Les « bases » de l'ère à venir peuvent déjà être discernées, par Alastair Crooke

02-11-2018 les-crises.fr 10 min #147762

Source :  Strategic Culture, Alastair Crooke, 26-09-2018

Dans son autobiographie, Carl Jung parle d'« un moment d'une clarté inhabituelle », au cours duquel il a eu un étrange dialogue avec quelque chose en lui : Dans quel mythe l'homme vit-il aujourd'hui, s'est interrogé son moi intérieur ? « Dans le mythe chrétien : Tu vis dedans ? » (s'est demandé Jung. Et pour être honnête avec lui-même, la réponse qu'il a donnée était « non ») : « Pour moi, ce n'est pas ce que je vis ». Alors n'avons-nous plus aucun mythe, demanda son moi intérieur ? « Non », répondit Jung, « évidemment non ». Alors qu'est-ce que c'est, de quoi vis-tu demanda son moi intérieur ? « C'est à ce moment-là que le dialogue avec moi-même est devenu inconfortable. J'ai arrêté de penser. J'étais dans une impasse », conclut Jung.

Beaucoup aujourd'hui, ressentent la même chose. Ils ressentent un vide. L'ère de l'après-guerre - c'est peut-être le phénomène des Lumières européennes lui-même - qui a fait son temps, pensent les gens. Certains le regrettent ; beaucoup d'autres en sont troublés - et se demandent ce qu'il adviendra ensuite.

Nous vivons un moment de déclin de deux projets majeurs : le déclin de la religion révélée, et - simultanément - du discrédit de l'expérience de l'utopie laïque. Nous vivons dans un monde jonché de débris de projets utopiques qui - bien qu'ils aient été formulés en termes laïques, qui nient la vérité de la religion - étaient en fait les véhicules de mythes religieux.

Les révolutionnaires jacobins ont lancé la Terreur comme châtiment violent contre la répression de l'élite - inspirée par l'humanisme des Lumières de Rousseau ; les bolchéviks trotskystes ont tué des millions de personnes au nom de la rééducation de l'humanité par l'Empirisme scientifique ; les Nazis ont fait la même chose au nom du « racisme scientifique (Darwinien) ».

Le « mythe » millénaire américain d'hier et d'aujourd'hui était (et est toujours) enraciné dans la croyance fervente en la destinée manifeste des États-Unis et n'est, en dernier ressort, rien d'autre qu'un exemple particulier dans une longue série de tentatives visant à imposer une rupture destructrice dans l'histoire (à travers laquelle la société humaine serait ensuite reconstruite).

En d'autres termes, tous ces projets utopiques - tous ces successeurs du mythe judaïque et chrétien apocalyptique - ont vu une humanité collectivement poursuivre son chemin jusqu'à un point de convergence, et vers une sorte de Fin des Temps (ou Fin de l'Histoire).

Eh bien... nous ne vivons plus ces mythes maintenant : Même l'utopie laïque ne fera plus « l'affaire ». Elle ne comblera pas le vide. Les certitudes optimistes liées à l'idée de « progrès » linéaire ont été particulièrement discréditées. Alors, selon quoi vivrons-nous ? Ce n'est pas un débat ésotérique. Ce sont des questions d'histoire et de destin.

Les élites décrient tout ce qui est « alternatif » - comme « populisme » ou « illibéralisme ». Pourtant, ils refusent de voir ce qui se trouve devant eux : Certaines valeurs émergent. Qu'est-ce que c'est ? Et d'où viennent-elles ? Et comment pourraient-elles changer notre monde ?

La « valeur » la plus évidente est l'émergence du désir global de vivre dans et par sa propre culture - de vivre, pour ainsi dire, d'une manière culturelle différenciée. C'est une notion de cultures, autonomes et souveraines, qui cherchent à recréer une culture particulière - dans son cadre traditionnel d'histoire, de religiosité et de liens de sang, de terre et de langue. La question de l'immigration, qui divise l'Europe, en est l'exemple évident.

Ce que cette « valeur » laisse entendre, cependant, ce n'est pas seulement un simple tribalisme, mais aussi une autre façon d'envisager la souveraineté. Elle englobe l'idée que la souveraineté s'acquiert, par l'action et la pensée souveraine. Ce pouvoir souverain naît de la confiance d'un peuple qu'il possède sa propre histoire distincte et claire, son héritage intellectuel et son propre bagage spirituel sur lequel s'appuyer pour se différencier.

Nous parlons ici d'une culture « vivante » solide qui est le fondement de la souveraineté personnelle et communautaire. C'est un rejet clair de l'idée que le cosmopolitisme de « melting-pot » peut engendrer une véritable souveraineté.

C'est, bien sûr, l'inverse de la notion mondialiste d'une « humanité » convergeant vers des valeurs communes, convergeant vers une « manière d'être » unique, neutre et apolitique. Dans l'ancienne tradition européenne, l'« Homme » - en tant que concept - n'existait tout simplement pas. Il n'y avait que des hommes : Grecs, Romains, barbares, Syriens, etc. Cette notion s'oppose de toute évidence à l'« Homme » universel et cosmopolite. La reprise de ce type de pensée, par exemple, sous-tend la notion eurasienne de la Russie et de la Chine.

Une deuxième valeur émergente vient du désenchantement global par rapport au style occidental de pensée mécanique à voie unique qui ramène toutes choses à une unicité de sens (supposément empirique) qui, une fois imprimé dans le moi, donne un sentiment inébranlable quant à sa propre certitude et conviction (au moins pour celui qui pense en Européen occidental) : « Nous » exprimons une « vérité », alors que les autres, babillent et mentent.

Le revers - l'ancienne tradition européenne - est la pensée conjonctive [inter-disciplinaire : NdT]. La culpabilité, l'injustice, la contradiction et la souffrance existent-elles dans ce monde ? Oui, proclame Héraclite, mais seulement pour l'esprit limité qui voit les choses séparément (de manière disjonctive), et non liées entre elles, et non intuitivement interconnectées : un terme qui implique non pas une « saisie » du sens, mais plutôt une « appréhension » douce et puissante de ce dernier par son acception.

Qu'est-ce que cela a à voir avec le monde d'aujourd'hui ? Eh bien, c'est ce que pensent aujourd'hui les dirigeants néo-confucianistes et chinois. L'idée du Yin et du Yang, et leur pouvoir latent de créer et être en harmonie, sous-tend toujours les notions chinoises de politique et de résolution des conflits. Idem pour la philosophie chiite et l'eurasianisme russe. C'était aussi ce que pensaient les Européens : Pour Héraclite, tous les opposés polaires se constituent en interagissant les uns avec les autres et s'harmonisent d'une manière invisible à l'œil humain.

Cette perspective « autre » se trouve précisément derrière la valeur multilatérale de l'Ordre mondial. L'acceptation de la nature multi-aspects de toute personne, ou tout peuple, échappe à l'obsession dominante de réduire chaque nation à une unicité de valeur et à une unicité de « compréhension ». Le terrain de la collaboration et de la conversation s'élargit donc au-delà de « l'un ou l'autre » pour englober les différentes strates d'identités (et d'intérêts) complexes. C'est, en un mot, la tolérance.

Ensuite, il y a d'autres valeurs : la Poursuite de la justice, de la vérité (au sens métaphysique du terme), de l'intégrité, de la dignité, d'un comportement résolu et de la connaissance et de l'acceptation de ce que vous êtes. Ce sont toutes des valeurs éternelles.

Et voilà où je veux en venir : La disparition dans la modernité de toute norme extérieure ou « mythe », au-delà du conformisme civique, qui pourrait guider l'individu dans sa vie et ses actions ; et l'éviction forcée de l'individu de toute forme de structure (classes sociales, Église, famille, société et genre) a généré un « retour en arrière » vers ce qui était toujours latent, même si à demi-oublié, et d'une manière ou d'une autre inévitable.

L'aspiration à ces anciennes normes - même si elles sont mal comprises et mal articulées - représente « une plongée » dans ces anciennes « mémoires », qui persistent encore au plus profond de l'être humain - c'est un « retour » vers l'être à nouveau « dans et du » monde. C'est ce qui se passe de diverses manières, partout dans le monde.

Bien sûr, « l'Ancien » ne peut pas être un retour à l'identique. Il ne peut s'agir de la simple restauration de ce qui fut autrefois. Il faut le faire sortir de notre propre décomposition, du cœur de nos ruines, comme s'il s'agissait d'un « jeune » qui revient à la maison, c'est l'éternel retour.

C'est vrai, mais néanmoins, ces nouvelles idées anciennes vont envahir et défier le monde libéral existant. Notre cadre économique actuel a été largement hérité d'Adam Smith. Et qu'est-ce que c'était sinon rien d'autre qu'une transposition directe de la philosophie politique de John Locke et John Hume (ami proche de Smith) ? Et à quoi pensaient Locke et Hume, sinon à l'histoire, en termes politiques et économiques, de la victoire protestante sur l'idée catholique d'une communauté religieuse - dans le sillage des traités de Westphalie ? [Ces traités ont mis fin à la guerre de Trente Ans et sont à l'origine de l' État moderne séculier : NdT]

Inévitablement donc, des valeurs différentes dictent des modèles différents : Quels types de modèles les valeurs émergentes préfigurent-elles alors ? Tout d'abord, on assiste à un glissement du monde non-occidental, loin du brouillage de l'« identité et du genre », vers un retour à une compréhension nuancée de ces aspects, à la centralité de la famille, et à la nécessité d'accorder de l'estime à tous, quelle que soit leur place, dans la pyramide de l'existence. En matière de gouvernance, comme en économie, la « valeur » directrice est une interprétation différente du pouvoir. Le mythe chrétien latin de l'amour, de tendre l'autre joue, de l'humilité et de l'abandon de la puissance matérielle, est en contraste avec l'ancienne notion de conduite « virile » qui prêchait quelque chose de bien différent : Résistez à l'injustice et poursuivez votre « vérité ». Elle était donc naturellement politique et possédait une éthique dans laquelle le pouvoir était un attribut normal.

Cette ancienne expression du pouvoir est née aujourd'hui de l'idée qu'un peuple mentalement « actif » ayant réveillé sa vitalité et sa force culturelle peut l'emporter sur un État beaucoup plus riche et mieux armé - mais qui a plongé son peuple dans un paisible sommeil - et l'a privé de sa vitalité.

Ainsi, que ce soit en gouvernance ou en économie, les structures sont susceptibles de refléter les principes d'autonomie et de retour à la souveraineté de la nation et du peuple, et la notion que l'organisation de la société a toujours été destinée à être le champ naturel de l'épanouissement personnel d'un homme ou d'une femme - un Homme capable de trouver sa propre force et de se trouver - étant lui-même son propre projet.

Ce qui est frappant, c'est que nous voyons que ces derniers principes jumeaux (qui peuvent sembler apparemment en tension), se réalisent précisément dans la politique actuelle - bien que venant de milieux totalement différents : En Italie, le mouvement cinq étoiles (considéré comme gauchiste) est au gouvernement avec la Ligue (considérée comme de droite).

Bien sûr, beaucoup diront simplement TINA (il n'y a pas d'alternative). Mais il y en a une - et ce train arrive déjà dans notre gare.

Source :  Strategic Culture, Alastair Crooke, 26-09-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

 les-crises.fr

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newsnet 18/11/02 12:13
Nous vivons dans un monde jonché de débris de projets utopiques qui - bien qu'ils aient été formulés en termes laïques, qui nient la vérité de la religion - étaient en fait les véhicules de mythes religieux.

c'est à dire que la mythologie est au centre de la perception de la réalité ;
il n'y a de réel que ce qui se situe dans la connaissance d'une réalité

Même l'utopie laïque ne fera plus « l'affaire ». Elle ne comblera pas le vide. Les certitudes optimistes liées à l'idée de « progrès » linéaire ont été particulièrement discréditées. Alors, selon quoi vivrons-nous ? Ce n'est pas un débat ésotérique. Ce sont des questions d'histoire et de destin.

c'est là qu'en j'en appelais nos amis d'Oummo en leur disant que notre monde avait besoin de rêver à nouveau
l'espoir d'un monde meilleur s'est prostitué en publicité mensongère.
Comme je l'explique dans  Le tapis-roulant placé sous la marche de l'humanité le rêve de la démultiplication des richesses n'a pas été celui de la gratuité des richesses.
L'aspiration à un monde meilleur germe sur le peu de bon auquel on peut encore s'accrocher dans le monde contemporain.
Le vide dont il parle est seulement celui du gars fraîchement déconnecté de son quotidien et dont l'imaginaire peut désormais renaître.

Une deuxième valeur émergente vient du désenchantement global par rapport au style occidental de pensée mécanique à voie unique qui ramène toutes choses à une unicité de sens (supposément empirique) qui, une fois imprimé dans le moi, donne un sentiment inébranlable quant à sa propre certitude et conviction (au moins pour celui qui pense en Européen occidental) : « Nous » exprimons une « vérité », alors que les autres, babillent et mentent.

quelle bonne description,
de ce qu'on nomme le dualisme

Cette ancienne expression du pouvoir est née aujourd'hui de l'idée qu'un peuple mentalement « actif » ayant réveillé sa vitalité et sa force culturelle peut l'emporter sur un État beaucoup plus riche et mieux armé - mais qui a plongé son peuple dans un paisible sommeil - et l'a privé de sa vitalité.

C'est ce qui fonde l'inéluctable fait qu'aucun peuple n'est un peuple s'il est soumit. Ce n'est pas une loi ou un article d'une charte, c'est juste un fait prouvé.

newsnet 18/11/02 12:30

au début je croyais, avec le titre, que ça allait parler des bases de la techno-dictature planifiée et connue sous le terme de gouvernement mondial (en rupture de toute non-ingérence, même la plus privée)

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