La République des Conseils et la réconciliation avec la réalité par danielle Bleitrach

06-02-2019 histoireetsociete.wordpress.com 30 min #151803

Je déserte momentanément ce blog parce que j'ai entamé mes mémoires. J'y prend un plaisir extrême. Périodiquement j'ai ressenti le besoin d'écrire, de me retirer de la vie quotidinne pour ce passage à l'écriture. Ces périodes me sont sinon un bonheur,comme celui éprouvé aujourd'hui, en tous les cas un soulagement.. Peut-être tout a-t-il été déclenché par ce texte qui doit être publié, traduit en Hongrois, dans un ouvrage collectif sur la république des Conseils de budapest. le 22 mars 2019, nous irons Monika, qui a aussi écrit un texte que j'ai publié., Nous irons donc elle et moi retrouver judit, notre amie hongroise et les camarades hongrois qui éditent ce livre pour en faire la présentation. Il y est question de mon adhésion au PCF en 1956, mais de bien autre chose. Quand je suis revenue de mon séjour en Hongrie au début de cette année, j'ai tenté de faire publier ce texte et je me suis adressée à la revue cause Commune.On m'a expliqué qu'avec ses 30.000 signes comprenant les intervalles, il était trop long et « on »m'a proposé de le faire passer sur le » lit de Procuste », mais j'ai préféré le réduire moi même à 14.000 signes parce que je n'imaginais que trop ce qu'il conviendrait selon eux d'éliminer. Je tenais absolument à ce que la « chute », une remarque de Lukacs sur la manière de ne pas jeter le bébé avec l'eau sale reste. Une mauvaise querelle m'a été cherchée. Je me suis mise en colère, trop c'était trop, depuis 2003, quinze ans de censure et de diffamation, les tricheries du dernier congrès, trop c'était trop. Rien ne changeait et il me serait jusqu'à la fin refusé le respect, le tout de la part des gens qui se gargarisaient avec la démocratie. C'est là que j'ai choisi une manière de grève militante, je continuerai à payer mes cotisations, conserver le droit de vote qui m'a permis d'approuver la liste de Iann Brossat. mais je n'assume plus ni réunions, ni distribution de tract. Il est temps pour moi d'arrêter de guerroyer, rien ne dépend de moi, et j'ai le droit de chosir les activités dans lesquelles je trouve un ultime épanouissement: l'écriture en fait partie et effectivement je retrouve ce bonheur dans la solitude peuple de dialogues vrais et imaginaires. Voilà celui que je voulais entamer une fois de plus avec vous. (note de danielle Bleitrach)

En 1956, dans le magazine Paris Match, je découvre une photographie, celle de communistes hongrois dont les cadavres sont accrochés à des crocs de boucher. J'ai 18 ans, j'envoie par la poste mon adhésion au parti communiste français, tandis que les foules françaises, chauffées à blanc, tentent d'en prendre d'assaut les sièges. Les adhésions à contre-courant comme la mienne sont saluées à la une de l'Humanité, ce sont les « adhésions du courage ».

Peu avant ces événements, dans le cadre de mes études d'histoire, j'avais découvert Béla Kun et la République des Conseils. Il y a eu aussi ce film vu dans ma quinzième année « Quelque part en Europe ». Produit par le Parti Communiste dans la Hongrie socialiste au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, il narrait l'histoire d'une bande d'orphelins de la guerre devenus vagabonds, pillards. Les autorités du district avaient décidé d'en finir avec eux. Ils se réfugient dans un château en ruines ou vit un musicien, victime aussi de la guerre. Il les protège et les initie à un autre monde. Le plus jeune des enfants, un visage d'ange, supplie doucement : « je vous prie, je vous prie pendons le ». Lui égrène les notes de la Marseillaise sur son piano.

Depuis ma naissance en 1938, cette même guerre, avait fait de moi du gibier juif, une enfant ébranlée par les peurs de ses parents autant que par les mugissements des alertes et les lueurs d'incendie des bombardements. D'où cette adhésion à contre courant en 1956, parce que quelque part en Europe des communistes étaient pendus. L'enfant que j'avais été, imaginait aisément que les troupes de l'amiral Horthy étaient revenues pour en finir avec Béla Kun et ses compagnons. L'orphelin du film suppliait : c'était eux ou lui. Il savait que dans une barricade il n'y a que deux côtés, ou on était avec lui ou contre lui et il fallait tuer avant qu'on ne vous tue. C'était la réalité de ce temps-là.

Le cinéma en Hongrie, esthétique et « conversion » á la révolution

Dans la préface á la traduction française de « l'esprit du cinéma », Jean Michel Palmier analyse l'œuvre du grand théoricien marxiste du cinéma, Béla Balázs et il décrit les liens privilégiés qui ont existé très tôt entre le cinéma et la théorie esthétique en Hongrie :

« La Hongrie fut non seulement l'un des premiers pays á se passionner pour le cinéma- le premier studio de tournage fut construit en 1911- mais c'est aussi en Hongrie que naquirent les premières théories du cinéma. Dés 1907 paraissait A kinematograph, premier journal de cinéma, suivi en 1908 de Mozgofény kep Hirado. Alexandre Korda 1 éditera lui-même plusieurs revues cinématographiques et, dés 1911, certains critiques songeaient á élaborer une esthétique cinématographique. En 1915, Cecil Bogar analyse le film comme moyen d'expression, et on ne peut pas écrire sur Balázs sans mentionner son génial précurseur, Jenö Torök, qui anticipe déjà certaines idées d'Eisenstein et de Balázs, en particulier sur le rôle du temps. On trouve déjà chez lui une première approche des thèmes du montage. De 1911 á 1917 se développe en Hongrie une abondante littérature sur le cinéma. » 2

Cette critique cinématographique hongroise, avant la première guerre mondiale, relève comme la majorité de la production intellectuelle avant-gardiste d'un climat de pessimisme, d'idéalisme messianique et apocalyptique germanique. C'est le terreau de l'expressionisme. Le cinéma restera toujours pour Balazs, un prolongement de la vie et du rêve. Montage et associations engendrent de la beauté plastique.

Un public populaire s'y rue, le capital y renifle du profit, d'autres la possibilité de manipuler des foules en effervescence. Le cinéma allemand, la UFA, est dés le départ envisagé comme l'instrument d'une propagande impériale face á l'antimilitarisme et la critique du Kaiser qui, depuis les tranchées, gagne l'ensemble de la population.

A la déclaration de guerre, Balazs s'engage. La solitude dans laquelle il s'était jusque là senti enfermé se brise. Il est révulsé par l'horreur et la stupidité de cette guerre mais elle est aussi sa première expérience de solidarité humaine.

Julien Papp a décrit le rôle joué par le retour des anciens prisonniers de guerre des Bolcheviks dans le déclanchement de la Révolution des Conseils de Hongrie. On entend pour la première fois parler de Bela Kun : « Arrivé au camp de l'été 1916, il va donner une impulsion remarquable au mouvement des prisonniers de guerre hongrois socialistes. Il aurait pris contact dés cette année avec les sociaux démocrates russes du lieu (le même parti groupait ici bolcheviks et menchéviks) qui fournissaient aux prisonniers des textes marxistes en Allemand. Et surtout les événements survenus en Russie en 1917 entrainaient de grands changements dans la vie des camps. » 3

Ces changements leur apportent un régime de quasi liberté, une égalité instituée á tous les niveaux. La colère contre Kerenski comme contre tous ceux qui veulent poursuivre la guerre peut même déboucher sur un engagement aux cotés des bolcheviks. L'auteur note que ces sentiments pacifistes et internationalistes interférent parfois avec des sentiments nationalistes et indépendantistes qui conduiront d'autres á participer á la contre-révolution.

Beaucoup interprètent le passage Lukacs et Balász d'un romantisme apocalyptique et messianique au communisme comme une « conversion » d'une religiosité á une autre, mais leur adhésion au marxisme se fit par la confrontation avec des réalités objectives. L'expérience de la guerre fut déterminante.

Avant la première guerre mondiale, dans le contexte de l'effondrement des empires, le malaise d'une jeunesse souvent d'origine bourgeoise ne trouvait pas d'issue á ses aspirations ; après la deuxième guerre mondiale, s'approfondit la conscience de la nécessité de l'alliance avec le prolétariat et ce á la mesure des dangers traversés. Après la terreur que le nazisme a fait peser sur le monde, les intellectuels qui choisissent d'être communistes estiment que l'on ne peut plus avoir á l'égard de l'irrationalisme la moindre complaisance. Toute l'évolution réactionnaire des idéologies des siècles précédents doit être réexaminée. Le communisme leur apparait comme ouvrant la voie á la seule vie qui vaille la peine d'être vécue.

Que vaudrait l'art dans un monde où l'humanité aurait péri ?

Le cinéma hongrois et la République des Conseils

Comme dans la plupart des pays européens et également en Russie, le cinéma en Hongrie a suscité un engouement populaire. Peu de cinémas auront été aussi tributaires des différents régimes politiques, peu manifesteront aussi clairement leur dépendance ou leur indépendance tant par rapport á l'initiative privée que publique.

La première période faste qu'ait connu ce cinéma a été celle de la République des conseils. Elle ne dura de ce fait que 133 jours, de mars 1919 á l'invasion roumaine en juillet de la même année. Elle a permis la production de 31 films (soit 5 films par mois).

L'industrie cinématographique hongroise fut nationalisée le 12 avril 1919 alors que le cinéma soviétique ne le fut qu'en aout de la même année. En Hongrie, les nationalisations sans indemnités interviennent á un rythme encore plus accéléré qu'en Union soviétique. Toutes les entreprises de plus de 50 employés le furent et dans la foulée, on vit fréquemment des entreprises de 20 salariés et moins s'auto nationaliser.

La République des conseils, la commune hongroise ne craignit pas d'aller plus vite et plus loin que leur référence bolchevique 4. Si la propagande contre-révolutionnaire mit en avant le fait que Bela Kun et son ministre de la police étaient juifs pour déconsidérer la Commune et faire des juifs les principaux boucs émissaires de la guerre perdue et de ses conséquences, « bien que la bourgeoisie juive a souffert autant sinon plus que les non-juifs des nationalisations et des prises d'otages et que plusieurs notables juifs figuraient parmi les premiers organisateurs de la contre-révolution » 5. La nationalisation de l'industrie cinématographique toucha particulièrement les juifs puisqu'ils s'étaient lancés dans sa production et sa diffusion. 90 % des producteurs et diffuseurs hongrois avant la nationalisation étaient juifs

Dés sa nationalisation, le cinéma hongrois fut placée sous la direction d'un directoire d'une dizaine de personnalités dont Lazlo Vajda et celui qui allait devenir célèbre á Hollywood sous le nom de Belá Lugosi en incarnant Dracula. Cette équipe dynamique projetait de tourner toute la littérature progressiste connue de Gorki á Jules Verne. L'agit pop et le théâtre filmé en sont la base. Balázs ne participe pas directement á cette activité cinématographique, néanmoins son biographe Jean-Michl Palmier insiste sur la manière dont elle l'impressionna durablement. Le directoire produisit aussi une revue. « Cinéma rouge ».

Mais cette période faste est interrompue par la terreur blanche et le régime fasciste d'Horthy, on tue, on torture, on enterre vivants ceux qui sont soupçonnés de communisme, les juifs en particulier 6. Les meilleurs metteurs en scène, Korda, De Toth, Michaël Curtiz, les acteurs, Bela Lugosi mais aussi Peter Lorre prirent le chemin de l'exil, d'autres moins chanceux furent exécutés non sans avoir été torturés. Le cinéma hongrois cesse d'exister.

Le capital financier et les puissances « démocratiques » comme la France, la Grande Bretagne qui avaient accompagné le dépeçage de la Hongrie, la terreur blanche, saluèrent « le progrès » de la « consolidation » 1926 en lui assurant les prêts de la SDN, et d'autres investissements. Il y a une timide reprise en 1935, avec l'arrivée du parlant qui donnait un regain aux productions nationales, un cinéma de divertissement. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale, l'instauration du socialisme pour assister á la renaissance d'un grand cinéma hongrois en relation avec des exigences esthétiques et éthiques.

Face á l'empire hollywoodien, l'existence d'un autre cinéma a toujours une dimension nationale, ainsi le cinéma français a-t-il été sauvé par la lutte de la CGT et du parti communiste á la libération 7. De même la Hongrie devenue une petite nation depuis le traité de Trianon sauvegarda sa création dans le cadre des aspirations pédagogiques et culturelles, souvent contestataires, du socialisme qui poursuivait sur la lancée de ceux qui s'étaient révoltés en 1919.

Le creuset culturel de l'Empire austro-hongrois

Le 21 mars 1919, la République des Conseils est proclamée : brièveté, intensité ; il y a bien des analogies avec la Commune de Paris : les illusions idéalistes, la manière dont elle répond à la débâcle, la colère des masses face à la boucherie de la guerre, le patriotisme du peuple en réponse á la trahison des états-majors, la capacité de ces derniers, ennemis de la veille, de faire l'union pour écraser la révolte prolétarienne. Mais il y a aussi des différences comme l'instauration à l'Est de la République Soviétique et la fermentation révolutionnaire des questions nationales dans l'Empire austro-hongrois défait.

Le creuset culturel est celui de la monarchie austro-hongroise avec ses initiales Kuk, avec lesquelles Robert Musil fabriqua un pays imaginaire « kakanien » (la Cacanie) : « un organisme d'administration anonyme, un véritable fantôme, une forme sans matière, traversée d'influence illégitimes, faute d'influences légitimes ». C'est une reprise de la description d'Engels : « Indifférence et stagnation, seulement troublée par les luttes de nationalités entre différents aristocrates et bourgeois », (11 octobre 1893, lettre à Victor Adler).

L'empire austro-hongrois, cet agrégat monstrueux de peuples désunis a engendré une des cultures des plus riches, celle du 19 siècle qui a marqué tout le 20ème, un triangle dont les sommets étaient Vienne, Budapest, Prague. Sa défaite, le morcellement, a aussi dispersé de Berlin à Paris, mais aussi à Moscou et jusqu'à Hollywood tout un essaim créatif de communistes, en tous les cas d'antifascistes.

A Paris bien sûr, que l'on songe à l'importance pour les communistes français d'un philosophe comme Georges Politzer.

La plupart des Français ignorent la manière dont leur pays a œuvré à la balkanisation de l'Europe Centrale. La France de Clémenceau, celle des radicaux, est toute entière dans son obsession d'en finir avec les empires germaniques. Elle n'a pas été la seule, il y a eu la Grande Bretagne mais aussi les Etats Unis avec la doctrine Wilson. L'impérialisme états-unien prend pied en Europe et rend en paroles un hommage à la démocratie et au droit à l'autodétermination des petites nations. Mais il y a aussi le poids d'interventions économiques par le biais des banques, des chemins de fer, et de trusts géants. Ceux-ci vont s'abattre sur l'agrégat de peuples désunis et en favoriser le démantèlement.

L'alternative socialiste est écrasée, il n'y aura pas de jonction avec ce qui se crée á l'est dans le sang et l'héroïsme. N'en déplaise á Trotski, ce n'est pas dans un seul pays que Lénine, puis Staline, dans une mise en œuvre concrète, à marche forcée, dans les pires conditions, installent le pouvoir des Soviets, la dictature du prolétariat sous la direction du Parti Communiste mais dans un autre agrégat de peuples désunis, soumis au colonialisme et au despotisme tsariste. La contagion et l'aide de l'URSS mettront en mouvement d'autres exploités et peuples colonisés comme la Chine et Cuba. S'il y a un regret universel en Russie et même dans les anciennes nations qui composaient l'URSS c'est bien celui de cet espace de puissance et de paix interne. Cent nations pouvaient coexister ensemble dans une République.

La résistance des Conseils était une alternative socialiste à la débâcle d'un espace supranational tenu par un autocrate. La classe ouvrière avait une composition ethniquement très hétérogène, Hongrois, slovaques, serbes, roumains s'y côtoyaient 8.

La contre-révolution, avec « l'armée nationale » derrière l'amiral Horthy, ouvre une nouvelle ère dans une Hongrie diminuée des deux tiers de son territoire. Plus de 3 millions de Hongrois ont été arrachés à leur mère patrie pour devenir à leur tour minorité nationale dans des Etats et des sociétés qui prennent leur revanche sur l'ancienne hégémonie des Magyars.

La désagrégation de l'empire austro-hongrois anticipe sur d'autres réalités : le dépeçage de l'ex-URSS avec la trahison de dirigeants issus du Parti Communiste, la constitution d'une oligarchie : un mélange de banditisme autochtone et de soumission totale aux monopoles étrangers. Cette expérience de la balkanisation de l'Autriche-Hongrie préfigure-t-elle aussi l'espace de l'Union Européenne et au-delà de la conquête de l'Allemagne sur des nations réduites à l'état de régions dans lesquelles on ne cesse d'exaspérer les scissions ? La Roumanie s'est jetée sur la Hongrie en 1919, aujourd'hui la Transylvanie s'agite et rêve de séparatisme. Les Hongrois en tous les cas ont conscience d'avoir été et de demeurer un terrain d'expérimentation.

L'optimisme révolutionnaire

Béla Kun et ses camarades sont inexpérimentés. Le seul pôle révolutionnaire égal en maturité à celui des Russes, les Allemands, avait été défait peu de temps auparavant, en janvier 1919, quand débute en mars la Révolution des Conseils de Budapest.

En même temps que la Commune de Hongrie s'épanouit toute une génération de poètes, de peintres, d'écrivains, dont la plupart n'ont pas dépassé la trentaine. Ils n'ont pas lu une ligne de Marx. Certains ont de la sympathie pour la Russie soviétique à cause de Dostoïevski, ce qui n'est pas la voie la plus directe. D'autres, des marxistes révolutionnaires, fondent le Parti Communiste Hongrois, mais ils veulent être révolutionnaire en art comme en politique et prônent le dadaïsme. Tout ce monde s'attire les foudres de la social-démocratie. On imagine ce que devait ressentir Béla Kun, un journaliste, propulsé à la tête d'une révolution, flanqué de sociaux-démocrates qui ne demandaient qu'à trahir, alors même que la Hongrie menaçait d'être étranglée par la misère et la contre-révolution et les armées étrangères.

Quand le 7 mai 1919, le Time publie les objectifs des impérialistes qui demandent la reddition de la Hongrie et le désarmement de l'Armée Rouge, la démission du gouvernement et l'occupation du pays par les troupes alliées, les sociaux démocrates du gouvernement esquissent des plans de capitulation. Mais la résistance du prolétariat et des communistes fut telle qu'elle retourna la situation en vingt quatre heures. L'armée tchèque est bousculée, et le 16 juin une République Soviétique Slovaque est proclamée. La social-démocratie lance une campagne systématique contre les prétendues « méthodes brutales » et les « cruautés inutiles » de l'Armée Rouge. Béla Kun se contente de grogner. Il n'a jamais osé se séparer de ces sociaux-démocrates contre lesquelles Lénine n'avait cessé de le mettre en garde à plusieurs reprises.

Les participants á cette république des Conseils pensaient que la défaite était temporaire et leur résistance, fut-elle désespérée, valait mieux que de s'en remettre à la terreur blanche, à l'union des démocrates avec les fascistes, pour en finir avec le prolétariat. Pourquoi et comment cet optimisme devient alors en ce temps là une véritable ascèse ? Comme dans le cas de Lukacs.. Alors même que les travaux de sa première époque, à commencer par « Histoire et conscience de classe », lui assurent la célébrité en Occident, il ne cesse jusqu'au reniement d'en traquer les pièges idéalistes. L'URSS est moins un modèle que le principe espérance de leur victoire future, de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ?.

Ne s'agit-il pas de ce que Marx et Engels dans leur correspondance avec Lassale á propos de la Guerre des paysans définissaient comme un « échec porteur d'avenir »

Les chemins de l'exil

Cette génération qui s'était jetée avec enthousiasme dans la République des Conseils et avait contribué á l'essor de son cinéma prit le chemin de l'exil pour échapper á l'assassinat et á la torture.

De ceux qui arrivèrent aux Etats-Unis, le cas le plus caricatural est celui de Bela Blasco, plus connu sous le nom de Belá Lugosi. C'était un acteur du Théâtre national de Budapest qui a joué, on l'a vu, un grand rôle dans la République des Conseils. Il fit partie de son directoire i. A Hollywood grâce au film de Tod Browning il fut l'incarnation la plus fantastique de Dracula, le vampire. Il y avait déjà eu Noseferatu de Murnau, mais á l'aube du parlant, avec Belá Lugosi et son accent hongrois, on avait le vampire fantôme sur l'écran, le reflet des angoisses populaires d'Europe centrale, une terre d'aristocrates cruels buveurs de sang et ses paysans apeurés.

Il se serait tellement identifié á son personnage qu'il dormait dans son cercueil. S'il est vrai que sa femme et son fils l'enterrèrent avec sa cape, ce qu'on sait de lui par ailleurs s'inscrit en faux contre cette image. Dans la presse hollywoodienne, il ne fut jamais question de son rôle dans la République des Conseils. En réalité il était charmant et cordial, et il était rapidement devenu un des leaders du syndicalisme des acteurs á Hollywood et á ce titre là, il fut une des victimes du mac carthysme.

Nous avons avec Belá Balasz, un autre exil. Je vous renvoie á ses écrits et á son biographe français, jean Michel Palmier, pour suivre un itinéraire qui le conduit á Vienne, puis á Berlin, á Moscou et de retour dans sa patrie hongroise. L'épisode Viennois est marqué par la nostalgie de la Hongrie, qu'il s'agisse de ses paysages ou de sa bohème. Mais c'est « l'homme visible » paru en 1924 qui le rend célèbre : c'est un immense succès, aussitôt traduit en russe... A Berlin où il se rend en 1926, il entre directement en contact avec le parti communiste, il devient membre de l'association des écrivains révolutionnaires et lá il approfondit sa conscience de l'importance politique du cinéma, il côtoie Brecht, Piscator et bien d'autres. Son expérience de la révolution dans la République des Conseils et ses années de maturation théoriques vont bénéficier du climat berlinois comme de celle de la guerre antinazie qu'il passe dan une Union soviétique bastion de la Résistance et puis il revient enfin dans sa patrie hongroise derrière l'armée rouge. Il est désormais le grand théoricien du cinéma mais il a tourné plusieurs films dont certains ont été interdits et même détruits comme un documentaire sur le colonialisme français tourné á Berlin en 1930, saisi par les autorités françaises et détruites par leurs soins. Il faudrait décrire l'effervescence politique et intellectuelle de tous ces gens et une mobilisation ouvrière dans les questions culturelles qui n'a pas eu d'équivalent á ce jour. A Berlin, il a participé á des débats d'une grande modernité sur l'affrontement politique avec l'industrie culturelle capitaliste, la manière dont elle contraint l'œuvre á la marchandisation, son créateur á la dépossession, á la coupure avec les masses y compris avec un patrimoine national, comment elle produit un spectateur pour sa production aliénante. Peu de films sont produits, mais Bela Balász s'emploie á faire connaitre la production russe d'Eisenstein á Dziga Vertov : Balász, toute sa vie a défendu les œuvres les plus différentes, le cinéma comme le théatre avec la conviction que de toute façon l'œil cinéma, ce nouvel organe humain crée une nouvelle perception du monde. Balász est la figure du théoricien, de l'intellectuel protéiforme révolutionnaire, mais il est aussi celui qui a subi dans l'enfance pauvreté et humiliation, il l'évoque dans sa magnifique biographie que sa mort en 1949 l'empêche de terminer : C'est dans sa ville de natale de Szeged, et celle de son ami Lukacs, là où débuta la Révolution des Conseils qu'il meurt.

Parler de foi communiste dans le fond permet de faire comme si cette histoire n'avait été qu'une « tentative » erronée, pas seulement la République des Conseils mais l'URSS, elle-même.

1989, la parabole se serait refermée

En 1989, le gouvernement hongrois organisa á Budapest une rencontre de tous les partis de gauche du parlement européen. J'y représentais le PCF. Dés l'ouverture de la séance, la déléguée du Parti Communiste Italien - arrivé au stade où l'eurocommunisme, après avoir proclamé que la parabole ouverte par la Révolution d'octobre s'était refermée á jamais, s'apprêtait á prendre la place d'un parti socialiste déconsidéré- s'était insurgée contre la présence d'une délégation de l'Union soviétique, cette « puissance barbare et asiatique » n'ayant selon elle rien á faire en Europe démocratique. Nous étions á la veille des événements du Tian an Men et le représentant russe ne nous avait pas caché qu'il se rendait en Chine pour y porter la bonne parole gorbatchévienne. Toute la conférence a témoigné de l'entente entre nos hôtes hongrois, l'italienne et cette délégation russe, je n'ose dire soviétique. Un délégué bulgare, surtout celui de la RDA, un luthérien foudroyé par le constat qu'il représentait un peuple que l'on pouvait vendre pour un plat de lentilles 9 et même mon interprète hongrois me firent part de leurs alarmes sur la nature de ce qui se tramait.

L'effondrement de l'URSS, la fin du socialisme en Europe autour de 1991, n'ont pas été présentés aux peuples comme une restauration du capitalisme, mais comme une critique des déformations du socialisme, critique qui prétendait s'opérer en reprenant pied dans l'histoire révolutionnaire nationale, celle qui devait permettre de concilier les acquis prolétariens avec les aspirations libérales.

En 1989, l'initiative de cette conférence participait de cela. Idéologiquement y était dénoncé le l'idée d'un camp socialiste, ce qui aurait abouti au fait que dans le socialisme imposé comme un châtiment toutes les expériences socialistes, non étatiques et autogestionnaires avaient été noyées dans l'uniformité et sacrifié á la « déformation » stalinienne 10 Dans la Pologne voisine, après avoir été utilisée á Gdansk, la classe ouvrière défaite va être jetée au chômage, on fermera les chantiers et de là, elle disparaitra dans les poubelles de l'histoire, que « le ministère de la vérité » s'emploie á réécrire aujourd'hui en Pologne..Une gauche européenne allait refaire l'histoire, on allait voir ce qu'on allait voir.

Bouter l'armée rouge alors même qu'elle est déjà en train d'évacuer l'Europe centrale après le démantèlement du pacte de Varsovie, apportera á l'ubuesque et inquiétant Orban la gloire de l'intransigeance nationaliste sur laquelle il fonde son régime. Encore une fois la Hongrie est un laboratoire.

La gauche européenne adopte les mêmes politiques que la droite et les communistes quand ils existent encore en sont réduits á multiplier les confessions de leurs erreurs et á s'accrocher au caractère « moral » des revendications libérales, voir au « véritable » communisme, celui qui n'a jamais existé nulle part : l'angelus novus de Walter Benjamin ou l'ange de l'Histoire, qui avance à reculons sans pouvoir s'arrêter, en tentant de ramasser les vaincus, d'en recueillir les aspirations inassouvies.

Nous sommes sans doute entrés, au début janvier 2o19 quand j'écris ces lignes, dans la fin des illusions sur ce que l'on pouvait espérer de ce qui se mettait en place en 1989.

2o19, qui peut encore croire á la « perspective » qui a prétendu être ouverte en 1989 ? Partout, éclatent des jacqueries, un prolétariat dans les cordes et des classes moyennes dont les enfants savent qu'ils vivront moins bien que leurs parents, des colères comme celles des gilets jaunes en France, auxquelles font défaut les objectifs politiques. Nous n'en finirions pas d'énumérer les changements intervenus dans le monde, les USA de Trump face á la Chine dirigée par un parti communiste. Nous entrons dans une nouvelle ère. Poser de bonnes questions est alors plus utile que de prétendre apporter des réponses.

Lukacs, le stalinisme et la réconciliation avec la réalité

Lukacs décrit trois jeunes intellectuels allemands disciples de la Révolution française qui sont confrontés á Thermidor et la victoire de la réaction prussienne. Schelling choisit le romantisme la fuite dans un passé réactionnaire. Aucun intérêt. Il reste le couple Hegel - Hölderlin, ce dernier refuse l'échec révolutionnaire et devient fou. Tandis que Hegel passe un compromis avec la réaction thermidorienne. Trotski assimile le choix du socialisme dans un seul pays á cette réaction thermidorienne. Michaél Lowy prétend que Lukacs passe un accommodement hégélien avec Staline. Il y a lá, selon moi, un contresens dans la manière dont Lukacs utilise á propos d'Hegel un concept central, celui de Versöhnung 11, réconciliation avec la réalité. Ce n'est pas seulement le renoncement á une position révolutionnaire, mais une acceptation de la réalité socio-économique de son temps, tout en refusant une critique « morale » de celle-ci. Sur le plan philosophique c'est un progrès parce que cela revient á reconnaitre l'indépendance de la réalité objective par rapport á la conscience.

Ces dernières années nous avons beaucoup « progressé» en matière d'identification du nazisme au communisme et dans le parallélisme ignoble entre Hitler et Staline, une dérive très loin de la critique d'un Lukacs qui a dés le départ le mérite de récuser la catégorie vague et réductrice du culte de la personnalité. Il insiste sur le dogmatisme. Il soutient un jeune cinéma hongrois qui ne cesse de régler ses comptes avec le stalinisme. Il dit son admiration pour des cinéastes comme Andras Kovács et Miklos Jancsó. Mais alors même qu'il explique á quel point il aime le film « silence et cri » 12, il propose que l'on aide ces cinéastes « afin que la mise á nu des aspects négatifs du présent et du passé soit une chose positive et une aide pour le socialisme ».. Dans un interview télévisé fin 1969 avec le cinéaste Kovacs, il déclare « dans un état socialiste il n'y a aucune couche qui ait intérêt á la guerre. Ainsi il reste une possibilité de préserver la paix qui n'existe dans aucun Etat capitaliste. Cela est naturel même si les exemples que l'on peut tirer des éléments réels n'en fournissent jamais la preuve á cent pour cent. N'oubliez cependant pas que durant les cinquante dernières années le monde s'est trouvé deux fois en grand danger. Le premier c'était de voir Hitler engloutir le monde. Et bien, il n'y a aucun doute que la Russie stalinienne a empêché cela et a sauvé le monde de la domination hitlérienne. Le second danger, quand l'Amérique disposa de la bombe atomique, c'était que le capitalisme des monopoles américains, étant le seul á posséder la bombe atomique, puisse exercer une dictature mondiale. Ce fut encore la Russie stalinienne qui, avec l'aide de l'atome, nous en préserva. Quels que soient les hasards ayant joué un rôle dans cette affaire- car une quantité de hasards sont intervenus- c'est tout de même en fin de compte, le socialisme qui nous a protégé contre ces deux dangers et, á mon avis, il ne faut jamais l'oublier » 13

Qui oublie est condamné á revivre.

1 Alexandre Korda, après l'échec de la République des Conseils, s'exila en Grande Bretagne dont il devint un des plus grands cinéastes et fut á ce titre anobli par la couronne.

2 Belá Balázs. « L'esprit du cinéma » précédé de « Belá Balázs, théoricien du cinéma par Jean Michel Palmier. Petite Bibliothèque Payot, 1977 pour la traduction française de jacques Chavy et la préface. » 2011 pour l'édition citée.

3 Julien Papp. Espoirs et violences de la Hongrie au XX e siècle. Editons universitaires de Dijon. 2013, p.57

4 les bolchevicks furent plus prudents á l'égard de la paysannerie. Leur mot d'ordre: "la terre au paysan" laissa le champ ouvert á divers types d'appropriation avant la collectivisation. La fin de la NEP et la lutte contre les koulaks fut ainsi menée dans la plupart des endroits par la paysannerie pauvre. L' historien anglais d'origine russe Moshe Lewin dans son analyse de la sociéete soviétique s'insurge contre une analyse en terme de totalitarisme en insistant au contraire sur la maniére dont dans cet immense territoire les transformations furent l'oeuvre des masses auto-organisées.

[5]Francois Fejto Hongrois et juifs, histoire millénaire d'un couple singulier (1000-1997)Balland 1997, p.19

6 [6] En 1921, paraît en France, le premier élément d'une trilogie des frères Tharaud (élus à l'académie française) sous le titre « quand Israël était roi,, une étude sur la Grande Guerre et ses suites en Hongrie et un reportage consacré aux exactions commises dans ce pays, de mars à juillet 1919, par des « criminels bolcheviks » dont les chefs avaient la particularité d'être presque tous des Juifs, selon les auteurs. Il parait alors qu'une atroce terreur blanche de l'amiral Horthy se déploie dans le pays.

7 Les accords Blum Byrns avaient imposé l'ouverture totale aux productions made US, le monde du cinéma rassemblé obtint que sur chaque place une part soit réservée á la création, encore aujourd'hui il y a là la source du financement d'un cinéma de qualité français mais aussi d'autres pays.

8 Les juifs étaient représentés non seulement chez les intellectuels, mais les employés des banques et du commerce, des ouvriers qualifiés, typographes, ébénistes, dessinateurs industriels où le taux de syndicalisme était élevé.

9 J'ai également représenté le parti á la rencontre de malte organisée par le parti travailliste de l'ile en marge de ce qui se tramait entre Gorbatchev et Bush sur un navire de guerre secoué par la tempête et qui n'était autre que cette cession de la RDA, la fin du pacte de Varsovie.

10 Dans la Pologne voisine, après avoir été utilisée á Gdansk, la classe ouvrière défaite va être jetée au chômage, on fermera les chantiers et de là, elle disparaitra dans les poubelles de l'histoire, que « le ministère de la vérité » s'emploie á réécrire aujourd'hui en Pologne.

11 Sur Lukacs, il faut lire ou relire les analyses que Claude Prévost a consacré á Lukacs dans les différentes préfaces qu'il a écrites pour présenter la traduction de ses oeuvres en Francais.

12 Les textes que nous citons dans cette conclusion en particulier celui de 1969 sont d'autant plus remarquables dans la volonté de Lukacs de ne pas oublier á quel point tout doit être fait dans l'intérêt du socialisme parce que le pire d'entre eux vaut mieux que les meilleur des capitalisme, que dans cette période il multiplie les critiques en particulier il est contre l'intervention des forces du pacte de Varsovie á Prague.

13 Interview du 2 octobre 1969 paru dans la revue kritika n˙6. 1973 cité dans György Lukács, textes introduction et choix de présentation des textes, chronologie et éléments de bibliographie de Claude Prévost, messidor, éditions sociales, 1985.

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