Contre la mode jetable, le surcyclage donne une nouvelle vie aux habits

12-01-2019 reporterre.net 8 min #150668

Les soldes d'hiver ont commencé cette semaine, au plus grand bénéfice de l'industrie de la mode, dont l'appétit insatiable pèse sur l'environnement. Pourtant, une alternative à cette consommation de masse revient au goût du jour, celle de l'« upcycling » ou « surcyclage ».

Elle déambule dans les ressourceries, chine dans les vide-greniers, arpente les boutiques Emmaüs, surfe sur Leboncoin... Monia Sbouaï s'attelle à récupérer les bouts de tissu, les chemises, les t-shirts, les vestes ou encore les robes qui nourriront sa créativité. De son échoppe nichée aux  Grands Voisins, dans le 14e arrondissement de Paris, la trentenaire revalorise des vêtements qui ont déjà vécu. Elle ragaillardit le textile, le découpe, lui adjoint de nouvelles pièces, laisse aller son inspiration en travaillant ses formes. Quelques épingles plus tard, Monia Sbouaï a élaboré le patron d'une future pièce de sa collection.

« C'est le principe du surcyclage, ou upcycling : récupérer des objets et des matériaux dont on ne se sert plus et les transformer pour leur redonner de la valeur, explique Monia Sbouaï. Je me laisse aller au hasard des trouvailles, tout en ayant une idée de ce que je souhaite à peu près réaliser, j'essaie d'en faire des vêtements cool, esthétiques et confortables à porter. »

La créatrice parisienne a fondé  Super Marché, sa marque de vêtements de seconde main, en 2016. Elle travaille, pour la confection de ses pièces, avec l'atelier  Mode Estime, à L'Île-Saint-Denis (93). « C'est une association qui permet, à travers la création textile et la couture, de valoriser des personnes en situation de vulnérabilité physique, psychique et sociale, de les aider sur le chemin de l'insertion professionnelle. » Chaque semaine elle apporte ses patrons, prêts à être choyés, aux employés de l'association.

L'industrie de la mode, une catastrophe écologique

Aussi loin qu'elle s'en souvienne, du temps de ses études, Monia Sbouaï était déjà une adepte du surcyclage : « J'avais de petits moyens et je récupérais parfois des fringues de récup'. Après deux ou trois retouches, cela m'offrait la possibilité d'avoir des habits chouettes, sans que ça coûte une blinde. » Après avoir décroché un diplôme d'éducatrice spécialisée, la jeune femme originaire de Biot, dans les Alpes-Maritimes, s'est envolé vers Londres, et a atterri sur le tarmac de la mode. Un temps, elle a été assistante de développement produit chez Kenzo, avant de rallier la Maison Kitsuné, une autre marque de prêt-à-porter haut de gamme, comme cheffe de produit.

« Assez vite, j'ai réalisé que la fast-fashion [mode rapide] ne m'emballait pas des masses, dit Monia Sbouaï. Comme toute industrie, elle est insatiable. Il faut sans cesse faire revenir les consommateurs, leur donner toujours plus de raisons d'acheter, encore et encore. Ça se traduit par des collections renouvelées sans cesse, voire des pré-collections, des capsules, des collaborations, d'innombrables soldes... Je ne me voyais pas contribuer plus longtemps à cette course effrénée. »

L'atelier de confection Mode Estime, à L'Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

L'industrie de la mode représente une catastrophe d'un point de vue écologique. « En Europe, pour 5 millions de tonnes de textiles mises sur le marché chaque année, 4 millions sont jetées, parfois à l'état neuf », observe Sihem Dekhili, chercheuse à l'EM Strasbourg Business School. En France, près de 600.000 tonnes de vêtements parviennent, chaque année, sur les étals et dans les entrepôts, selon  l'organisme Eco TLC. Le tiers est, à ce jour, collecté et trié.

« Certaines marques de luxe préfèrent même brûler leurs invendus, déplore Sihem Dekhili, pour éviter que leurs vêtements soient portés par des personnes hors de leur cœur de cible, qui n'ont pas le "bon" statut social. » En 2017, la marque britannique Burberry avait ainsi consumé près de 31 millions d'euros de vêtements et cosmétiques. La même année, le géant de la mode H&M a aussi été accusé par des journalistes danois d'avoir brûlé 60 tonnes de vêtements depuis 2013.

« Le gaspillage est inhérent à la façon de produire de ces entreprises, pense Stéphanie Calvino, fondatrice de la plateforme d'expression  Anti_fashion, dédiée à l'invention d'une économie plus responsable. Leur truc, c'est d'inonder le marché de produits pour des consommateurs matraqués par l'idée que le bonheur, c'est d'avoir, de consommer. C'est un non-sens total et ça a un coût écologique et social considérable. En Ouzbékistan, dictature du coton, les habitants sont réquisitionnés pour les récoltes. Ils reviennent brisés, pourquoi ? Pour notre consommation à outrance. »

« Une méthode vieille comme le monde, historiquement prisée par les pauvres »

La mode figure ainsi au deuxième rang mondial des secteurs les plus polluants après l'industrie pétrolière. Elle génère, selon les chiffres de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie ( Ademe), l'émission de 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, liées à la fabrication et au transport des vêtements. « L'industrie textile est aussi avide en eau », ajoute Sihem Dekhili, qui rappelle que « pour une tonne produite, il faut l'équivalent de 200 tonnes d'eau. » Selon la  Fondation MacArthur, fabriquer un t-shirt nécessite l'équivalent de... 70 douches. Et pour la production des fibres du tissu, leur traitement et leur teinture, les substances chimiques ont la part belle.

Monia Sbouaï dans son atelier.

Dans ce contexte, le surcyclage représente une réponse prometteuse aux yeux de Stéphanie Calvino. « Cette pratique permet de sensibiliser les gens à la matière, dit-elle. Elle leur rappelle que derrière chaque habit revalorisé, il y a une plante qui a été semée, a poussé, a été récoltée, filée, tissée, a permis la création d'une pièce portée durant vingt ans et à laquelle on redonne vie pour éviter de jeter, d'utiliser de l'eau et des pesticides. » C'est surtout, pour la fondatrice de la plateforme Anti_fashion, « une méthode vieille comme le monde, historiquement prisée par les pauvres ». « Quand vous n'avez pas d'argent, poursuit-elle, vous faites de l'upcycling tous les jours et depuis longtemps. L'enjeu, c'est de réapprendre collectivement à faire des choses de nos mains, réapprendre à repriser nos sapes pour les faire durer ou les transformer à souhait. C'est très valorisant, au fond, et tout le monde a intérêt à consommer moins et mieux. »

Dénicher, repriser, transformer : Monia Sbouaï, avec Super Marché, en a fait sa profession. Parfois, des clients potentiels trouvent ses créations inabordables. Elle les invite alors à surcycler eux-mêmes. « Je les comprends... on s'habitue vite à payer ses habits à cinq balles, souffle-t-elle. Mes pièces sont uniques, chacune nécessite du temps et de l'attention. Forcément, je ne peux pas les vendre aux mêmes prix que les produits de la fast-fashion. » Dans sa boutique, Monia Sbouaï saisit fièrement le portant d'une chemise à manches courtes. « Je reste très attachée à l'idée que mettre un vêtement peut permettre de se sentir bien avant d'attaquer un lundi matin où tu n'as pas trop envie de bosser », sourit-elle. La créatrice marque une pause, cajole le tissu de ses mains et l'assure : « Une fringue où l'on met un peu de soi, on la regarde différemment. »

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