Guerres américaines : l'impossible victoire

09-02-2019 reseauinternational.net 13 min #151956

par DAVID ISENBERG

La nature des conflits change, et pourtant les forces armées et les gouvernements occidentaux continuent de les appréhender comme autrefois, ce qui ne leur permet pas de l’emporter sur le terrain. Selon un certain auteur, des solutions existent néanmoins.

Du côté de Washington, on présente systématiquement l’armée américaine comme la mieux équipée, la mieux entraînée, la plus redoutable, voire la plus puissante de tous les temps. Ses piètres résultats sur le terrain depuis 1945 laissent pourtant penser le contraire.

Le difficile retrait de Corée fut le prélude à d’autres replis humiliants au Sud Vietnam, en Somalie, en Afghanistan et en Irak, avec des conséquences désastreuses pour la politique, les intérêts et la réputation des États-Unis. Ces désastres n’ont été contrebalancés que par des succès de faible portée  ̶  les invasions de la Grenade et du Panama  ̶  ou bien modestes, comme la libération du Koweït au cours de la Première Guerre du Golfe.

En effet, selon le rapport détaillé établi en 2015 par le Commandement des opérations spéciales des États-Unis au sujet des conflits auxquels ces derniers ont pris part au-delà de leurs frontières au cours du siècle dernier, on dénombre 9 défaites, 43 opérations sans vainqueur établi et seulement 12 victoires.

Il semble bien que les États-Unis ne sachent plus comment se gagnent les guerres.

Un auteur sans illusions

« La dernière fois que les États-Unis ont remporté une guerre de façon incontestable, les dispositifs électroniques du monde entier fonctionnaient encore grâce à des tubes à vide », écrit l’auteur et intellectuel Sean McFate. Et ce problème ne concerne pas seulement les États-Unis, mais toutes les démocraties occidentales. « Le phénomène n’est pas exclusivement américain. Il s’agit d’une évolution inquiétante de ces 70 dernières années : l’Occident ne sait plus comment gagner les guerres », fait-il remarquer.

« La seule constante de la guerre moderne est que les armées les plus puissantes du monde perdent en règle générale face à des ennemis plus faibles. »

L’auteur sait de quoi il parle. Nouvel enfant terrible du domaine de la sécurité internationale, il jouit tout à la fois de connaissances théoriques et d’une véritable crédibilité sur le terrain. En tant que spécialiste du sujet, il enseigne la stratégie à l’Université de la défense nationale ainsi qu’à l’École des Affaires étrangères de l’Université de Georgetown.

Il a également travaillé pour la Rand Corporation, l’Atlantic Council, le Bipartisan Policy Center et la New America Foundation.

Ancien officier de l’armée américaine et ex-agent de sécurité privée, il s’est frotté aux seigneurs de guerre africains, a mis sur pied des milices, a collaboré avec des groupes armés du Sahara, a effectué des transactions d’armes en Europe de l’Est et a participé à la prévention du génocide au Burundi.

En 2015, il a publié The Modern Mercenary : Private Armies and What They Mean for World Order (Le mercenaire des temps modernes ou ce que représentent les milices privées pour l’ordre mondial). Son dernier ouvrage, publié ce 22 janvier, The New Rules of War : Victory in the Age of Durable Disorder (Les nouvelles lois de la guerre ou la Victoire à l’ère du chaos permanent) adopte une perspective plus large.

Renoncer aux méthodes du passé

Selon Sean McFate, « L’Occident subit défaite sur défaite parce qu’il souffre d’un appauvrissement stratégique. Ce que nous voudrions, c’est mener des guerres conventionnelles comme en 1945, à notre heure de gloire, et nous ne comprenons pas pourquoi nous ne sommes plus victorieux. La guerre a évolué, tout comme nos ennemis ».

« En fait, nous entretenons une vision fantasmée du passé, et c’est pourquoi nous n’y arrivons plus. Nous ne savons pas comment mener les guerres d’un genre nouveau, en particulier les guerres complexes au long cours d’aujourd’hui. »

« Au lieu de se tourner vers l’avenir, les experts regardent toujours vers le passé, ils imaginent des guerres menées par des robots et de grands combats aériens contre la Chine semblables à ce qui se faisait durant la Seconde Guerre mondiale, simplement avec une technologie plus poussée. »

L’époque du traité de paix de Westphalie du milieu du XVIIe siècle, lorsque les États-nations détenaient le monopole des agressions, est révolue. C’est aussi le cas des grandes batailles relativement bien définies s’inscrivant dans le cadre d’une guerre conventionnelle.

Au lieu de cela, des inimitiés historiques réapparaissent au gré de lignes de fractures géographiques, culturelles et religieuses. Les méthodes utilisées par l’Occident pour tenter d’y faire face, faute de véritable affrontement, sont de plus en plus inefficaces.

Selon Sean McFate, « les dissensions historiques, comme celle qui oppose musulmans sunnites et chiites, ressurgissent et déstabilisent des régions entières. Les opérations de maintien de la paix de l’ONU n’aboutissent pas, le plus souvent parce qu’il n’y a en réalité aucune paix à préserver. Rien ne semble fonctionner : négociations cruciales, interventions des superpuissances, diplomatie informelle, recours à la non-violence stratégique, consolidation des structures étatiques ou persuasion. Rien ne fonctionne.

Comme on le voit dans le titre de son dernier livre, l’auteur décrit la situation actuelle  ̶  à savoir notre époque caractérisée par les violences non étatiques et les conflits mondiaux au long cours  ̶  comme un « chaos permanent ».

« Le monde ne va pas sombrer dans l’anarchie, mais l’ordre fondé sur des règles que nous connaissons va s’écrouler et être remplacé par quelque chose de plus interdépendant, tout en étant moins contrôlable, » prévient-il.

« Le chaos s’est installé au Moyen-Orient et en Afrique, comme dans une grande partie de l’Asie et de l’Amérique latine, et il gagne à présent l’Europe. Bientôt, ce sera peut-être aussi le cas en Amérique du Nord. »

Adopter une perspective stratégique

Quelle est donc la solution ? Pour commencer, selon Sean McFate, il faut dans les grandes lignes s’attaquer au niveau tactique.

« Nous n’assurons aucun encadrement stratégique [aux États-Unis] », nous confie-t-il. « La question est à peine abordée dans les écoles militaires. Le cursus est, pour l’essentiel, totalement dépourvu d’aspects stratégiques. [Les officiers] doivent cumuler 15 ans de carrière avant d’en entendre parler. On devrait commencer dès l’âge de 18 ans. Il faut instaurer une filière « stratégie » au sein de l’armée. »

Aux plus hauts rangs, il est aussi nécessaire de revoir le choix des hauts gradés. En effet, après avoir fait remarquer que les chefs d’état-major interarmées de l’armée américaine sont toujours issus des troupes de combat  ̶  infanterie, corps blindés ou artillerie  ̶, l’auteur s’interroge : « Pourquoi n’avons-nous pas un spécialiste du renseignement au sommet de la hiérarchie militaire ? »

Au moment où certains suggèrent des frappes nucléaires tactiques pour tenter de « résoudre » le problème des îles militarisées, Sean McFate déclare avec assurance que les armes nucléaires cesseront bientôt d’être des armes de non-emploi.

Il affirme que « les armes nucléaires seront à l’avenir considérées simplement comme de grosses bombes, et les conflits nucléaires finiront par être tolérés, dans une certaine mesure, par certains. Rien ne dure éternellement. L’Inde et le Pakistan pourraient bien s’engager dans une guerre nucléaire.

« On dit aussi que si l’Arabie Saoudite abandonnait son programme nucléaire au profit du Pakistan, elle pourrait toujours le racheter par la suite. Il est très facile d’imaginer une guerre au Moyen-Orient, avec une situation semblable à celle de 1914. »

L’une des recommandations de l’auteur ne manquera pas de faire sourciller. « Il est temps de mettre sur pied une Légion étrangère américaine, ainsi qu’une légion britannique, australienne, danoise, et dans tout autre pays qui souhaite contrer les menaces avant qu’elles ne gagnent leurs frontières. »

Il propose de s’inspirer du modèle français : une troupe dont le recrutement se fait à l’échelle mondiale, mais qui se trouve sous contrôle national. « Les éléments de la Légion seraient dirigés par des officiers américains et des équipes des forces spéciales, et leurs missions seraient exécutées à un rythme raisonnable », précise-t-il.

Cela permettrait d’éviter les multiples problèmes posés par les groupes de mercenaires éparpillés et gérés par des sociétés privées sous contrat avec l’armée. « Dans ce type de schéma, les légionnaires remplaceraient les sous-traitants et tous les problèmes qui s’y rattachent », suggère-t-il. « Les normes en matière de formation et de suivi pourraient alors être établies de manière transparente, contrairement à ce qui se passe avec les sociétés privées, qui ne sont soumises à presque aucun contrôle. »

Le recrutement se ferait à l’échelle internationale, ce qui permettrait de bénéficier d’un vivier de postulants considérable, tout en s’assurant de leur loyauté en leur offrant la possibilité d’accéder à la citoyenneté américaine. Et surtout, cela éviterait à la population américaine de voir ses soldats rentrer au pays après avoir perdu la vie au combat. Ce qui s’est passé en Irak et en Afghanistan montre que l’opinion publique américaine est insensible aux pertes subies en dehors des forces armées régulières.

Maîtriser la guerre de demain

Si les publics occidentaux peinent à saisir les futures évolutions de la guerre, c’est notamment parce que Hollywood et les écrivains populaires propagent de fausses conceptions. « Ceux qui font le plus de tort, ce sont les scénaristes d’Hollywood et les auteurs de science-fiction, avec leurs transpositions de la Bataille de Midway dans la galaxie » déplore-t-il.

En réalité, le champ de bataille le plus important est celui de la cyberguerre, mais pas de la façon dont l’envisagent la plupart des Occidentaux.

« Les cassandres de la cyberguerre sont les plus grands escrocs parmi les technophiles », fait remarquer Sean McFate. « Le cyberespace est important, mais pas de la façon dont la plupart des gens se l’imaginent. En 2011, on pensait que la cybernétique consistait à détruire les choses : à espionner, à voler, à faire œuvre de propagande et à saboter. »

Selon lui, la cybernétique n’a pas d’utilité sur le plan militaire, mais bien plutôt en tant que pouvoir décisif. C’est ce pouvoir que la Russie  ̶  depuis longtemps passée maîtresse dans l’art de la « guerre de la désinformation »  ̶  a mis en œuvre ces dernières années, en récoltant ce faisant d’énormes bénéfices sur le plan politique et en créant des scissions incommensurables dans l’opinion publique occidentale.

« Le véritable pouvoir du cyberespace, c’est la propagande. C’est quelque chose qui devrait être pris très au sérieux », affirme Sean McFate. « Les démocraties représentatives y sont très vulnérables. Les Russes ont très certainement joué un rôle dans les élections américaines de 2016, le Brexit et certaines élections européennes. »

Il est temps de riposter, et certainement pas en employant des techniques datant de l’époque de la guerre froide, comme en distribuant des tracts à tout-va. Notre auteur préconise plutôt le recours au soft power américain pour se défendre : les programmes télé « d’infiltration » tels qu’Alerte à Malibu et La Nouvelle Star diffusés dans les régimes oppressifs pourraient bien être plus efficaces que les bulletins d’info au ton sérieux de Radio Free Europe.

Il propose également de tourner les opposants en ridicule pour les délégitimer : le président russe, d’après lui, s’y prête tout à fait, avec ses démonstrations de virilité, comme c’est aussi le cas pour le dirigeant de la Corée du Nord, avec sa drôle d’allure.

article originel: asiatimes.com

traduit par Ulver Varg

 reseauinternational.net

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