Interview « Gilets Jaunes Liège » : « L'austérité c'est stop ! Y'en a marre ! »

06-12-2018 cadtm.org 10 min #149282

Les « Gilets Jaunes Liège » à la Tour des Finances de Liège, pendant le succès de leur action de blocage.

Voilà bientôt trois semaines que le mouvement des « Gilets Jaunes » a démarré en Belgique. Ce mouvement, hétérogène et spontané, attire autant qu'il intrigue. Informé de leur action ce lundi 3 décembre 2018 à la Tour des Finances de Liège, et contacté par des membres des « Gilets Jaunes - La Louvière » pour discuter de comment annuler la dette de la Belgique, le CADTM est allé les rencontrer sur le lieu du blocage. Alors qu'une vingtaine de « Gilets Jaunes - Liège » [1] était encore présente sur les lieux, six participant-e-s de différentes générations ont répondu à nos questions.

Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Des participant-e-s à l'action des Gilets Jaunes Liège : Je suis avec les Gilets Jaunes au niveau de Seraing-Sclessin. On est là aujourd'hui car on a envie de montrer à l'État que le mouvement avance, bloquer un peu tout ce qui est taxes, tout ce qui alimente la finance de l'État, tout ce qui nous coûte un peu cher, et tout ce qui en réalité, est abusif. C'est pour cela qu'aujourd'hui nous avons choisi la Tour des Finances de Liège, et nous allons continuer avec d'autres actions dans les jours à venir.

Avez-vous un calendrier d'actions bien défini pour les prochains jours ?

Oui, on a commencé à mettre cela au point ce week-end, sans leader, sans rien du tout. On s'est regroupé à quelques personnes et on a défini quelques points d'attention pour certaines personnes, et ces personnes-là vont porter nos revendications plus haut, car nous sommes obligé·e·s de passer par le politique, on n'a pas d'autres choix. Au niveau syndical, nous n'appartenons à aucun syndicat, au niveau politique, nous n'appartenons à aucun parti, mais malheureusement ici en Belgique, c'est eux qui gèrent le pays, donc on est obligé·s· de passer par eux. On a fait remonter nos revendications. Maintenant c'est à eux. Une fois que l'on aura vu tous les partis, nous nous retirerons afin qu'ils s'arrangent entre eux et nous, nous continuerons les actions qu'il y a à faire suivant les choses qu'il y a à faire, suivant des points qui comme ici à la Tour des Finances, symbolisent les taxes et compagnie.

Mais il y a d'autres points, comme la TEC ou ceci ou cela. On a d'autres points d'attaches où l'on va également faire des manifestations, entreprendre des blocages, etc. sans toucher vraiment les citoyen-ne-s. Le citoyen étant avec nous, on ne veut pas l'embêter, on veut qu'il marche avec nous et collaborer avec eux afin que tous les citoyens, nous compris, soient gagnant dans cette histoire. Plus on continuera comme cela, plus on va avancer, plus les manifestations vont s'élargir. J'espère que l'on ne sera pas court-circuité·e·s à d'autres niveaux, mais cela on verra bien pour la suite.

Pouvez-vous me décrire l'action de ce matin. Comment cela s'est-il passé ? Comment a-t-elle été perçue ? Par la population que vous avez croisée ? Par les travailleuses/rs du SPF Finance ? Par les autorités ou même par les forces dites de l'ordre ?

Personnellement, j'ai vu un live ce matin avec une cinquantaine de personnes. Étant chômeur, je me suis dit qu'il fallait se mobiliser et aider le peuple. J'ai également fait une petite musique, en rapport avec les Gilets Jaunes, qui sera diffusée sous forme d'un clip lors d'un mouvement qui aura lieu ce samedi (ndlr : samedi 8 décembre). On va essayer de faire quelque chose de très joli pour le peuple.

Ici à Liège, on a pris le taureau par les cornes. Il fallait s'organiser

Une autre membre des Gilets Jaune Liège poursuit : ici, nous sommes arrivé-e-s à 6h ce matin, on a mis en place les deux barrages, vraiment calmement, devant les deux entrées de la Tour des Finances. Cela s'est très bien passé. Une fois que les gens du ministère, les employé·e·s, sont arrivé-e-s ici, on leur a expliqué la situation. On a également eu le responsable du bâtiment qui est venu avec le concierge et nous a annoncé la fermeture du bâtiment, sans faire d'histoire, dans le calme, la bonne humeur et une ambiance bonne enfant. Tout le monde est rentré chez lui. Au niveau du SPF Finance, chapeau à eux.

Concernant les actions qui sont menées par les « Gilets Jaunes », avez-vous une coordination à quelconque échelle ?

Ici à Liège, on a pris le taureau par les cornes. Il fallait s'organiser. On a différents groupes qui se rassemblent maintenant avec des points d'impacts où nous serons présents. Au niveau de la province de Liège, on s'auto-gère sans tenir compte de l'un ou l'autre. C'est un mouvement du peuple. C'est difficile à gérer.

Concernant les « Gilets Jaunes » en dehors de Liège, nous avons eu des contacts lors des manifestations de ce week-end (ndrl : vendredi 30 novembre et samedi 1er décembre) à Bruxelles, avec La Louvière, avec Charleroi, avec Bruxelles, avec la Flandres aussi du côté d'Anvers qui était présent à la manifestation. On a des contacts que l'on s'échange, mais les points d'impact seront ici au niveau de la province de Liège, Verviers, Sclessin, etc. On se regroupe ensemble et on prend des lignes de conduite. On essaye de faire une seule action par jour, afin qu'elle soit bien faite, qu'elle soit claire et nette. Quand on arrive, on sait ce que l'on va faire, avec quel objectif. On regroupe tout le monde à la même place et on part de ce principe-là.

Une autre membre des Gilets Jaunes poursuit : le but est vraiment d'aller dans le sens du citoyen et de le protéger lui et ses propres intérêts, étant donné que le gouvernement actuel ne le fait pas. On essaye simplement de montrer à ces dirigeants que l'on est en train de s'unir contre eux, car l'austérité c'est stop ! Y'en a marre !

Comme vous me le précisiez, le mouvement des « Gilets Jaunes » se considère comme apartisan et indépendant des syndicats. Je voulais tout de même vous poser une question puisque le CADTM a été contacté la semaine passée par des membres des « Gilets Jaunes - La Louvière » pour discuter de comment annuler la dette de la Belgique. Plus largement, recherchez-vous tout de même des appuis, quels qu'ils soient, des mouvements sociaux existants ?

On essaye simplement de montrer à ces dirigeants que l'on est en train de s'unir contre eux, car l'austérité c'est stop ! Y'en a marre !

C'est clair que s'il y a des mouvements qui souhaitent nous appuyer, si ce n'est pas dans un but de récupération politique, c'est toujours intéressant. Maintenant, il faut voir, tout cela est à réfléchir. On a des syndicalistes qui veulent bien nous appuyer mais on doit alors se rallier à leur façon de penser, à leurs propres revendications, et là nous ne sommes pas tellement d'accord car nous sommes un mouvement citoyen. Tou·te·s les citoyen·ne·s de Belgique ne sont pas syndiqué·e·s au même endroit. Tout le monde n'a pas la même mentalité, la même façon de penser, les mêmes attentes, etc. Malgré tout, il faut s'unir, s'entendre et s'écouter.

Un autre membre approfondit : Il faut juste que nous autres de notre côté, tous ensemble, on fasse attention que personne ne vienne s'infiltrer dans notre mouvement, que ce soit politique, que ce soit syndical. C'est surtout cela le problème que l'on a. On peut également être fiers au niveau de Liège, puisque l'on a constaté aucun débordement grave, si ce n'est quelques pneus brûlés.

Concernant les infiltrations, il y a bien eu 4 ou 5 personnes, mais que l'on a réussi à faire déguerpir. On continuera ainsi car on ne veut pas être « sous l'influence de », ce qui nous porterait préjudice.

Aujourd'hui le mouvement des « Gilets Jaunes » est en plein essor, notamment au niveau de la visibilité, que ce soit au travers des médias ou des réseaux dits sociaux.

Oui effectivement, c'est quasiment systématique sur les réseaux sociaux. On fait un peu le buzz également sur les médias. Au niveau des politiques, nous les rencontrons car ce sont eux qui nous appellent, qui nous contactent. Nous leur remettons alors nos revendications. Mais ce n'est pas nous qui allons pleurer à leur porte. Vu l'ampleur que prend ce mouvement citoyen, ils nous appellent, voire paniquent un peu afin de trouver des solutions. On nous dit « c'est dans notre programme », mais si c'était tant dans leur programme, on ne serait pas avec des gilets jaunes à se cailler autour des routes. On serait chez nous, dans le fauteuil en train de regarder la TV ou à nos postes de travail. Ce temps que nous consacrons, nous pourrions le consacrer à autre chose que ceci si c'était vraiment leur programme, cela devrait aller tout seul, tandis qu'ici il faut faire avec avant de reprendre notre place dans le quotidien.

Avant de commencer cette interview, vous avez été chaleureusement applaudi-e-s par des élèves du primaires et les enseignant-e-s qui les accompagnaient. J'imagine que cela vous rend optimiste pour la suite.

Les gens sont notre moteur. Quand on voit qu'ils viennent à nous, même sur les piquets, que ce soit sur Wandres, Sclessin, etc. nous apporter des pizzas, de la soupe, des burgers, ils nous apportent même des parapluies. Tout cela ce sont des petits gestes des gens, c'est le peuple, on s'unit, on est là pour eux, ils nous remercient. C'est clair que c'est aussi ça qui nous permet de tenir et d'avancer. Cela fait presque trois semaines que l'on est dans le froid, tous les jours on est sur le front, et ils comprennent tout doucement que l'on n'est pas là que pour le pétrole, mais qu'on est là pour eux.

Pour terminer, si vous pouviez décrire en une phrase comment la population peut vous soutenir, comment elle peut contribuer à faire parler de vous positivement.

Je crois que pour finir « Michel, rentre chez toi ! ». Si je peux me permettre la moindre revendication, que le peuple pourrait avoir, vous pouvez envoyer vos recommandations à [giletjauneliege@hotmail.com], c'est aussi simple que ça.

Il faut aussi que tou·te·s les citoyen-e-s restent tou·te·s uni·e·s dans le même combat.

Il faut aussi que tou·te·s les citoyen-e-s restent tou·te·s uni·e·s dans le même combat

Avec la vie que les gens mènent, il est temps de remettre tout cela sur la table, sinon ça risque de ne pas s'arrêter là. On est dans un système où le citoyen n'a plus confiance dans le politique. C'est une des raisons pour lesquelles on ne les veut pas avec nous. Les gens n'ont plus confiance. Combien d'abstention, et combien de votes blancs durant les élections ? Il serait vraiment temps que le gouvernement se pose les bonnes questions. Une question se pose aussi au niveau décisionnel. Avec les votes d'aujourd'hui, on ne sait rien changer. Tout est fait de sorte que les votent soient remportés toujours par les mêmes personnes. On vote pour des « petits » qui sont en bas de liste, mais ce n'est jamais eux qui vont se retrouver vainqueur. Par le vote, on ne sait donc pas créer le changement. C'est un système de vote qui fait que l'on est toujours obligé-e-s de faire avec les mêmes...

Je pense aussi que le vote actuel est un vote de dictateur. Si l'on vote pour le MR, il va quand même se retrouver avec le PS par l'intermédiaire du ralliement. Si on vote pour le PS, ils vont quand même se rallier avec le MR. Si on vote Ecolo, idem. Un moment donné qu'ils se mettent deux par bancs et qu'ils commencent à discuter !

Tract distribué par les « Gilets Jaunes - Liège »

Propos recueillis par Rémi Vilain

Notes

[1] Nous écrivons « Gilet Jaunes - Liège » conformément à leur souhait. De même, les noms et prénoms des personnes interviewées ne seront pas divulgués. L'image d'illustration de l'article a elle été prise en accord avec les personnes présentes.

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