Une leçon de démocratie électorale donnée à Cuba par les États-Unis

14-11-2018 reseauinternational.net 9 min #148281

par Latvia Gaspe Álvarez

Depuis leur première intervention à Cuba en 1899, les États-Unis ont mis en évidence le caractère utilitaire et arbitraire qu’ils accordent à ce qu’ils appellent des « élections libres », base fondamentale du système qu’ils appellent aussi capricieusement « démocratie représentative », qu’ils prêchent comme un exemple pour le monde.

Au début du XXe siècle, après avoir décidé d’essayer une nouvelle forme de domination coloniale sur notre territoire, ils ont mené plusieurs processus électoraux municipaux qui ont démontré la volonté impériale selon laquelle seule une petite partie de la population du pays peut participer à la sélection des membres de l’État néocolonial et que les positions les plus importantes dans cet État restent aux mains des secteurs les plus conservateurs de la bourgeoisie cubaine qui avaient soutenu leur intervention.

A une époque où le pays, occupé militairement par l’armée étrangère, ne disposait pas d’institutions civiles pour gérer le processus de mise en place d’un État républicain, les élections municipales sont devenues le principal maillon de la chaîne politico-électorale. Ils ont défini les premiers responsables cubains, appelés à présider, organiser et veiller au bon déroulement des autres processus électoraux prévus au cours de cette période, tels que : la sélection des délégués qui devaient élaborer la Constitution de 1901, définissant les relations qui devraient exister entre Cuba et les États-Unis et l’élection directe ou indirecte, une fois la Grande Charte approuvée par les autorités des autres appareils gouvernementaux, dont le Président de la République lui-même.

C’est pour cette raison que, dans les deux processus électoraux municipaux qui ont eu lieu à cette époque,  l’intervenant américain a mis en pratique les mécanismes légaux pour restreindre la participation populaire et garantir l’inclusion dans la vie politique du pays des éléments conservateurs qui avaient peu de chance de triompher et qu’il a officiellement distingué avec le qualificatif de « minorité ».

Les premières élections des fonctionnaires municipaux ont eu lieu en juin 1900 et ont été réglementées par l’ordonnance militaire n° 164 du 18 avril 1900. Un chercheur prestigieux de cette période a dit que malgré le fait que le gouverneur militaire, Leonardo Wood, ait nommé une commission pour établir les exigences de cette foire électorale, dans les décisions finales, il a ouvertement ignoré l’opinion de la majorité des commissaires qui ont préconisé que le suffrage universel soit mis en œuvre à Cuba.

Les conditions établies par l’intervention des États-Unis pour pouvoir voter aux premières élections municipales cubaines étaient les suivantes :

– Être un homme, né à Cuba ou enfant de ressortissant cubain né pendant le séjour temporaire de ses parents à l’étranger, ou un Espagnol, qui n’a pas déclaré son souhait de le rester.

– Avoir au moins 21 ans.

– Habiter dans la municipalité où vous allez voter pendant au moins 30 jours consécutifs.

– Remplir l’une des conditions suivantes : savoir lire et écrire, posséder des biens mobiliers et immobiliers d’une valeur de 250 pesos en dollars US, ou avoir servi dans l’armée cubaine avant le 18 juillet 1898 et avoir été autorisé « sans une note défavorable ».

Ces conditions refusaient le droit de vote à une bonne partie de la population cubaine, aux femmes dans leur totalité et aux hommes noirs, qui n’auraient pas servi dans l’armée cubaine, dont la plupart n’avaient pas le capital nécessaire et ne savaient ni lire ni écrire.

Si nous tenons pour acquis les données statistiques de ceux qui ont voté à ces élections dans notre pays, soit un total de 110 816 hommes et qu’il y avait 777 416 personnes âgées de 21 ans ou plus, nous arrivons à la conclusion que les restrictions électorales ont déterminé que seulement 14% des habitants du pays ont exercé leur droit de vote. Cela signifie que le plus haut représentant de la démocratie américaine, Leonardo Wood, a marginalisé 86% de la population installée sur le territoire avec l’âge requis du vote, y compris toutes les femmes et 61% des hommes, surtout les hommes noirs.

Mais pourquoi le gouvernement militaire américain a-t-il décidé un an plus tard – en 1901 – d’organiser d’autres élections municipales ?

Les restrictions au droit de vote n’ont pas réussi à cacher une réalité. Même avec 14% de la population, le résultat de ces premières élections a démontré à l’intervenant le sentiment indépendantiste majoritaire, affirmé par une population sortant d’un processus qui avait renforcé les luttes pour sa souveraineté. La majorité des maires du pays ont été choisis parmi les armées indépendantistes ; il a alors fallu essayer de nouvelles mesures qui permettraient de fausser les résultats.

Bien qu’à première vue, l’ordonnance militaire n° 91 du 8 avril 1901, qui régissait le deuxième processus électoral municipal, semble calqué sur le précédent, la nouvelle disposition présentait une différence qui garantissait l’entrée des éléments sociaux les plus conservateurs de la société dans les emplois publics. Cette ordonnance ajoutait une clause à la précédente afin de garantir à « la minorité » au moins 40% de l’espace politique à Cuba.

Les autorités étrangères ont alors mis en place le système de vote limité, selon lequel, compte tenu du nombre de conseillers à élire dans une municipalité, les électeurs n’avaient le droit de voter que pour une partie d’entre eux, laissant le reste aux forces exclues, les fameuses « minorités.

Cette section a été maintenue et perfectionnée dans les lois électorales qui ont suivi dans les premières décennies de la République – dans lesquelles les États-Unis ont toujours été impliqués grâce au célèbre Général Enoch H. Crowder – et qui a constitué un instrument précieux auquel la « minorité conservatrice » s’est accrochée dans notre pays, pour s’approprier presque la moitié du milieu politique de la société, qui a toujours été ouvertement en opposition.

L’analyse des listes des maires élus aux élections de 1900 et 1901 indique que cette exigence a conduit à la destitution de bon nombre d’entre eux lors des deuxièmes élections municipales, conformément au pourcentage requis par la loi des États-Unis.

Les manipulations que les autorités américaines ont effectuées sur les processus électoraux cubains ne sont pas restées dans le domaine juridique. En parcourant les documents précieux des Archives Nationales de Cuba, en particulier ceux qui ont trait aux dénonciations qui ont été faites aux élections, ils nous confirment que les plaintes les plus fréquentes sont :

Le rejet de personnes qui, malgré le respect des conditions requises par la loi, n’ont pas été autorisées à s’inscrire sur les listes électorales.

La dissimulation de listes électorales.

La non-autorisation de représentants de groupes politiques importants dans les localités à intégrer les listes électorales.

La coercition des électeurs dans le vote.

Le refus des anciens combattants des guerres d’indépendance à participer malgré la présentation de certificats signés par des personnalités importantes.

Le changement des noms des électeurs dans les listes électorales, etc.

Comme on peut le constater, au début du XXe siècle, les États-Unis n’ont permis qu’à environ 5 % de la population cubaine d’approuver la Constitution de 1901 et de choisir directement ou indirectement les principales autorités de la République, qu’ils ont finalement confiées à leur candidat présidentiel préféré : Don Tomás Estrada Palma.

Est-ce là la démocratie qu’ils veulent à nouveau imposer à Cuba ?

Source :  Una lección de democracia electoral que dio Estados Unidos a Cuba

traduit par Pascal, revu par Martha pour  Réseau International

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