État espagnol : Haro sur le rapporteur

11-02-2019 6 articles tlaxcala-int.org 7 min #152010

 Aníbal Malvar

Depuis que Pedro Sanchez est devenu Président du Conseil le 2 juin 2018, grâce à une coalition (minoritaire) où figurent des partis catalanistes, il a ouvert des négociations avec la Généralité. Mais, alors qu'il semblait accepter la nomination d'un « rapporteur » (« relator »), les partis de droite extrême, le PP, Ciudadanos, Vox, sans compter les dirigeants PSOE de régions autonomes, ont déclenché une campagne de presse d'une telle violence que Sanchez a fait marche arrière et déclaré qu'il mettait fin aux négociations. Bien qu'il évoque des personnages typiquement espagnols, cet article rappelle d'autres situations, dans d'autres pays (ainsi la mise en cause, de plus en plus pratiquée, de la légitimité d'un gouvernement) ; Macron pourrait même y trouver des idées pour son grand Débat sur les Gilets Jaunes.-RL

-Qui est ce monsieur ?
-Un rapporteur

Moi, quand on me parle du rapporteur, c'est comme si j'étais pris d'une sueur thermométrique, une crainte, une frayeur, une peur panique, une angoisse, un tremblement et un frisson. Si nous n'étions pas si castillanoparlants, et fervents supporters de Vox, et de l'Espagne, et de don Pelayo (1), nous appellerions le rapporteur The Reporter (lisez ripôrter et mettez-lui un œil en titane liquide et la tête de Josu Ternera (2)). « Accepter un médiateur dans ce conflit est une insulte à la démocratie constitutionnelle », nous dit El Mundo dans son éditorial de vendredi. Le journal à la sphère appelle à « une réaction politique et civique » contre ce monsieur si célèbre, et on imagine une moitié d'Espagne machete en main, poursuivant par monts et par vaux un bureaucrate à visière et encrier ; et, pourquoi ne pas le dire, l'image fait quelque peu rire. Surtout quand on connaît nos coutumes culturelles, car il est bien probable que le rapporteur finisse par être lancé, telle une chèvre, du haut d'un clocher, lors des fêtes patronales de nos villages.

Pour La Razón, qui dit dans son éditorial qu' « il faut manifester plus que jamais », les « mécanismes

de dialogue avec les séparatistes dégradent notre cadre institutionnel ». C'est-à-dire que cette idée du dialogue est peu constitutionnelle, et que le problème catalan doit se régler à coups de matraques, avec des peines de prison préventive à perpétuité, et en ôtant des trottoirs des petits rubans jaunes (3). On est bien partis.

L'ABC a mis sur sa couverture d'aujourd'hui un grand drapeau espagnol avec les noms de Pablo Casado et Albert Rivera (4) en rouge. J'en ai acheté 25 exemplaires et je les ai accrochés à mes portes-fenêtres, mais il pleut beaucoup sur cette maudite côte galicienne, et ma démonstration de patriotisme a été tout de suite abîmée. Mes voisins n'ont même pas eu le temps d'éclater de rire. « Pedro Sánchez a mis le feu au PSOE et à l'opinion publique avec cette proposition de rapporteur », nous dit le journal intégriste dans son éditorial. Du coup, il faut aussi donner au bureaucrate à la visière et l'encrier une torche embrasée. Pauvre homme ! Il risque de ne pas y avoir assez de clochers en Espagne pour en précipiter toutes ces chèvres. « Pedro Sánchez manque de la dignité politique nécessaire pour assumer la Présidence du Gouvernement de l'Espagne », déclame ABC. Et de nous demander : en quoi consiste la dignité politique ? Qui la confère, outre Bieito Rubido (5) ? Si on continue comme ça, et que Trump apprenne sur ces entrefaites à lire les journaux, un de ces jours, les Américains vont nous envahir pour préserver notre démocratie. Cela n'aurait rien d'étonnant, si on pense à quel point le pétrole est moche, et combien sont beaux nos oliviers.

El País ne cesse de m'étonner depuis que Soledad Gallego-Diaz en a pris la direction. Il semble parfois

que c'est un poète idéaliste qui écrit ses éditoriaux. Ce qui me réconcilie avec le journalisme. Ainsi : « La manifestation [de dimanche] place cette force [Vox]dans une position toujours gagnante, et elle fera du PP et de Ciudadanos ses victimes électorales, et conduira le pays tout entier jusqu'à cette voie sans issue où les intransigeances symétriques finissent par se regarder face à face. » Il ne manque à cette phrase qu'une petite dose de « noyau irradiant » pour mériter un prix national du roman. Mais nous vivons une mauvaise époque pour le lyrisme. Si mauvaise qu'on n'emprisonne même plus de poètes, seulement des rappeurs. Et après, on se gargarise, dans le journal du groupe Prisa, de « l'indépendance [judiciaire] garantie par la Constitution. » Toujours le conte de fées d'une justice indépendante. Avec des pacifistes catalans en prison préventive depuis plus d'un an. Avec des auteurs de tweets en prison pour des plaisanteries.

L'autre jour, le petit Nicolas (6) s'est proposé comme rapporteur dans le conflit catalan et, vu la situation du pays, il me semble que c'est bien la personne la plus indiquée. Quoique... je n'écarterais pas María Patiño (7) ou Kiko Matamoros (8). Tout serait télévisé. Et le programme s'appellerait Sauve-moi Espagne de Luxe (9). Que le monde entier sache que personne ne crie aussi fort que nous. Pauvre rapporteur, changé, avant même d'exister, en dahu !

N.d.l.T.

(1) Don Pelayo : noble wisigoth, qui battit les Arabes à Covadonga, en 718, initiant ainsi la Reconquête (équivalent espagnol de Charles Martel).

(2) Josu Ternera ; dirigeant d'ETA, dont la tête peut faire penser à Droopy.

(3) Rubans jaunes : c'est le symbole de la protestation contre les emprisonnements de responsables catalanistes.

(4) Pablo Casado : leader du PP

Albert Rivera : leader de Ciudadanos

(5) Bieito Rubido : directeur du journal monarchico-franquiste ABC.

(6) Le petit Nicolas : jeune homme qui faisait croire à des relations haut placées pour s'introduire dans les milieux officiels les plus huppés, et pour réaliser des escroqueries ; condamné, il est néanmoins devenu une vedette médiatique (sorte de Benalla espagnol !).

(7) María Patiño : présentatrice vedette d'émissions de ragots people.

(8) Kiko Matamoros : autre présentateur-animateur vedette, au nom évocateur (Matamoros = Tueur de Maures, surnom de Saint Jacques, héros des nationalistes espagnols).

(9) Allusion à des émissions de télé-réalité ou de commérages espagnoles.

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  blogs.publico.es
Publication date of original article: 09/02/2019

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