Ce que nous disent ces gilets jaunes campés aux angles morts du paysage social

24-11-2018 tlaxcala-int.org 7 min #148689

 Dimitris Alexakis Δημήτρης Αλεξάκης

Réponse (sans doute trop rapide faute de temps, mais l'objectif de ce post est moins de clore la question que d'en poser, des questions) à quelques ami.e.s rebuté.e.s par le mouvement des «gilets jaunes».

La forme horizontale de cette mobilisation est à mon sens ce qui fait son intérêt, sa nouveauté, son actualité (plus proche des formes de mobilisation décentralisées qui ont essaimé dans la Grèce des mémorandums que d'une mobilisation centralisée de type syndical ou social-démocrate), mais aussi ce qui la rend poreuse aux initiatives et aux prises de paroles d'extrême-droite ; le fait qu'il n'y ait pas (plus) là de garant, de «grand Autre», doit beaucoup à l'effondrement de la social-démocratie européenne à l'ère des plans d'austérité (effondrement dont la capitulation grecque ou l'accès au pouvoir d'Emmanuel Macron, par l'effet d'une sorte d'auto-annulation du PS, offrent des exemples éloquents : la mission de la social-démocratie européenne semble bien être, depuis 2010, de se saborder elle-même (on peut s'interroger aujourd'hui sur la mesure dans laquelle elle tend à entraîner dans sa chute l'ensemble de la gauche). Cette structuration spontanée est porteuse de risques (instrumentalisation fasciste, récupération opportuniste par certains grands médias) mais aussi de possibilités. Elle n'est en tous cas pas fermée pas encore, du moins, et ne peut certainement pas être identifiée au mode de structuration politico-professionnel du mouvement poujadiste (milieu des années 50, début de la carrière politique de Le Pen).

Une part de la difficulté tient à la possibilité ou non de parler de «structure» et de «structuration» mais aussi au hiatus existant entre cette mobilisation et les luttes sociales menées en France au cours de ces dernières années ; cette mobilisation apparaît souvent comme celle de personnes n'ayant pris aucune part aux mobilisations précédentes, voire n'ayant jamais pris part à une lutte de leur vie ; mais ce seul fait, dans l'état de défaite, de fascisation et de déliquescence politique actuel (capitulation de Syriza, Brexit réactionnaire, élections de Trump, Salvini et Bolsonaro, guerre aux migrants) devrait précisément, plutôt que de nous entraîner dans des manifestations faciles de ressentiment («où étiez-vous quand...?»), nous mettre en alerte et nous inciter à prendre ce mouvement au sérieux. Le peu d'appétence que montrent nombre de camarades à « relever le défi» doit-il être lu en creux comme un aveu de faiblesse, le signe d'un manque de confiance en notre capacité à faire évoluer les choses dans un sens différent?

Difficile pourtant de faire comme si quelque chose d'important ne se jouait pas, là.

Pour disparate, incohérent ou contradictoire que soit le mouvement des gilets jaunes, il renferme pourtant une pierre de touche, un levier, quelque chose à quoi s'appuyer.

Les revendications portées par cette mobilisation ne peuvent être identifiées d'emblée comme des revendications d'extrême-droite ; les mots d'ordre, slogans, expressions et revendications qui «structurent» bon an mal an cette mobilisation et y font office de fil rouge sont pour l'essentiel des revendications matérielles liées à un mode de vie et à des territoires où l'usage de la voiture est une nécessité (voir à ce sujet la publication de Ruffin,  Mon samedi jaune)

Ces revendications ont d'abord pour effet de faire apparaître une géographie et de faire entendre ces modes de vie, dans leurs difficultés concrètes (être obligée de prendre la bagnole pour faire ses courses à l'hypermarché de la région, faire trente bornes par jour pour aller au travail...) : ce que ça implique en termes d'organisation du temps, en termes de coûts mais aussi d'angoisse quotidienne (risque de déclassement ou de décrochage subits), et ce que cela fait apparaître de l'organisation de l'espace, d'une certaine déstructuration du commun. L'importance de ce mouvement tient d'ores et déjà au fait qu'il politise et fait apparaître un réel, celui des ronds-points, des échangeurs autoroutiers, des parkings, des stations essence et des hypermarchés de province, toutes ces zones «dépolitisées», zones de circulation, zones de flux, zones d'anonymat sur lesquelles se sont penché.e.s au cours de ces dernières années les photographes, les écrivain.e.s (Koltès, Annie Ernaux, Antoine Emaz, François Bon, Russel Banks...), les artistes contemporain.e.s - comme pour y cerner une énigme, un point ou un angle mort des sociétés contemporaines, un espace muet - et très peu les politiques.

Comme le relève  Gérard Noiriel, s'y mêlent des prises de parole dénonçant l'inégalité dans l'accès à la parole publique : questions de dignité, d'égalité, de reconnaissance symbolique, d'estime et de langage, autant (sinon plus) décisives que les « revendications matérielles». Rester aveugle à cette géographie et sourd à ces revendications matérielles et symboliques (les repousser comme réactionnaires, les traiter par le dédain ou le déni) est probablement la meilleure façon d'abandonner cette mobilisation aux visées de l'extrême-droite ; ce serait à mon sens une erreur et une façon d'avaliser (presque sous forme de prophétie auto-réalisatrice) la prétention aberrante de l'extrême-droite à ramener ces revendications sociales, économiques et symboliques à des revendications nationalistes, ethniques, fascistes, etc.

Le réflexe que je constate chez certain.e.s camarades consistant par réaction à parler d'«autres mobilisations» (moins traitées par les grands médias et plus classiquement structurées autour du lieu de travail) me paraît être une façon de botter en touche, d'esquiver les difficultés et les questions cruciales que cette mobilisation pose à la gauche traditionnelle (repli confortable et / ou frileux sur la « valeur travail ») et à l'écologie (difficulté à lier programme social et mesures écologiques de fond, voire repli sur une vision néo-libérale de l'écologie).

Il s'agit d'un mouvement, mais d'un mouvement pour partie indéfini et donc d'un lieu de lutte, le lieu d'une lutte à mener, d'une lutte déjà en cours (chacun publie la photo de Dieudonné faisant une "quenelle" aux côtés de deux gilets jaunes, presque personne ne semble s'aviser du fait que Dieudonné a été viré de ce lieu d'occupation immédiatement après).

Courtesy of  Dimitris Alexakis
Source:  facebook.com
Publication date of original article: 22/11/2018

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