Les tribus autochtones sont plus menacées aujourd'hui que depuis des décennies

05-01-2019 entelekheia.fr 11 min #150376

Aujourd'hui en France, nombre de gens de gauche prônent un repli sur des petites communautés rurales autogérées qui existeraient en marge du capitalisme et useraient de leurs propres codes et systèmes économiques - en résumé, des tribus sans défense.

Voici pourquoi cette idée n'est probablement pas viable.

Par Wayne Masden
Paru sur  Strategic Culture Foundation sous le titre Fourth World Under Unprecedented Threat

Jamais dans l'histoire récente, le quart monde - soit les 370 millions de personnes qui n'ont pas d'État à elles - n'a été attaqué, comme c'est le cas aujourd'hui, par un éventail aussi étendu de gouvernements proto-fascistes et d'entreprises privées qui s'approprient leurs ressources. Les principes fondamentaux de la Déclaration de 2007 sur les droits des peuples autochtones de l'ONU sont sabotés par les gouvernements qui servent les intérêts des sociétés minières et de forage désireuses de déposséder les peuples autochtones de leurs ressources naturelles, dont la plupart se trouvent sur des terres ancestrales sacrées.

En 2016, le monument national Bears Ears, dans l'Utah, et le monument national de Grand Staircase-Escalante avaient été désignés zones protégées en vertu de la loi dite Antiquities Act. Le 4 décembre 2017, Donald Trump a ordonné la saisie d'une grande partie des monuments et leur attribution à des sociétés minières d'uranium et autres, en violation de la Constitution américaine et des traités signés entre le gouvernement américain et les cinq tribus autochtones - la nation Hopi, la nation Navajo, la tribu indienne Ute, la tribu de la Montagne Ute et la nation Zuni Pueblo - qui considèrent ces zones comme sacrées et inviolable par des mineurs, foreurs et autres pillards.

Mr Trump s'oppose à l'immunité souveraine des tribus amérindiennes depuis l'arrivée des casinos dans les réserves tribales. * Mr Trump, craignant une concurrence pour ses trois casinos infestés par la mafia d'Atlantic City, a fait ce qu'il fait toujours - projeter ses pires traits sur les autres. À la fin des années 1990, à l'aide d'un groupe faux-nez « pro-famille », le « New York Institute for Law and Society », Trump a accusé la tribu Mohawk de St. Regis, qui prévoyait d'ouvrir un casino dans sa réserve des Catskills, d'être des criminels violents et des dealers de drogue. Roger Stone, un propagandiste de longue date de Trump, a mené la campagne de diffamation contre les Mohawks. Stone a commandé des publicités dans les médias qui accusaient faussement la nation Mohawk, qui se trouve à cheval sur la frontière canado-américaine, de contrebande d'alcool et de cigarettes, et de trafic avec des truands. Stone fait actuellement l'objet d'une enquête, comme on pouvait s'y attendre, de la part du conseiller juridique spécial du ministère de la Justice, Robert Mueller, pour des infractions liées à la campagne électorale de 2016.

La diabolisation des Amérindiens par Trump ne s'arrête pas aux terres ancestrales et aux « jeux de hasard indiens ». Trump - qui a insulté la sénatrice américaine Elizabeth Warren, du Massachusetts, en l'appelant « Pocahontas »** - et les critiques constantes de ses partisans à l'égard des réfugiés politiques qui cherchent à se mettre à l'abri des violences de leur Guatemala natal oublient systématiquement de mentionner qui ils sont et pourquoi ils veulent vivre en sécurité aux États-Unis. Le Département américain de la Sécurité intérieure (DHS) et ses agents de l'immigration et des douanes (ICE) sont tellement ignorants de la situation des droits de l'homme en Amérique centrale qu'ils emploient des hispanophones pour traiter avec les demandeurs d'asile. Pourtant, ces malheureux ne parlent ni espagnol, ni anglais. Beaucoup d'entre eux ne parlent qu'Ixil, une langue maya. D'autres parlent des langues mayas différentes - le k'iche', le q'eqchi, l'achi, le xinca, le mam, le kaqchekel, le maya yucatèque, l'awakatek, l'akateko, le jakaltèque et le q'anjob'al, entre autres - des langues pour lesquelles il y a peu d'interprètes au gouvernement ou même dans les universités.

Sans compétences linguistiques adéquates, les agents d'immigration et les juges américains sont incapables de communiquer avec les demandeurs d'asile.

La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kirstjen Nielsen, a montré son ignorance totale de la situation des réfugiés à la frontière en déclarant lors d'un briefing à la Maison-Blanche : « Tout le personnel de la patrouille frontalière américaine à la frontière sud-ouest est bilingue - jusqu'au dernier d'entre eux ». Ce que Nielsen a omis, que ce soit à dessein ou parce qu'elle est incompétente, est que le personnel bilingue en anglais et en espagnol n'est pas le bon pour traiter les cas de ces demandeurs d'asile.

La raison pour laquelle le peuple maya risque un si long voyage jusqu'à la frontière sud des États-Unis demande un cours rapide de politique américaine en Amérique centrale pour être comprise. Pendant des années, les instructeurs militaires et de renseignement américains, y compris ceux de la tristement célèbre « School of the Americas », où l'Amérique forme les futurs dictateurs latino-américains, ont mené des forces militaires nationales et paramilitaires locales dans des actes génocidaires contre les Mayas et d'autres peuples autochtones américains. Et, en complice du massacre des descendants des premiers peuples d'Amérique centrale, l'État d'Israël et ses renseignements militaires ont donné aux gouvernements du Guatemala, du Honduras et du Salvador la capacité technique de traquer, comme des proies, les peuples autochtones pour commettre des massacres.

La politique de Trump qui consiste à séparer les familles mayas et les autres à la frontière constitue une violation directe de la Déclaration de l'ONU sur les droits des peuples autochtones, qui garantit que les peuples autochtones, qu'ils soient ou non réfugiés, ont un droit inhérent à rester au sein de leur famille. Les tribus amérindiennes, qui endurent déjà les politiques racistes de l'administration Trump, étaient aux côtés de leurs frères du sud de la frontière américaine. Les dirigeants des nations Cherokee, Sioux de Cheyenne River, Kiowa, Blackfeet, Chickasaw et Sioux Lakota ont condamné la politique de séparation des enfants de leurs parents. Pour de nombreux Amérindiens, voir des familles déchirées rappelait la politique du gouvernement américain, qui avait autrefois enlevé des enfants amérindiens à leurs parents pour les envoyer dans des pensionnats pour Indiens et les placer dans des familles d'accueil européennes blanches.

La façon dont le Guatemala traite sa population maya est liée à la foi évangélique de son président, le comique reconverti dans la politique Jimmy Morales, un diplômé d'un séminaire baptiste qui avait un jour amusé son public en se grimant en noir. Il s'agissait d'un affront non seulement pour les Afro-Américains d'Amérique centrale de la région, mais aussi pour les Mayas à la peau foncée du Guatemala. En échange de la reconnaissance par Morales de Jérusalem comme capitale d'Israël et du transfert de l'ambassade du Guatemala de Tel-Aviv à Jérusalem, Israël a remis au gouvernement Morales des armes, des munitions, des logiciels de suivi de population, des drones et d'autres technologies de surveillance destinées à garder la minorité Maya sous contrôle.

En 2013, l'ancien président guatémaltèque, le général à la retraite Efraín Ríos Montt, a été reconnu coupable de génocide et de crimes contre l'humanité par un tribunal guatémaltèque. Pendant deux ans, de 1982 à 1983, l'armée de Ríos Montt a tué des familles entières et détruit leurs villages. A eux seuls, environ 5,5 % des Mayas d'Ixil ont été tués. Ce génocide a été perpétré avec l'aide de la CIA, des forces spéciales américaines et du Mossad israélien.

Ironiquement, alors qu'ils fuyaient la « piété » évangélique de voyous comme Morales et des officiers de l'armée guatémaltèque formés aux États-Unis, de nombreux enfants indigènes réfugiés - séparés à la frontière américaine par l'administration Trump - ont fini par être confiés à des organisations chrétiennes évangéliques douteuses, dont certaines avec des histoires sordides de violences sexuelles et physiques sur enfants.

La piété chrétienne n'était pas non plus dans l'esprit d'un autre intrus évangélique américain, le missionnaire John Chau, qui tenta d'atterrir sur l'île protégée de North Sentinel, dans les îles Andaman et Nicobar sous contrôle indien, pour « convertir » la tribu de l'âge de pierre qui y vit au Christianisme. Les Sentinelles de North Sentinel Island sont connus pour être hostiles aux étrangers et s'attaquent souvent aux intrus avec des lances et des flèches. Plutôt que d'accueillir Chau, qui représentait un groupe évangélique de Kansas City appelé « All Nations », les gens de l'île North Sentinel ont fait un exemple de cet étranger indésirable en le tuant, semble-t-il. La tribu de l'île ne le savait pas, mais Chau était peut-être porteur de germes contre lesquels les insulaires isolés n'ont pas de défenses immunitaires.

Un raison possible de l'hostilité du peuple de North Sentinel envers les étrangers a été donnée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les forces armées impériales des très suprémacistes japonais ont occupé les îles Andaman et Nicobar pour y installer des bases navales. Les Japonais ont peut-être atterri sur North Sentinel et tué de nombreux membres de la tribu avant que les survivants ne s'échappent dans des régions plus reculées de l'île.

Si c'est vrai, la tribu de North Sentinel, si elle pouvait comprendre l'action récente du Premier ministre indien Narendra Modi, serait extrêmement contrariée. Modi a récemment démontré sa fidélité au leader nationaliste indien Netaji Subhash Chandra Bose, allié du Japon impérial et de l'Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Modi a renommé trois des îles des îles Andaman - Ross Island, Neil Island et Havelock Island - en Netaji Subhash Chandra Bose Island, Shahid Dweep et Swaraj Dweep, respectivement, en hommage à Bose. Dirigeant d'un État fantoche japonais, le « Gouvernement provisoire de l'Inde libre », basé dans les Andaman et Nicobar occupées par les Japonais, Bose dirigera également, sous le commandement des Waffen SS nazis, la Légion indienne - plus tard » Légion Azad Hind » - qui menait des actions contre l'Union soviétique.

La tribu de North Sentinel, sans même le savoir, a autant à craindre des nationalistes hindous proto-fascistes de Modi que des missionnaires évangéliques du Midwest américain. Avec des gens comme Trump et son sillage d'alliés évangéliques - dont certains ont appelé à l'action militaire américaine contre les tribus de North Sentinel et leurs flèches, pour récupérer Chau ou son corps - Modi, et le nouveau président anti-indigène du Brésil, Jair Bolsonaro, le quart monde est sous un siège existentiel inédit dans l'histoire récente.

Traduction Entelekheia
Photo : autochtones de North Sentinel Island (pris de loin)

Notes de la traduction :

*Des casinos peuvent être ouverts sur les réserves indiennes (qui sont des territoires indépendants soumis aux lois fédérales américaines, mais pas à celles des Etats) depuis 1979,  par décision de la Cour suprême des USA en règlement de nombreux litiges subséquents à l'ouverture d'un casino par les Séminoles de Floride sur leur réserve, mais contre la loi de l'État, dans les années 1970.

**La sénatrice Elizabeth Warren n'est elle-même pas exempte de reproche. Pendant des années, elle s'est prévalu d'une soi-disant descendance indienne, jusqu'à s'inscrire sur des listes de natifs amérindiens, pour grimper dans le Parti démocrate, qui est notoirement très sensible aux revendications des minorités ethniques - du moins pour l'image. En 2018, en réponse à une affirmation de Trump selon laquelle elle n'avait pas de sang indien, elle a  accepté de soumettre à un test ADN. Avec un résultat mitigé : elle ne possède que 1/64ième à 1/1024ème de sang indien, soit beaucoup moins que la moyenne des citoyens des USA. Depuis, elle est discréditée jusque dans son propre parti, ainsi que par les minorités raciales qui avaient auparavant compté sur elle.

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