La Société-Réseau  - Chapitre 20 : La mise en marche

08-01-2019 12 min #150507

Comme des plaques tectoniques de subduction, l'ancien système va disparaître sous la terre pendant que l'autre prendra la dessus.

Illustration 28: Zone de subduction de deux plaques tectoniques

Sans laisser subsister le moindre doute sur le fait qu'il n'y ait aucun retour en arrière possible, la zone d'accrétion fait naître une partie montagneuse et volcanique, qui semble ériger une barrière entre l'ancien et le nouveau monde.

A un moment donné la majorité des gens ont abandonné l'ancien système, moralement d'abord puis concrètement ensuite. L'altermondialisme n'est plus sur la défensive, subversive, riant au nez de l'ancien système, stable, univoque, et n'est plus du tout « alter ».

Mais on n'en est pas encore là.

20.1 - Les systèmes de « boot »

C'est un vaste sujet d'étude en réalité, qu'est l'art de faire démarrer une vieille bécane. En systémique on est toujours confrontés à une flagrante difficulté au moment du démarrage, tout comme dans le capitalisme quand on veut acheter un truc et qu'il faut d'abord en avoir vendu un autre.

La contradiction élémentaire (et sûrement cosmique) ressemble à cet adage de l'œuf et de la poule. Et pour s'en sortir, on triche, comme quand on crée un logiciel (par exemple de simulation du système social), on crée d'abord un paquet de données artificielles qui font croire au logiciel qu'il a les moyens de démarrer, même si ces infos ne sont pas actualisées (en l'occurrence on créera des besoins factices). En informatique cette procédure peut se répéter plusieurs fois.

Rien que pour booter un système d'exploitation « Windows » il faut une mémoire ROM sur lequel se trouve le DOS, qui permet de se connecter au matériel, sur lequel se trouve le disque dur, qui permet de mettre en mémoire vive l'application de démarrage, qui permet de lancer les données qu'il faut mettre en mémoire vive pour pouvoir lancer les autres applications (qui se lancent en mémoire vive, encore).

Ce paragraphe est là seulement pour rappeler à quel point rien n'est facile, et le genre de problèmes auquel il est légitime de s'attendre.

20.2 - Les graines d'espoir

C'est formidable à notre époque, où simultanément le capitalisme entre, partiellement ouvertement, dans sa déliquescence, apparaissent comme des germes des initiatives aussi diverses que louables visant à se réapproprier l'indépendance, matérielle et intellectuelle, vis-à-vis du système-argent.

Leur environnement est très sévère et peu survivent (comme les graines qui manquent de lumière du soleil), ou savent persister dans la droiture éthique, mais malgré cela elles se multiplient, s'adorent, et ont tendance à se rencontrer et s'entraider. Ils concrétisent peu à peu les fondements d'une société non-injuste, et initient des activités qui ne feront que croître en importance, en complexité et en efficacité.

20.2.1 - Les organisations micro-sociales

C'est ainsi que son nées les AMAP(1), pour répondre à des impératifs écologiques, de gaspillage, de qualité, et de justice sociale. Ils mettent en relation producteurs et consommateurs, sans passer par l'industrie.

Elles appartiennent aux « mouvements de solidarité » et tout à la fois représentent une garantie de souveraineté alimentaire, par le biais d'une économie sociale, en proposant des denrées alimentaires produites de façon soutenable et écologique. Elles ont la faculté surprenante de responsabiliser les citoyens, et la rapide multiplication de cette approche montre que cela répond à un besoin.(2)

20.2.2 - La mouvance Open Source

La mouvance open source est devenue dominante en informatique(3), et ne peut plus être remise en cause : la technologie appartient au public ! C'est une vraie victoire. Personne ne pouvait lutter contre des biens distribués gratuitement à condition qu'ils restent du domaine public.

Non seulement les logiciels mais aussi les plans de construction, la documentation scientifique, l'intelligence artificielle, les autopilotes, et la connaissance au sens large s'est engouffrée dans la lumière du « Bien public ». Grâce aux imprimantes 3D, bientôt même la production n'aura plus de secret pour le grand public.

20.2.3 - La Blockchain CreativeCommons

Dans le domaine des licences, on pourra noter un fait amusant, l'apparition d'une blockchain des publications open sources. Comme nous l'avons vu, tout l'intérêt, et ce qui fait la valeur d'un bien, n'est pas son prix mais la connaissance de son usage. Le « block » permet de stipuler les informations sur l'ouvrage, l'auteur, et les conditions spécifiques de distribution. « The future is now ! ».

20.3 - La marche vers l'autonomie

Nous avons mis au point un plan d'incubation qui consiste à planter une graine, sous la forme d'une coopérative qui réunirait les insatisfaits de la dictature souriante de Ned Flanders(4).

Au tout début, il s'agirait d'acquérir un terrain. Cela peut se faire en passant par un joli crowdfunding, comme on en voit souvent(5).

Ensuite, je suppose qu'il faut collectiviser les ressources et les besoins, et cela est possible en donnant à cette association la compétence d'organiser des achats groupés. C'est grâce à cette astuce que seule l'association restera en contact avec le système, tandis que les biens seraient distribués équitablement. A tout le moins, ils le seront à un prix avantageux du fait de rationaliser collectivement ses achats.

Si par exemple les gens achètent leurs produits au prix normal à travers la coopérative, elle pourra acquérir les machines et outils qui lui permettront de diminuer sa dépendance. Par la suite il lui faudra carrément fabriquer ses propres outils, faire de la métallurgie, de l'ébénisterie, des vêtements, des médicaments... vers l'indépendance, fondement de l'autodétermination.

Ceci à son tour permettra d'avoir la main sur la qualité, l'éthique, le respect des normes, et surtout le plus flagrant, l'extrêmement bas coût de revient de ces biens. Pour en avoir une vague idée il suffit de se figurer qu'on s'épargne le but lucratif sur toute une chaîne de fabrication, et la fin les produits valent cent fois moins cher.

20.4 - Les coopératives

Ce que nous avons vu n'est finalement qu'une somme de règles que peuvent s'imposer les acteurs d'une coopérative dont les éléments seraient coordonnées afin de garantir leur subsistance collective.

Avant de vouloir changer le monde, il s'agit seulement d'apporter les éléments qui orientent sa mutation vers plus de rationalité. Ainsi c'est surtout au sein d'une coopérative que tout peut démarrer, avec l'espoir de servir d'exemple. Cette question se pose à une époque où on cherche de nouveaux modèles économiques qui deviennent tous de plus en plus instables et insuffisants. Que ce soit pour la presse en ligne, les éditeurs culturels, les agriculteurs, et toutes les sortes de fabricants-concurrents, bientôt il n'y aura pas d'autre salut pour leur subsistance que de s'unir au sein de coopératives qui permettent de mettre leurs ressources en commun, grâce aux financements que cela peut soulever, et de savoir les redistribuer... en nature. C'est ainsi, par exemple, que peuvent démarrer les premiers embryons d'une organisation sociale-systémique, en créant une entité qui leur serve de socle commun, et tout à la fois possède des règles strictes qui garantissent l'indépendance de chacun.

20.5 - Le mode Survie

Un logiciel de répartition équitable des tâches et des richesses tel que nous l'avons présenté, ne sort pas de terre tel quel, il faut commencer par appliquer avec succès des processus simples. Ce que nous avons évoqué nécessite une puissance de calcul qui existe déjà, certes, mais qui reste une luxure fastueuse. Pourtant dans les premiers jets, un simple logiciel tournant sur un bête ordinateur suffirait à faire fonctionner une collectivité d'individus se connaissant et désireux de d'unir leurs forces. Au final, toute cette utopie n'a besoin que d'un ordinateur et d'une entente.

20.6 - Et sans informatique ?

Dans un soucis de compréhension, on peut aisément si figurer ce que serait un système d'orchestration de la gratuité, à l'échelle locale (pas globale, parce que sans informatique c'est impossible), faite « à la main ».

C'est simple, on mettrait sur un panneau d'affichage tous les matins, les produits disponibles et le nom des personnes y ayant droit, avec des classes de priorité (obligatoire, optionnel). Il y aurait aussi un autre panneau pour les tâches à accomplir. Et quand quelqu'un voudrait emprunter le tracteur d'un autre, un conseil se réunirait, afin d'estimer si personne n'en a un plus grand besoin, et combien de temps il est disponible. Et quand on voudrait exploiter une parcelle, chacun dans le village pourra y contribuer, en amenant des graines, un savoir-faire, et une main-d'œuvre. Les produits ainsi cultivés viendraient s'ajouter au flux des denrées disponibles pour tous.

En fait ce n'est qu'une question d'organisation sociale, et l'informatique (le Système) n'est là que pour formaliser ce désir d'entraide mutuel. Ce choix de l'entraide est commit de bonne grâce, en conscience du fait que c'est aussi celui qui produit les meilleurs résultats, la meilleure optimisation des richesses.

20.7 - La relation entre systèmes hétérogènes

Nous avons présenté le principe d'entité systémique dans lequel était enfermée tout le fonctionnement décrit au cours de ce livre. Cette entité peut aussi bien être très locale, dans une petite économie circulaire, que régionale ou nationale, si un jour des gens arrivent à obtenir leur indépendance de la nation libérale.

S'il ne s'agit que de relier entre elles différentes entités systémiques, ce sera facile, car cela aura lieu sur la base de leur indépendance, qui est toujours légèrement insuffisante (il y a toujours une dépendance aux autres, mais elle est correctement détourée). C'est pour combler ces inévitables insuffisances que les relations ont intérêt à être établies. Dans ce cas, les systèmes pourront recevoir comme s'ils provenaient d'une source privée, des biens mis au service de la richesse publique. Et en échange, cette entité exogène, considérée comme une personne morale, obtiendra des droits mesurés et négociés.

Encastrée dans l'ancien système capitaliste, la faible taille d'une entité systémique autonome (ESA) ne la met pas en danger, mais ce ne sera pas le cas lorsqu'elle grandira. Dans ce cas la question qui se pose est : comment acquérir des biens (ordinateurs, soins, etc.) alors que l'entité systémique est encore trop immature pour les produire elle-même ?

Faire cela, c'est à dire accepter de penser en terme d'argent (qui ne peut être acquit qu'en faisant usage de ce même capitalisme, qui crée une situation de dépendance, séduisante et attirante, et qui constitue un piège classique) peut mettre en péril toute l'organisation. C'est certain, les systèmes sociaux sont de sauvages concurrents.

Il y a longtemps on a introduit le principe de « valve » qui permet aux richesses de rentrer mais pas de sortir, ou de sortir mais pas de rentrer, c'est à dire par deux canaux distincts, et indépendants. Je pense qu'une solution pourrait consister à (vous allez voir c'est amusant) ouvrir un comité spécialement dédié à gagner le plus d'argent possible, dans le but de commettre les acquisitions qui sont l'objet d'une demande. Il est clair que si tout le monde dans cette petite société s'attelle collectivement à cet unique objectif, ils y arriveront très bien ! Ce serait une drôle de provocation, d'avoir une entité systémique qui, au sein du capitalisme, se donne pour raison sociale de ce qui permet sa subsistance, le fait de « gagner le plus d'argent possible, par tous les moyens ». Aucune entreprise n'a jamais osé avouer que c'était cela, sa vraie raison sociale.

Les importations seraient considérées comme des richesses publiques acquises « gratuitement » par l'entité systémique, c'est à dire sans nécessiter aucune production. Et toutes les exportations (d'excédents) ne pourraient être conduites que par ce même comité, en contrepartie d'autant de nouveaux droits disponibles, créés sur la base des importations.

En fait le comité serait une sorte de délégation systémique, comme une ambassade, et serait la seule relation entre l'entité et son environnement, bêtement capitaliste.

Ce n'est qu'une des solutions possibles, qui a pour fin d'empêcher l'intrusion du système de la dépendance dans un système de la collectivisation.

20.8 - Les moyens d'y arriver

J'espère que les recommandations et préceptes qui sont développés dans cet ouvrage serviront à cela, notamment le principe d'orchestration de la gratuité, l'édification de la valeur d'usage, avec son principe de critères par classification sectorielle, l'informatisation outrancière du maximum de données pouvant servir à une meilleure connaissance de « la réalité », afin qu'elle soit prise en compte dans la redistribution des richesses.

Et évidemment, le meilleur moyen d'y arriver, c'est d'y consacrer son énergie. Il faut se dire que tous nos efforts, contrairement à ceux des bandits en cols blancs, visent à laisser à nos descendants un monde en meilleur état que celui dans lequel on l'a trouvé. Ainsi que des « valeurs » « véritables ».

(1)AMAP : Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne

(2)http://miramap.org/IMG/pdf/charte_des_amap_mars_2014-2.pdf

(3)La part de marché de l'open source est dominante.

(4)Simpson Horror Show (première décade)

(5)Des îles ou des terrains sauvages ont été rachetés à des propriétaires par des financements sociaux, afin de les traiter comme le domaine public aurait dû le faire.

- networksociety 180718

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