Adieu au dollar. Par Chris Hedges

14-03-2019 les-crises.fr 11 min #153411

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 04-02-2019

M. Fish / Truthdig

Par Chris Hedges

3 février 2019

La présidence incompétente et corrompue de Donald Trump a involontairement porté un coup fatal à l'empire américain : l'abandon du dollar comme  principale monnaie de réserve mondiale. Partout dans le monde, en particulier en Europe, les pays ont perdu confiance dans la capacité des États-Unis à agir de manière rationnelle, et encore moins à diriger, dans les domaines des finances internationales, du commerce, de la diplomatie et de la guerre. Ces pays démantèlent discrètement l'alliance vieille de sept décennies avec les États-Unis et mettent en place des systèmes alternatifs de commerce bilatéral. Cette reconfiguration du système financier mondial sera fatale à l'empire américain, comme le soulignent depuis longtemps l'historien  Alfred McCoy et l'économiste  Michael Hudson. Elle déclenchera une spirale économique fatale, incluant une forte inflation, qui nécessitera une contraction militaire massive à l'étranger et plongera les États-Unis dans une dépression prolongée. Trump, plutôt que de rendre l'Amérique grande à nouveau, s'est avéré, sans le vouloir, être le fossoyeur le plus offensif de l'empire.

L'administration Trump a saboté de façon capricieuse les institutions mondiales, dont l'OTAN, l'Union européenne, les Nations Unies, la Banque mondiale et le FMI, qui couvrent et légitiment l'impérialisme américain et l'hégémonie économique mondiale. L'empire américain, comme le souligne McCoy, a toujours été un hybride d'anciens empires. Il a développé, écrit-il, « une forme distinctive de gouvernance mondiale qui incorporait des aspects des empires précédents, anciens et modernes. Cet imperium américain unique en son genre était athénien dans sa capacité à forger des coalitions entre alliés ; romain dans sa dépendance à l'égard des légions qui occupaient des bases militaires dans la plupart des pays connus ; et britannique dans son aspiration à fusionner culture, commerce et alliances dans un système global qui couvrait le globe. »

Lorsque George W. Bush a unilatéralement envahi l'Irak, défiant avec sa doctrine de guerre préventive le droit international et rejetant les protestations des alliés traditionnels, il a initié la rupture. Mais Trump a approfondi les fissures. Le retrait de l'administration Trump de l'accord nucléaire iranien de 2015, bien que l'Iran ait respecté l'accord, et l'exigence que les nations européennes se retirent ou subissent également les sanctions américaines a fait en sorte que des nations européennes soient mises en difficultés et établissent un système monétaire alternatif qui exclut les États-Unis. L'Iran n'accepte plus le dollar pour le pétrole sur les marchés internationaux et l'a remplacé par l'euro, ce qui est un facteur non négligeable qui contribue à l'animosité profonde de Washington pour Téhéran. La Turquie abandonne également le dollar. Les États-Unis exigent que l'Allemagne et d'autres états européens mettent fin à l'importation de gaz russe, et les Européens ont eux aussi ignoré Washington. La Chine et la Russie, traditionnellement antagonistes, travaillent maintenant en tandem pour se libérer du dollar. Moscou a transféré 100 milliards de dollars de ses réserves en yuan chinois, yen japonais et euros. Et, tout aussi inquiétant, depuis 2014, les gouvernements étrangers ne stockent plus leurs réserves d'or aux États-Unis ou, comme dans le cas de l'Allemagne, les retirent de la Réserve fédérale. L'Allemagne a rapatrié ses 300 tonnes de lingots d'or. Les Pays-Bas ont rapatrié leurs 100 tonnes.

L'intervention des États-Unis au Venezuela, la guerre commerciale potentielle avec la Chine, le retrait des accords internationaux sur le climat, le retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), le shutdown à Washington, la fermeture du gouvernement et la multiplication des hostilités avec l'Iran ne présagent rien de bon pour les États-Unis. La politique étrangère et financière américaine est prise en otage par les caprices bizarres d'idéologues arriérés tels que Mike Pompeo, John Bolton et Elliott Abrams. Cela garantit un chaos plus général ainsi que des efforts accrus de la part des nations du monde entier pour se libérer de l'étau économique que les États-Unis ont effectivement mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit seulement de savoir si le dollar sera mis de côté ou non. Que ce soit Trump, avec ses compagnons idéologues d'extrême droite, qui ait détruit les structures internationales mises en place par des capitalistes mondialistes, plutôt que par les socialistes que ces capitalistes ont cherché à écraser en investissant des ressources énormes, est d'une ironie navrante.

L'historien Ronald Robinson soutenait que la domination impériale britannique était morte « lorsque les dirigeants coloniaux n'avaient plus eu de collaborateurs indigènes ». Le résultat, a-t-il noté, est que « l'inversion de la collaboration en non-coopération a largement déterminé le moment de la décolonisation ». Ce processus d'aliénation des alliés et collaborateurs traditionnels des États-Unis aura le même effet. Comme le souligne McCoy, « tous les empires modernes ont compté sur des substituts fiables pour traduire leur pouvoir mondial en contrôle local - et pour la plupart d'entre eux, le moment où ces élites ont commencé à s'agiter, à répondre et à affirmer leurs propres intentions a été aussi le moment où l'on savait que l'effondrement impérial était une possibilité ».

Le dollar, en raison de la dette astronomique du gouvernement qui s'élève maintenant à 21 billions de dollars, dette qui sera augmentée par les réductions d'impôt de Trump qui coûteront 1,5 billion de dollars au Trésor américain au cours de la prochaine décennie, cette dette est de moins en moins fiable. Le ratio de la dette au PIB est maintenant supérieur à 100 %, un feu rouge clignotant pour les économistes. Notre déficit commercial massif dépend de la vente de bons du Trésor à l'étranger. Une fois que ces obligations perdront de leur valeur et ne seront plus considérées comme un investissement stable, le dollar subira une dévaluation considérable. Il y a des signes que ce processus est en cours. Les réserves des Banques centrales détiennent moins de dollars qu'en 2004. Il y a moins de paiements SWIFT - l'échange de virements interbancaires - en dollars qu'en 2015. La moitié du commerce international est facturée en dollars, bien que la part américaine du commerce international ne soit que de 10 %.

« En fin de compte, nous aurons des monnaies de réserve autres que le dollar américain », a annoncé le mois dernier le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mark Carney.

Soixante et un pourcents  des réserves étrangères de devises sont en dollars. Au fur et à mesure que ces réserves en dollars seront remplacées par d'autres monnaies, le recul du dollar s'accélérera. L'imprudence des politiques financières américaines ne fera qu'exacerber la crise. « Si les emprunts illimités, financés par la planche à billets, étaient une voie vers la prospérité », a dit récemment Irwin M. Stelzer de l'Institut Hudson, « alors le Venezuela et le Zimbabwe seraient en tête des tableaux de croissance. »

M. McCoy explique à quoi ressemblerait un ordre financier mondial sans lien avec le dollar :

« Pour la majorité des Américains, les années 2020 seront probablement considérées comme une décennie démoralisante marquée par la hausse des prix, la stagnation des salaires et la perte de compétitivité internationale. Après des années de déficits croissants alimentés par des guerres incessantes dans des pays lointains, le dollar américain perdra en 2030 son statut spécial de monnaie de réserve dominante dans le monde.

Subitement, il y aura des hausses de prix punitives pour les importations américaines allant des vêtements aux ordinateurs. Et les coûts de toutes les activités à l'étranger exploseront également, ce qui rendra les déplacements des touristes et des troupes prohibitifs. Incapable de combler ses déficits croissants en vendant à l'étranger des bons du Trésor maintenant dépréciés, Washington sera finalement contraint de réduire son budget militaire pléthorique. Sous la pression dans le pays et à l'étranger, ses forces commenceront à se retirer de centaines de bases à l'étranger et à se retrancher dans un périmètre continental. Un tel geste aussi désespéré arrivera cependant trop tard.

Face à une superpuissance en voie de disparition incapable de payer ses factures, la Chine, l'Inde, l'Iran, la Russie et d'autres puissances contesteront de manière provocante la domination américaine sur les océans, l'espace et le cyberespace. »

L'effondrement du dollar signifiera, écrit McCoy, « une flambée des prix, un chômage sans cesse croissant et une baisse continue des salaires réels tout au long des années 2020, les divisions internes se transformeront en affrontements violents et en débats qui diviseront, souvent sur des questions symboliques et sans importance ». La profonde désillusion et la rage généralisée ouvriront la porte à Trump, ou à un démagogue à la Trump, pour s'en prendre, peut-être en incitant à la violence, aux boucs émissaires dans le pays et à l'étranger. Mais d'ici là, l'empire américain sera tellement affaibli que ses menaces seront, du moins pour ceux qui se trouvent à l'extérieur de ses frontières, largement dénuées de sens.

Il est impossible de prédire quand cette désaffection pour le dollar aura lieu. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'économie américaine avait dépassé l'économie britannique, mais ce n'est qu'au milieu du XXe siècle que le dollar a remplacé la livre sterling pour devenir la monnaie dominante du commerce international. La part de la livre sterling dans les réserves de change des banques centrales internationales est tombée d'environ 60 % au début des années 50 à moins de 5 % dans les années 70. Sa valeur est passée de plus de 4 dollars la livre à la fin de la Seconde Guerre mondiale à presque parité avec le dollar. L'économie britannique est entrée dans une spirale infernale. Et ce choc économique a marqué pour les Britanniques, comme pour nous, la fin d'un empire.

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 04-02-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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