché discount Netto.

Mais ce qui a surtout marqué la vie du groupe, c'est la succession de marches et de manifestations qui ont pris une importance croissante dans la mobilisation. « Il y a eu Bergerac [Dordogne], le 19 janvier, avec 1.800 personnes. Le 26 janvier, on a fait une chaîne humaine avec environ 400 personnes à Saint-André-de-Cubzac [Gironde], dans la pluie et le vent. Puis Nontron [Dordogne], le 2 mars, qui n'a pas trop pris parce que le même week-end Angoulême recevait  Jérôme Rodrigues [une des figures du mouvement, blessée à l'œil droit le 26 janvier à Paris, NDLR] et le Youtubeur Ramous. On a aussi participé à une marche à Libourne [Gironde], pour essayer de ne pas se cantonner à la Dordogne. Et nombre d'entre nous vont manifester chaque week-end à Bordeaux, quand ce n'est pas Paris », énumère Sarah.

Julien, Christophe, Sarah, Cedric, Thibaut et Angelique sont montés à Paris le 16 mars.

Un groupe de dix Gilets jaunes de Montpon s'est rendu à Paris pour la grande manifestation du 16 mars, sur les Champs-Élysée. Julien était du voyage. « Ça a été un déclic, raconte-t-il. J'avais déjà participé à des manifestations à Montpon, Angoulême et Bordeaux. Cela faisait quinze jours qu'il y avait relativement moins de monde. Mais à Paris, ça a été la remontée. Tout à coup, les gens n'avaient plus peur. » Il a été ému par « l'entraide entre les gens » : « Quand un se fait interpeller, les autres arrivent pour le sauver, éviter qu'il ne se fasse embarquer ou taper. »

« Le temps fort, pour moi, ce sont les manifestations, confirme Angélique, alias Angèle. Surtout quand on a été à la capitale. D'être dans l'action, de voir ces gens déterminés, comment les CRS fonctionnent... » « On devient addict aux manifs ! s'exclame Sarah. De cette fusion, de tout le monde qui se soutient, se tutoie et chante ensemble dans la fraternité. Tout le monde s'entraide : si quelqu'un manque d'eau, il y aura toujours un autre pour lui en donner. On rencontre des gens de tous âges. À Bordeaux, on a croisé beaucoup de retraités, de personnes handicapées, de gens oubliés de la société. Thibault a été très ému par un vieux monsieur de 80 ans qui avait épinglé sur sa poitrine une photo de son petit-fils, avec marqué ''Papy fait de la résistance et c'est pour toi'' Il ne manifestait même pas pour lui-même ! » « Ça remotive de voir tous ces gens, poursuit Christophe. En plus, si on rentre chez nous maintenant sans avoir rien obtenu et que Macron est toujours là, il va faire voter des lois qui feront qu'on ne pourra plus mettre un pied dehors. Ça a déjà commencé avec la loi anti-casseurs. »

Sarah : « Il est important de montrer qu'on n'a pas peur de manifester ».

Car les manifs ne laissent pas que de bons souvenirs. Un peu plus loin, Jean se remémore des instants d'angoisse avec Thibault : « La manifestation Péribus, le 16 décembre à Périgueux, m'a travaillé pendant deux ou trois jours. Quand j'ai vu six policiers de la BAC [brigade anti-criminalité] se précipiter sur Christophe, puis qu'il y a eu ce mouvement de foule... Heureusement que je me suis appuyé au mur du cimetière, sinon je me serais fait piétiner. En rentrant, j'ai fait une crise de nerfs. Ce sentiment d'impuissance m'a donné la rage ! » Christophe, ses deux fils Thibault et Tanguy, et Fabiano, un autre Gilet jaune, ont même été interpellés au cours de ce rassemblement et jugés le 21 janvier. Thibault a écopé de cinq mois de prison avec sursis et deux ans de mise à l'épreuve, Christophe et Tanguy de travaux d'intérêt général. « Pour moi, le procureur avait demandé cinq mois de prison ferme et huit mois avec sursis pour Christophe et Tanguy. Mais notre avocat a réussi à faire sauter la  qualification de ''participation à un groupement''. Il ne voulait pas qu'on ait d'interdiction de manifester. »

Pendant que les premiers arrivés papotent, les retardataires arrivent. Juste le temps de faire la bise aux amis et d'échanger les dernières nouvelles, d'avaler une cuisse de poulet grillé et de piquer une poignée de frites avant le début de la réunion hebdomadaire, fixée chaque mardi à 20 h 30. Dans la lumière mouvante des flammes du brasero, les Gilets jaunes dépassent les échanges de souvenirs de manif pour débattre sur la stratégie à adopter pour atteindre leurs objectifs - démission d'Emmanuel Macron, formation d'une assemblée constituante et lancement de la VIe République, intégrant comme outil le référendum d'initiative populaire (RIC). « À l'heure actuelle, je pense qu'il est important de montrer qu'on n'a pas peur de continuer à manifester », commence Sarah. « Ce qu'il faut, c'est soutenir Geneviève Legay »,  cette porte-parole d'Attac âgée de 73 ans qui a été grièvement blessée par une charge policière lors de l'acte XIX des Gilets jaunes, le 23 mars à Nice, abonde Julien. « La violence ne débouchera que sur le chaos et le droit de l'État à utiliser plus de Flash-Ball, objecte François. Plus nous sommes violentés, plus nous devons nous montrer doux. Si nous réagissons de la manière dont l'ennemi souhaite que nous réagissions, nous sommes déjà perdus. On ne parle pas d'émotion, mais de l'avenir du mouvement et de victoire finale. » « Il faut être plus malin et ne pas se laisser manipuler. Ne rentrons pas dans leurs provocations », plaide David à son tour.

Angélique « Angèle » trace les lettres d'une banderole.

Nathalie, qui avec son compagnon Joël documente la mobilisation des Gilets jaunes depuis son commencement, a posé sa caméra pour intervenir : « Émotionnellement, on ne peut pas faire autrement qu'avoir la rage. Mais que ça ne nous empêche pas de prendre du recul et de ne pas tomber dans les pièges qui nous sont tendus. Pourquoi ils ont laissé faire de la casse le 16 mars à Paris ? Pourquoi personne n'a été fouillé à l'entrée des Champs-Élysées, pourquoi on y est entrés comme dans du beurre, pourquoi on se demandait tout le temps où étaient les CRS ? Ce n'est pas un hasard. C'est que ça les arrangeait qu'il y ait de la casse. » Pour elle, « ce genre de violence a quand même eu un intérêt : d'avoir démasqué ce pouvoir, qui est en réalité un pouvoir autoritaire, capable d'envoyer l'armée ».

Pour Nathalie, « il faut continuer la stratégie du harcèlement. Le pouvoir ne peut pas se permettre que des manifestations mobilisent les forces de l'ordre en masse tous les samedis. C'est une guerre d'usure. Je pense même qu'il est important qu'il y ait de la casse de temps en temps, parce que ça fait parler de soi et ça montre que ça peut dégéréner. Ça déstabilise le pouvoir. Mais cela ne doit pas être systématique. Il faut mener une guerre douce, montrer qu'on est là, qu'on est toujours là. » Selon elle, cette stratégie commence à porter ses fruits : « Macron est affaibli. Il a été remis à sa place par l'ONU, le Parlement européen, le Conseil de l'Europe, le Défenseur des droits... Même Schäuble, ancien ministre des Finances allemand, a dit que Macron était ''game over'' ! » Quelques instants auparavant, Julien défendait la même stratégie : « Il ne faut pas quitter les ronds-points mais aller dans les grandes villes, se mobiliser tous les jours, tous les jours, tous les jours, pour épuiser. Parce que je ne dis pas que c'est de la gnognotte ce qu'on fait, mais pour l'instant nos manifestations ont une heure de début et une heure de fin. Il faudrait plus de monde et faire le 3x8, surtout qu'on arrive aux fortes chaleurs où les tortues Ninja souffrent plus que nous qui pouvons venir en short et en tongs. »

La liste des morts depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, pour un projet de croix sur le rond-point.

Une stratégie payante et mobilisatrice une partie du groupe a d'ailleurs prévu d'aller manifester ce samedi à Bordeaux, aux côtés d'Éric Drouet et de Jérôme Rodrigues, mais également coûteuse. Pendant que des parts du délicieux gâteau au citron de Nirvana circulent, les langues se délient sur les implications intimes de cette stratégie. « J'ai dit à mon fils Thomas, 15 ans, que je devais aller en manif mais que ça impliquait que je puisse être placée en garde à vue ou me faire blesser par un tir de LBD. Quand il m'a dit qu'il était fier de moi, ça m'a pris au coeur », confie Angèle. « Moi, j'évite d'en parler à Anouk, parce qu'à 10 ans j'ai peur qu'elle fasse des cauchemars. C'est sûr que notre vie de famille en pâtit un peu. Mon beau-père a dû garder Anouk, et Mira, 14 ans, pour que Sam et moi on puisse aller en manif. Mais la plupart du temps, on y va chacun notre tour, pour qu'en cas de garde à vue ou de blessure il en reste un pour assurer pour les enfants. Parce qu'il faut y aller quand même », répond une autre Nathalie.

Dans la caravane, Maïlie, 15 ans, la fille de Jean et Nirvana, et Brenda, 12 ans, la fille de Julien, tiennent leur propre réunion des Gilets jaunes junior. « La semaine dernière, on a demandé à intervenir lors de la réunion hebdomadaire. On a expliqué qu'on se sentait rejetées du fait de ne pas pouvoir aller en manifestation, parce que c'est dangereux. On a donc décidé de participer en rédigeant des tracts, qu'on va distribuer au marché », explique Maïlie. Après réflexion, les adolescentes ont décidé de ne pas mettre « Gilets jaunes » dans le titre, mais de les intituler « Les enfants en colère ». « On va aussi commander des tee-shirts ''Macron, j'peux pas j'ai Gilets jaunes'' et essayer de les vendre », complète Brenda. Les sommes récoltées seront réinvesties pour moitié dans de nouveaux tracts et tee-shirts, et l'autre moitié ira dans la cagnotte des Gilets jaunes, qui sert notamment à financer le fonctionnement du QG. Pour les deux filles, ce sera aussi l'occasion de prendre la température de l'opinion sur les Gilets jaunes. « Peut-être que quand ils verront des enfants, les gens vont réfléchir et que ça ramènera du monde », espère Brenda. Pour l'instant, rares sont leurs camarades investis dans le mouvement : « Nous sommes inquiètes pour notre avenir. Mais c'est comme si les autres s'en fichaient. Ce qui les intéresse, c'est de traîner sur leurs téléphones portables et de faire les gens riches », déplore Maïlie. Elles, en revanche, soutiennent le mouvement de tout leur coeur : « J'aime que mes parents soient autant investis, confie Maïlie. Le groupe est comme une deuxième famille. Quand je ne viens pas là pendant plusieurs jours, ça finit par me manquer. » « Au début, c'était un peu pénible parce que je voyais moins mon père, raconte Brenda. Mais maintenant que je comprends pourquoi il fait ça, je n'ai plus envie de rentrer chez moi. »

 reporterre.net

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