Le complotisme, c'est les autres ?

07-02-2019 3 articles entelekheia.fr 7 min #151850

Par Guillaume Champeau
Paru sur  Champeau.info

Impossible de passer à côté. La Fondation Jean Jaurès, en partenariat avec Conspiracy Watch, a publié l'édition 2019 de sa désormais traditionnelle  étude sur le complotisme. Le travail est utile, intéressant, et le résultat ne l'est pas moins. Il montre une grande perméabilité des thèses dites « complotistes » parmi les citoyens français, et livre des ventilations des résultats qui démontrent l'existence d'une certaine corrélation entre l'adhésion à des théories du complot et, notamment, l'âge, le niveau d'étude, et le niveau de revenus. En résumé, plus ces valeurs sont élevées, moins les individus sont réceptifs aux thèses complotistes plus ou moins farfelues.

Il y a indéniablement des résultats dont il faut tenir compte dans cette étude et je salue l'effort méthodologique qui a été fait pour tenter de renforcer le crédit que l'on peut lui accorder (en particulier en permettant aux gens de répondre « je ne sais pas » quand ils ne savent pas quoi répondre sur leur accord ou leur désaccord avec un énoncé).

Mais il faut constater son biais idéologique qui annihile, selon moi, une part du crédit scientifique que l'on peut accorder à cette étude, et impose de prendre avec pincettes les conclusions sociologiques que l'on peut en tirer.

Tout est en effet dans le choix des « théories du complot » qui sont testées dans le sondage. Dix ont été retenues :

  • Le ministère de la santé est de mèche avec l'industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ;

  • L'accident de voiture au cours duquel Lady Diana a perdu la vie est en fait un assassinat maquillé;

  • Les Illuminati sont une organisation secrète qui cherche à manipuler la population ;

  • L'immigration est organisée délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques pour aboutir à terme au remplacement de la population européenne par une population immigrée ;

  • Seule une poignée d'initiés est capable de décrypter les signes de complot qui ont été inscrits sur les billets de banque, les logos de marques célèbres ou dans des clips musicaux ;

  • Il existe un complot sioniste à l'échelle mondiale ;

  • Le trafic de drogue international est en réalité contrôlé par la CIA ;

  • Le gouvernement américain a été impliqué dans la mise en œuvre des attentats du 11 septembre 2001 ;

  • Certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes ;

  • Les Américains ne sont jamais allés sur la lune et la NASA a fabriqué des fausses preuves et de fausses images de l'atterrissage de la mission Apollo sur la lune.

Il y aurait à dire sur la manière dont l'une ou l'autre de ces propositions est écrite, ce qui peut influencer sur le résultat, mais l'essentiel à mes yeux n'est pas là. L'essentiel, c'est que beaucoup de ces dix théories sont des théories dont on peut supposer par avance qui si elles sont populaires, elles seront plutôt populaires chez les individus qui n'ont pas une place élevée dans la hiérarchie sociale. Dès lors, il est logique et attendu que les conclusions de l'étude démontrent que ceux qui croient aux théories du complot sont surtout des pauvres, mal éduqués, qui votent pour les extrêmes, et des jeunes qui n'ont pas de recul sur l'actualité ou sont intoxiqués aux réseaux sociaux.

Or quels auraient été les résultats si l'on avait proposé d'autres théories du complot ? Par exemple :

  • Les gilets jaunes sont un mouvement créé ou entretenu par la Russie pour déstabiliser le gouvernement ;

  • Christophe Dettinger a été aidé par un avocat d'extrême-gauche, ça se voit, il n'a pas les mots d'un boxeur gitan ;

  • Le RIC est une idée poussée par l'extrême-droite pour faire revenir la peine de mort ;

  • Les serveurs Huawei sont équipés de mouchards qui permettent aux Chinois de nous espionner ;

  • Donald Trump est un agent russe ;

  • Mediapart est une officine au service de l'opposition.

Ce sont tout autant des théories du complot non démontrées (ce qui ne veut pas dire qu'elles sont toutes fausses), mais ce ne sont pas celles retenues et donc testées par Conspiracy Watch et la Fondation Jean Jaurès. Il est pourtant probable qu'au moins une partie de ces théories aurait été approuvée, pour le coup, par des citoyens parfaitement bien informés, éduqués, rémunérés... ce qui aurait beaucoup modifié la cartographie sociologique des résultats. Le choix des propositions énoncées oriente donc la conclusion des réponses.

Ce constat n'est pas neutre quand on lit l'annonce finale de la fondation Jean Jaurès, qui veut faire le lien entre perméabilité au complotisme et gilets jaunes :

L'élaboration de la présente enquête est en outre contemporaine de l'émergence du mouvement des « gilets jaunes » au mois de novembre 2018. Monopolisant rapidement l'attention médiatique et le débat public, ce mouvement de contestation a été émaillé, dès son origine, de dérapages conspirationnistes, particulièrement visibles sur les réseaux sociaux au moment de l'attentat de Strasbourg du 11 décembre 2018, interprété instantanément par beaucoup d'internautes se reconnaissant dans le mouvement des « gilets jaunes » comme une tentative du gouvernement de détourner l'attention médiatique de la contestation sociale. Affirmer que le complotisme constituait un caractère inhérent à ce mouvement à la fois insaisissable et protéiforme pouvait sembler aventureux en l'absence de toute enquête quantitative permettant de l'objectiver. Nous avons donc intégré à l'enquête une série de questions sur le positionnement des sondés par rapport aux « gilets jaunes ». L'analyse de ces réponses fera l'objet d'une note distincte de Jérôme Fourquet, directeur du département « Opinion et stratégies d'entreprise » de l'Ifop.
Par ailleurs, une note spécifique sur « complotisme » et « sympathises partisanes » sera publiée dans les prochains jours.

Finissons donc sur une théorie du complot : et si le choix des questions n'était pas un hasard mais bien le fruit d'un calcul ?

Plus probablement, il est le fruit d'un biais idéologique que l'on a tous : le complotisme, c'est ce que pensent les autres.

Juriste et journaliste, Guillaume Champeau a créé et dirigé le magazine Numérama de 2001 à 2016. Il est actuellement directeur éthique et juridique du moteur de recherche européen  Qwant.

 entelekheia.fr

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newsnet 19/02/07 10:19

c'est vraiment extrêmement superficiel
la foi en des thèses relève d'un soubassement qui lui-même converge vers des faits indéniables

toutes ces théories doivent être l'objet d'étude sérieuse
(bon, pour la lune, c'est faux c'est de l'enfumage, bien sûr qu'ils y sont allés, mais ils ne pouvaient y rester sans entente internationale).
mais les autres...

il faut aussi se dire que ce questionnement est purement politique
car il assoit la dictature culturelle
il vise à se moquer de pauvres nuls qui croient tout ce qu'on leur dit
alors que précisément c'est ce qu'on attend d'eux
et ce qu'on pense d'eux


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