Comment ne pas construire un « Grand, Grand Mur » ? Par Greg Grandin

07-02-2019 les-crises.fr 40 min #151852

Source :  Consortium News, Greg Grandin, 15-01-2019

15 janvier 2019

La promesse de Trump d'ériger une barrière infranchissable entre les États-Unis et le Mexique est d'une futilité avérée, écrit Greg Grandin dans cette compilation des efforts de constructions de murs tout au long des dernières décennies.

En fait il ne s'agissait pas tant de construire réellement « le mur » que d'en annoncer continuellement l'érection. « Nous avons commencé à construire notre mur. J'en suis si fier »,  a tweeté Donald Trump. « Quelle pure merveille ».

Au final,  aucun mur, et certainement pas le  « grand, gros et beau » mur promis par Trump, n'est en construction. Il est vrai que de plus en plus de kilomètres de barrières - barbelés, grillages, clôtures en acier, tôles ondulées et, oui, même de longueurs de ce qui ne peut être décrit que comme un mur de béton - ont été érigés le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, et cela depuis les premiers jours de la présidence de William Taft, au début du siècle dernier. Pour prouver qu'il tient ses promesses de campagne, Trump a prétendu avoir procédé à des réparations et des extensions de ces barrières.  Des plaques ont été boulonnées pour améliorer les clôtures existantes, ce qui lui a permis d'être crédité de travaux commencés et financés par les administrations précédentes.

Et pourtant, le mur fantasmagorique de Trump, qu'il se matérialise ou non, est devenu un artefact central de la politique américaine. Souvenez-vous de sa promesse d'érection d'un ruban de béton et d'acier de plus de 30 pieds de haut et plus de 1 000 kilomètres de long, le long de la frontière sud des États-Unis, comme étant le nouveau mythe de l'Amérique. C'est un monument à la fermeture définitive de la frontière, un symbole d'une nation qui croyait avoir échappé à l'histoire, mais qui se trouve maintenant piégée par l'histoire, et d'un peuple qui croyait être le maître du futur, mais qui est maintenant prisonnier du passé.

Depuis les frontières ouvertes jusqu'aux frontières fermées

Avant la Première Guerre mondiale, la frontière - établie à la fin des années 1840 et au début des années 1850 suite à l'annexion par l'armée américaine d'une partie importante du territoire Mexicain - était relativement peu surveillée. Comme l'historienne Mae Ngai  l'a souligné, avant la Première Guerre Mondiale, les États-Unis « avaient pratiquement ouvert leurs frontières » et cela, dans tous les sens du terme. La seule exception concernait les migrants chinois, explicitement exclus par les lois. « On n'avait pas besoin de passeport, on n'avait pas besoin de visa. La carte verte n'existait pas. Si on arrivait à Ellis Island sans boiter, avec de l'argent dans les poches et qu'on réussissait un test de QI basique dans sa langue natale, on était admis », précise-t-elle.

Une ouverture similaire existait à la frontière Mexicaine. « Il n'y avait pas de ligne pour indiquer la frontière internationale »,  rapporte Motor Age, un magazine consacré à la promotion du tourisme automobile, en 1909. La seule indication que vous aviez changé de pays, en direction du sud, était le changement radical de l'état de la chaussée sur laquelle vous rouliez, « passant d'une route bien entretenue à un sentier de randonnée poussiéreux plein de nids de poules ».

Cercueils en mémoire des victimes tuées en essayant de franchir la frontière américano-mexicaine à Tijuana, Mexique (Tomas Castelazo, Wikimedia)

L'année suivante, le département d'État fit  le projet de dérouler « de grands rouleaux de fil barbelé... en ligne droite au-dessus de la plaine » où les Texans et Mexicains faisaient paître leur bétail. Il espérait construire « la démarcation en fil barbelé la plus efficace de l'histoire du monde ». Son but n'était cependant pas d'empêcher les gens de rentrer, car la frontière n'était pas encore un obstacle pour la main d'œuvre migrante Mexicaine qui faisait des allers-retours quotidiens ou saisonniers aux États-Unis, pour travailler dans les maisons, les usines et les champs. Cette barrière de fils barbelés était destinée à mettre en quarantaine les bovins à longues cornes infestés de tiques. Tant Washington que Mexico espéraient ainsi contenir la « fièvre du Texas », une maladie parasitaire qui décimait les troupeaux de bovins des deux côtés de la frontière et faisait flamber les prix du bœuf.

Pour autant que je sache, la première utilisation du mot « mur » dans le sens de fermeture de la frontière est apparu lors de la Révolution Mexicaine. En Mars 1911, sous la Présidence de Taft, le Département d'Etat  annonça : « Les troupes américaines ont été déployées le long du Rio Grande pour former un réel mur militaire ». Eh oui, Donald Trump n'a pas été le premier président à  déployer l'armée américaine à la frontière. Vingt mille soldats, ce qui correspondait à une grande partie des militaires à l'époque, ainsi que des milliers de volontaires des milices d'État, ont été dépêchés à la frontière Mexicaine afin de stopper le flux d'armes et d'hommes non pas provenant du Mexique, mais à destination du Mexique, et ce, dans le but de couper l'approvisionnement des forces révolutionnaires. Un tel « mur » serait « un objet d'étude pour le monde », affirmait le Ministère de la Guerre. L'objectif : rassurer les investisseurs européens au Mexique en leur démontrant que les États-Unis contrôlaient la situation au sud de sa frontière. « La révolution dans la république au sud doit cesser », telle était la leçon que les soldats devaient prêcher.

En dépit de cela, la révolution fit rage et des compagnies pétrolières frontalières comme Texaco commencèrent à ériger leurs propres  murs frontaliers privés afin de protéger leurs avoirs. Puis, en avril 1917, le mois où les États-Unis entrèrent dans le conflit, le président Woodrow Wilson promulgua une loi imposant un ensemble de contraintes considérables à l'immigration en général, y compris des tests de compétence linguistique, des taxes d'entrée et l'imposition de quotas. À partir de ce moment là, la frontière est devenue plus acérée - et ce, dans le sens littéral du terme, à mesure que les barbelés s'étiraient de plus en plus loin de chaque côtés des postes de douane.

Le passage de la frontière à San Isidro (Josh Denmark/Flickr)

Ce qui suit est une chronologie de la fortification concrète de la frontière entre les États-Unis et le Mexique et de l'investissement psychique d'une telle fortification - le fantasme, poursuivi par les Démocrates tout comme par les Républicains depuis plus d'un demi-siècle, qui assure qu'avec un financement suffisant, la technologie, du ciment, de l'acier, des barbelés et du personnel, la frontière pourrait être fermée. Cette chronologie illustre comment certains des présidents les plus ouverts sur l'extérieur, des hommes qui martelaient que la prospérité de la nation était indissociable de la prospérité du monde, ont également présidé à l'érection d'une série meurtrière de barrières frontalières, qu'on les appelle clôtures ou murs, qui en viendraient à séparer les États-Unis du Mexique.

Une chronologie

1945 : Érection de la première barrière concrète digne de ce nom sur la frontière mexicaine près de Calexico, en Californie : une clôture d'environ cinq miles de long et de dix pieds de haut. Ses poteaux et ses grillages furent  réutilisés pour le camp d'internement de Crystal City, en Californie, pendant la Seconde Guerre mondiale pour enfermer les Américains d'origine Japonaise.

1968 : La célèbre  « stratégie du Sud » de Richard Nixon joue avec le ressentiment des démocrates blancs du Sud opposés aux droits civiques. Mais il s'est avéré que le président avait aussi en tête une autre stratégie pour le Sud, une « stratégie frontalière ». Comme  l'a écrit l'historien Patrick Timmons, Nixon, candidat à la présidence en 1968, promettait de sévir davantage contre les drogues illégales en provenance du Mexique - il appelait ça le « problème marijuana ». Peu après son accession à la Maison-Blanche, il lança l'« Opération Interception », une répression éclair de type militaire, très théâtrale, le long de la frontière. Cette opération engendra trois semaines de chaos et fut  qualifiée par Kate Doyle (l'analyste des Archives de la Sécurité Nationale) de « ralentissement sans précédent des flux aériens, routiers et pédestres - légaux ou pas - depuis le Mexique vers le sud des États-Unis ». Le fait que cette opération ait été dirigée par deux personnalités de droite, G. Gordon Liddy et Joe Arpaio, devrait faire réfléchir sur la continuité entre l'ère Nixon et le genre de démagogie qui règne actuellement sur le pays. Arpaio est celui qui devint le shérif raciste du comté de Maricopa, en Arizona,  imposa des conditions humiliantes, brutales et souvent mortelles à ses détenus, en grande majorité Latinos. Il deviendra également l'un des premiers partisans de Donald Trump et sera  le premier amnistié de la Présidence Trump suite à sa condamnation par un juge pour  outrage criminel dans une affaire de profilage racial. Liddy, quant à lui est celui qui  dirigea les « plombiers » de Nixon, ces cambrioleurs entrés par effraction au Siège National Démocrate à l'Hôtel Watergate, précipitant ainsi la chute du président. Dans  ses mémoires en 1996, Liddy avoua que l'Opération Interception n'avait pas pour but premier d'arrêter le flux de marijuana. Au lieu de cela, son « véritable but » était « un exercice de pure, simple et effective extorsion internationale visant à faire plier le Mexique à notre volonté » pour obliger ce pays à être plus coopératif avec une série de politiques.

1973-1977 : Les États-Unis venaient de perdre la guerre au Vietnam en grande partie parce qu'il s'avérait impossible de contrôler une frontière séparant les deux parties de ce pays. Le Secrétaire à la Défense Robert McNamara, incapable d'empêcher les forces Nord Vietnamiennes d'infiltrer le Sud Vietnam, avait dépensé plus de 500 millions de dollars pour 200.000 rouleaux de barbelé et 5 millions de poteaux, pour construire une « barrière » - appelée  « Ligne McNamara » - s'étirant de la Mer de Chine Méridionale au Laos. Cette ligne fût un échec lamentable. La première bande de six milles installé à grands coups de bulldozers fut rapidement envahie par la jungle, tandis que ses tours de guet en bois « étaient rapidement incendiées » comme le  rapporta le New York Times. C'est à la fin de cette guerre que, pour la première fois, des militants de droite commencèrent à réclamer la construction d'un « mur » le long de la frontière américano-mexicaine.

Le Biologiste Garrett Hardin, Professeur à l'Université de Californie, Santa Barbara, en est un exemple typique. Dans « Population et immigration : Compassion ou Responsabilité ? », un essai dans The Ecologist  il écrit : « On pourrait construire un mur, littéralement ». Hardin a été l'un des premiers représentants de ce que l'on appelle aujourd'hui le  « réalisme racial », selon lequel, dans un monde aux ressources limitées et au taux de natalité blanche en baisse, les frontières doivent être « durcies ».

Durant ces années, les conflits à la frontière sud ont été particulièrement virulents en Californie, où Ronald Reagan était alors gouverneur. Alors que la ville tentaculaire de San Diego rognait de plus en plus sur les terres agricoles où la main d'œuvre migrante du Mexique travaillait dur, les attaques racistes se multipliaient. Les miliciens sillonnaient les petites routes de la région de San Diego en tirant sur les Mexicains depuis leurs camionnettes. Des dizaines de corps ont été retrouvés dans des tombes.

Cette violence anti-migrants était alimentée, en partie, par des vétérans de la guerre du Vietnam en colère qui entreprirent des  « beaner raids » [beaner est un terme raciste désignant les Mexicains NdT] pour démanteler les camps de migrants. Des tireurs d'élite  prenaient également pour cible des Mexicains franchissant la frontière. En 1977, au point de passage de San Ysidro, le Ku Klux Klan, mené par David Duke, 27 ans, mit en place une « vigilance frontière » et reçut un soutien appuyé des agents de la police des frontières locales. D'autres groupes du KKK mirent rapidement sur pied des patrouilles similaires dans le sud du Texas, fixant des tracts estampillés de crânes et d'os en croix sur les portes des résidents latinos. Vers cette époque, dans l'estuaire marécageux de Tijuana, une zone que les miliciens frontaliers commencèrent à appeler « Little 'Nam » [petit Vietnam NdT], les agents frontaliers américains rapportèrent avoir trouvé des pièges similaires aux pièges punji que les Vietnamiens avaient posés pour mutiler les soldats américains.

1979 : L'administration du Président Jimmy Carter proposa un plan pour construire des clôtures tout le long des tronçons de la frontière où le trafic était intense, mais rejeta cette idée à l'approche des élections présidentielles de 1980.

1980-1984 : « On ne construit pas une clôture de neuf pieds le long de la frontière entre deux nations amies », déclara Ronald Reagan lors d'un meeting de sa campagne présidentielle au Texas en septembre 1980. En lançant ainsi une pique aux plans de l'administration Carter, il allait à la pêche aux votes Latinos de cet état, dont 87 pour cent avaient été en faveur de Carter quatre ans auparavant. « Vous régularisez les travailleurs sans papiers et les laissez venir ici avec un visa », dit Reagan, et puis vous les laissez rester « aussi longtemps qu'ils le voudront ».

Gouverneur Reagan 1969 (Source Wikimedia)

Puis, quatre ans plus tard, le président Reagan changea de cap. « Nos frontières sont hors de contrôle »,  insista-t-il en octobre 1984. Alors qu'il se présentait à sa ré-élection, son administration commença à faire valoir l'idée selon laquelle la frontière pouvait en fait être « scellée » et que le déploiement d'équipements « de haute technologie » - rayons infra-rouges, avions d'observation,lunettes à vision nocturne - pourrait permettre un contrôle efficace. « De nouveaux trucs », a déclaré un fonctionnaire de la Patrouille Frontalière alors que certains des capteurs au sol installés le long de la frontière étaient ce qui restait du Vietnam. Au cours de son deuxième mandat, Reagan a fait adopter un projet de loi sur la réforme de l'immigration qui permit à plus de 2 millions de résidents sans papiers d'être naturalisés. Mais son administration, cherchant à apaiser un lobby de nativistes influents du Parti Républicain, a également  lancé l'Opération Jobs, missionnant des agents fédéraux sur les lieux de travail dans le but de rassembler et de déporter les travailleurs sans papiers. En 1984, la patrouille frontalière a connu sa plus forte augmentation de fonctionnaires en 60 ans d'existence.

1989 : En mars 1989, quelques mois avant la chute du Mur de Berlin, la nouvelle administration du président George H. W. Bush proposa de construire une tranchée de 14 pieds de large et de 5 pieds de profondeur au sud de San Diego. Un sorte de « douve » selon certains, puisqu'il serait rempli d'eau de pluie de récupération. « La seule chose qu'ils n'ont pas essayé, c'est de placer des mines dans cette région »,  plaisanta Robert Martinez, le directeur du American Friends Service Committee de San Diego. Les opposants le surnommèrent le « Mur de Berlin inversé », tandis que la Maison-Blanche affirmait que la tranchée résoudrait en même temps les problèmes de drainage et d'immigration. L'idée fut abandonnée.

1992 : L'ancienne plume de Richard Nixon, Patrick Buchananan, lança de façon inopinée pour l'investiture Républicaine un défi difficile pour un président en exercice, en demandant un mur ou un fossé - une « tranchée Buchanan » comme il le précisa - le long de la frontière États-Unis-Mexique et en réclamant une révision constitutionnelle afin que les enfants migrants nés aux Etats Unis ne puissent en revendiquer la citoyenneté. Bush remporta la nomination, mais Buchanan réussi à insérer un engagement dans le programme des Républicain afin que soit construite une « structure » à la frontière. C'était plutôt gênant au moment où les dirigeants Républicains et Démocrates, dans un consensus post guerre froide, étaient d'accord pour dire qu'il fallait encourager la conclusion d'un accord de libre-échange avec le Mexique et laisser la frontière ouverte, du moins pour les sociétés et les capitaux. La campagne de Bush essaya de noyer la question en prétendant qu'une « structure » ne signifiait pas nécessairement un mur, mais les partisans de Buchanan ripostèrent rapidement. « On ne met pas des phares à la frontière », déclara sa sœur et porte-parole Bay Buchanan.

1993 : Après avoir adopté l'Accord de Libre-Echange Nord-Américain au Congrès, le Président Bill Clinton commença immédiatement à militariser la frontière, renforçant une fois de plus considérablement le budget et les effectifs de la Patrouille Frontalière, en lui fournissant des équipements toujours plus novateurs: lunettes infrarouges nocturnes, dispositifs d'imagerie thermique, détecteurs de mouvement, capteurs au sol et logiciels permettant de scanner le caractéristiques biométriques de tous les migrants arrêtés. Les lumières du stade étaient allumées et brillaient jusqu'à Tijuana. Des centaines de kilomètres de ce que la Maison-Blanche de Clinton refusa d'appeler un « mur » furent érigés. « Nous appelons ça une barrière »,  dit un représentant du gouvernement. « On pourrait dire que "Mur" a une connotation négative. »

L'objectif était de fermer des postes frontaliers urbains relativement sûrs et d'obliger les migrants à utiliser des endroits plus dangereux pour atteindre les États-Unis, c'est à dire soit les plaines de créosote du sud du Texas, soit les ravins et plateaux du désert de l'Arizona. Les déplacements qui auparavant prenaient des jours prenaient maintenant des semaines sur des sables arides et sous un soleil brûlant. La commissaire du Service de l'Immigration et de la Naturalisation de Clinton, Doris Meissner,  déclara que la « géographie » était un « allié » - voulant dire par là que les conditions extrêmes du désert auraient un effet dissuasif.

La Maison-Blanche de Clinton était tellement impatiente d'ériger une série d'obstacles qu'elle s'est à peine intéressée à la frontière elle même,  empiétant même sur le territoire du Mexique par erreur, suscitant une protestation du gouvernement mexicain.

Un autre tronçon, s'étendant sur 15 milles à partir de l'océan Pacifique, serait construit en recyclant les plateformes d'atterrissage d'hélicoptères en acier datant de l'époque du Vietnam. Leurs arêtes étaient si tranchantes que les migrants qui essayaient de les enjamber se coupaient souvent les doigts. Comme  l'a fait remarquer un observateur, la réutilisation de ces plateformes a fait naître « la possibilité effrayante » que les États-Unis pourraient être en mesure de « barrer l'accès du pays » avec des restes de matériel de guerre..

« Construisez ce mur ! » (Wikipedia)

2006 : Le  Secure Fence Act, adopté par l'administration du président George W. Bush avec un soutien démocrate considérable, alloua des milliards de dollars pour payer des drones, un « mur virtuel »,  des dirigeables aérostats, des radars, des hélicoptères, des tours de guet, des ballons de surveillance, des rubans de rasoir, des décharges pour bloquer les canyons, des talus et  des barrières ajustables ainsi qu'un laboratoire (situé à Texas A&M et fonctionnant en partenariat avec Boeing) pour tester des prototypes de barrières. Le nombre d'agents frontaliers doubla encore et  la longueur des clôtures quadrupla. L' opération Streamline a permis d'arrêter, de poursuivre et de juger des migrants en masse et d'accélérer leur expulsion (principalement grâce à une loi sur la réforme de l'immigration Clinton  signée en 1996). Des agents des Services de l'Immigration et des Douanes (créés après le 11 septembre 2001)  se saisirent des enfants dans des autobus scolaires et traquèrent des sans papiers jusque dans les États libéraux, y compris dans des lieux huppés comme les Hamptons, Long Island à New York, et New Bedford dans le Massachusetts. Au total, au cours de ses huit années au pouvoir, Bush a déporté 2 millions de personnes, à un rythme à peu près  équivalent à celui de son successeur, Barack Obama.

2013 : Le Sénat majoritairement démocrate a adopté en juin 2013 un projet de loi qui - en échange de la promesse d'une amnistie unique et d'une chance à long terme d'obtenir la citoyenneté pour des millions de sans papiers du pays - allouait des milliards de dollars supplémentaires destinés au financement de la police, de l'érection de clôtures et de l'organisation des déportations.  Selon le New York Times, avec le désengagement en Irak et en Afghanistan (aussi bref soit-il), des entrepreneurs de la défense comme Lockheed Martin pariaient sur une « montée en puissance de style militaire dans la zone frontalière », espérant écouler encore plus d'hélicoptères, de caméras thermiques, de détecteurs, de clôtures virtuelles, de miradors, de navires, de  drones Predator et de radars militaires. Le projet de loi échoua à la Chambre, mis en échec par les nativistes. Mais le Parti Démocrate continuerait à financer des programmes de sécurité « coriaces » à la frontière ( selon le sénateur démocrate de New York Charles Schumeren) ce qui se traduisit par des années d'armement de la frontière dans ce que l'on appelait à l'époque une  « urgence frontalière ».

Personne ne sait vraiment combien de personnes sont mortes en essayant d'entrer aux États-Unis depuis que Washington a commencé à durcir sa frontière. La plupart meurent de déshydratation, d'hyperthermie ou d'hypothermie. D'autres se noient dans le Rio Grande. Depuis 1998 environ, la Police des Frontières  a signalé près de 7 000 morts, des groupes comme la  Coalición de Derechos Humanosde Tucson estimant que les restes d'au moins 6 000 immigrants ont été retrouvés. Toutefois, ces chiffres ne représentent sans aucun doute qu'une fraction du nombre réel de victimes.

16 juin 2015 : Donald J. Trump descend un escalator dans la Trump Tower sur l'air de « Rockin' in the Free World » de Neil Young pour annoncer sa campagne présidentielle et dénoncer les « violeurs mexicains ».

« Je construirai un grand, grand mur à notre frontière sud »,  dit-il aux Américains. « Et je ferai payer le Mexique pour ce mur. »

Qu'on me montre un mur de 15 mètres...

« Quelque chose est là qui n'aime pas les murs », a écrit un jour le poète Robert Frost.

Les frontières, sans parler des murs, représentent la domination et l'exploitation. Mais ils symbolisent aussi l'absurdité des dirigeants politiques qui prennent le monde tel qu'il est et essaient d'en faire ce qu'ils pensent devrait être. Même si beaucoup de gens maudissent les fortifications frontalières, ils aiment aussi s'y soustraire - même si la subversion ne dure qu'un instant, comme lorsque des citoyens de Naco, Sonora et Naco, en Arizona,  jouent un tournoi annuel de volley-ball au-dessus de la clôture frontalière ; ou lorsqu'un artiste décide d'y  peindre « la plus longue fresque murale du monde » ; ou lorsque des familles  se rassemblent pour raconter des rumeurs, des blagues et échanger des tamales ou des bonbons entre les postes ; ou quand  des mariés échangent leurs vœux entre les espaces séparant les traverses de la barrière. Tant que les États-Unis continueront de trouver de nouvelles façons de fortifier la frontière, les gens continueront de trouver de nouvelles façons de la contourner,  tunnels, rampes,  catapultes et  canons faits maison (pour lancer des paquets de marijuana de l'autre côté), et campagnes  GoFundMe pour acheter des échelles.

Comme Janet Napolitano, ancienne gouverneure de l'Arizona et ancienne directrice de la Sécurité intérieure, l'a dit un jour : « Qu'on me montre un mur de 50 pieds, et je vous montrerai une échelle de 51 pieds. »

Greg Grandin,  habitué de TomDispatch, enseigne l'histoire à l'Université de New York. Son dernier livre,  The End of the Myth : From the Frontier to the Border Wall in the Mind of America (Metropolitan Books), sera publié en mars. Il est l'auteur de Fordlandia, nommé pour le Prix Pulitzer et le National Book Award, The Empire of Necessity, qui a remporté le Prix Bancroft de l'histoire Américaine, et Kissinger's Shadow.

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Source :  Consortium News, Greg Grandin, 15-01-2019

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