Avec la décision concernant la Syrie, la ligne de la politique étrangère de Trump se fait jour

21-01-2019 les-crises.fr 11 min #151029

Source :  Karen DeYoung, 20-12-2018

Par Karen DeYoung
Le 20 décembre

L'annonce soudaine par le président Trump d'un retrait immédiat des troupes américaines en Syrie, ainsi que des signes indiquant qu'il souhaite un désengagement significatif en Afghanistan - des décisions qui vont à l'encontre des avis des plus hauts conseillers, ont modifié la stratégie du gouvernement américain et ont provoqué la démission du secrétaire américain de la défense, ce qui a choqué ses alliés américains et l'ont poussé à se démettre de ses fonctions - sont les preuves le plein avènement de la politique étrangère présidentielle qu'il a toujours affirmé vouloir appliquer.

Au cours des deux dernières années, comme prévu, Trump a annulé les accords internationaux sur le climat et la maîtrise des armements et a anéanti les accords commerciaux. Il a insulté des amis de toujours et mis en garde ses adversaires.

Mais malgré la menace de retirer les forces militaires américaines de presque tous les déploiements de longue durée dans le monde, de la Corée du Sud et du Japon à l'Allemagne et à l'Irak, en passant par la Syrie et l'Afghanistan, Trump a été empêché à plusieurs reprises par ses propres conseillers, qui sont membres de la sécurité nationale et assis sur des sièges éjectables.

Jusqu'alors. S'il existe une doctrine Trump,  le retrait de la Syrie l'a amenée à sa pleine éclosion. Tandis que Trump lui-même tweetait jeudi matin, cela n'aurait pas dû être « une surprise. Je fais campagne là-dessus depuis des années. »

Le fait que Trump ait concrétisé cette promesse a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase pour le ministre de la Défense Jim Mattis. Dans  sa lettre de démission adressée au président jeudi, Mattis a déclaré que Trump méritait quelqu'un « dont les opinions sont mieux en adéquation avec les vôtres ». D'autres acteurs impliqués dans la politique syrienne et afghane devraient également quitter rapidement le pays.

S'il voulait vraiment réduire son engagement militaire à l'étranger, Trump aurait pu choisir un premier exemple beaucoup plus important pour corroborer ce qu'il a décrit comme « n'obtenant RIEN mais gaspillant des milliards de dollars et des précieuses vies pour protéger les autres ».

Le Président Trump à la Maison Blanche ce jeudi. (Jim Young/Reuters)

Les déploiements partout ailleurs sont beaucoup plus importants et beaucoup plus coûteux, et les combats dans d'autres endroits ont été beaucoup plus meurtriers pour les Américains. Environ 2 000 soldats américains se trouvent en Syrie en permanence. Au cours de ces trois années de déploiement, quatre militaires américains ont perdu la vie - deux au combat et deux autres hors combat, d'après le Pentagone. Des dizaines de milliers de militaires américains sont stationnés en Extrême-Orient et en Europe, dont 14 000 en Afghanistan.

Et plutôt que de ne rien obtenir, les responsables de l'administration ont constamment attribué au déploiement syrien la protection des Américains, contre les attentats terroristes préparés par  l'État islamique, et des essaimages militants en Asie et en Afrique. Se vantant de son leadership international, l'administration s'attribue le mérite d'avoir dirigé la coalition de dizaines de pays, créée pour la première fois par l'administration Obama, contre l'État islamique.

Le retrait de la Syrie intervient également à un moment où la politique de l'administration (pour la Syrie) - du moins  celle annoncée à la fin de l'été dernier par son équipe de sécurité nationale - semble enfin porter ses fruits. Le califat de l'État islamique en Syrie et en Irak a été effectivement détruit, bien que le groupe soit loin d'être « vaincu », comme l'a affirmé Trump. Les hauts responsables de l'administration s'attendaient à ce que les dernières batailles conventionnelles dans le sud de la Syrie durent jusqu'à l'année prochaine, et des dizaines de milliers de militants attendent leur heure dans les villes et villages syriens et irakiens.

Le deuxième volet de la stratégie à trois volets, à savoir les efforts déployés par l'ONU pour trouver une solution politique à la guerre civile syrienne qui a été à l'origine de la montée en puissance de l'État islamique, a finalement fait des progrès. Et, selon les hauts responsables de l'administration qui ont refusé de discuter de quoi que ce soit dans le maelström politique de cette semaine autrement qu'anonymement, l'Iran - sous la pression des sanctions américaines - a commencé à retirer certaines de ses forces basées en Syrie.

Personne ne sait ce qu'il adviendra de ces initiatives maintenant. Beaucoup craignent un bain de sang, la Turquie envahissant pour attaquer les Kurdes syriens, les alliés américains sur le point d'être abandonnés dans la lutte antiterroriste, une nouvelle vague de réfugiés et une catastrophe humanitaire.

Mais alors même que Trump tweettait l'annonce de la démission de Mattis, le secrétaire d'État Mike Pompeo - tout aussi mécontent de la décision syrienne mais beaucoup plus en phase avec la façon générale de faire de Trump - voyait le bon côté des choses.

« Oh, bonté divine », a déclaré M. Pompeo à un journaliste de radio qui s'est enquis jeudi de la réaction des alliés à la décision de retrait, « les efforts des États-Unis sous la présidence du président Trump en Syrie ont connu un succès extraordinaire... Nos alliés savent que les États-Unis seront toujours le leader mondial de la lutte contre le terrorisme dans le monde. Nous l'avons fait pendant des décennies, et nous continuerons d'être à leurs côtés, en nous assurant que non seulement l'Amérique est en sécurité, mais que la menace du terrorisme dans le monde entier est en régression. »

Beaucoup ignorent encore le niveau de réflexion qui se cache derrière les propos de Trump. « Le président n'a ni stratégie ni doctrine. Il n'a que des emportements », a déclaré Stephen Sestanovich, chargé de recherche principal pour la Russie et les études eurasiennes au Département des affaires étrangères.

Mais comme l'a montré sa détermination à construire à tout prix un mur anti-immigrés à la frontière mexicaine, la confiance de Trump en ses intuitions, et ce qu'il appelle son « estomac », ne s'est jamais ébranlé. Ce n'est que dans le cas de la Syrie, et maintenant de l'Afghanistan et peut-être d'autres zones de déploiement, que ses conseillers se sont coalisés pour le faire reculer avec des succès répétés.

« Nous devrions rester en dehors de la Syrie », a dit M. Trump sur Twitter en 2013, alors qu'Obama songeait à une intervention américaine. « QU'OBTIENDRONS-NOUS EN ÉCHANGE DE NOS VIES ET DE MILLIARDS DE DOLLARS ? ZÉRO. »

Bien qu'il paraissait satisfait des compliments qu'il avait reçus pour une rapide attaque avec des missiles de croisière contre le président syrien Bachar al-Assad au début de son administration - et même qu'il s'en était remis à des conseillers pour l'envoi de quelques centaines de soldats supplémentaires - Trump ne s'est jamais départi dans son désir de quitter le pays et d'autres parties du monde.

« Nous allons nous retirer de Syrie très bientôt », a-t-il dit en avril dernier. « Laissons les autres s'en occuper maintenant. »

Quiconque écoute attentivement et est prêt à croire Trump sur parole l'aurait entendu décrire à maintes reprises, dans des discours, des entrevues et des commentaires ponctuels, son dédain et son désintérêt pour le rôle militaire et diplomatique traditionnellement joué par les troupes américaines dans le monde.

« Nous reconstruisons d'autres pays tout en affaiblissant le nôtre », a-t-il déclaré dans le premier grand discours de politique étrangère de sa campagne de 2016. « Je suis le seul candidat à la présidence qui le comprenne, et c'est un problème sérieux. »

D'autres ont vu le leadership américain dans la construction d'un nouvel ordre mondial post-Guerre froide pour combattre la montée d'États soutenant ou non le terrorisme en créant des États meilleurs. « Nous avons assisté à l'arrivée d'une nouvelle ère », a déclaré le président George W. Bush après l'invasion de l'Irak par les forces américaines. « Aujourd'hui, nous avons le pouvoir de libérer une nation en brisant un régime dangereux et agressif. »

Aussi bien M. Bush que le président Barack Obama, malgré leurs divergences de vues sur l'Irak et bien d'autres questions, estimaient que le rôle des États-Unis dans le monde était de bâtir des pays plus stables en diffusant les valeurs occidentales, de rendre les États-Unis sûrs en rendant le monde plus sûr et plus intégré.

Trump, depuis le début, ne voulait rien de tout ça. L'armée américaine doit être la plus forte du monde, a-t-il affirmé, non pas pour le bien du monde, mais pour le nôtre.

À maintes reprises, avec quelques variantes, il a énoncé une doctrine sur le rôle approprié des forces américaines - intimider quiconque menaçait directement les États-Unis, et infliger une punition quand elle était méritée.

« Nous n'avons pas de grands objectifs dans le monde » sous Trump, a dit Sestanovich. « Nous voulons juste être les plus grands et les plus puissants, et personne ne devrait nous embêter. »

Karen DeYoung est rédactrice en chef adjointe et correspondante principale pour la sécurité nationale au Post. En plus de trois décennies au journal, elle a été chef de bureau en Amérique latine et à Londres et correspondante à la Maison-Blanche, à la politique étrangère des États-Unis et dans la communauté du renseignement.

Source :  The Washington Post, Karen DeYoung, 20-12-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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