Le sommet quadripartite à propos de la Syrie : Qu'a-t-il apporté et quelles en sont les connotations ?

31-10-2018 reseauinternational.net 11 min #147698

Par le Général Amine Htaite

Après une longue période de discorde sur la question syrienne, Idlib en particulier, et après l’accord russo-turc conclu à Sotchi, que certains ont considéré comme une complication turque du cas d’Idlib pour barrer la route à la Syrie et l’empêcher de mener toute action militaire afin d’achever sa guerre purificatrice et libératrice menée depuis plus de sept ans, tandis que d’autres l’ont considéré comme une démarche provisoire qui fait obstacle à l’action occidentale l’empêchant d’agresser la Syrie et embarrasse la Turquie en lui faisant endosser la responsabilité de la phase temporaire qui devrait aboutir au retour d’Idlib à la souveraineté syrienne, s’est tenu à Istanbul un sommet quadripartite réunissant les présidents russe, français et turc et la chancelière allemande pour examiner la question syrienne et ses ramifications. Ce sommet a débouché sur un communiqué commun suivi d’une conférence de presse à laquelle tous ont participé pour clarifier le contenu du communiqué. Quelles sont les implications du sommet et ses effets sur la crise syrienne ?

Avant d’y répondre, il est nécessaire de rappeler que depuis le ciblage de la Syrie par une agression dirigée par les Etats-Unis et avec la participation européenne et régionale, les forces d’agression ont tenté d’imposer leur volonté à travers des projets affectant l’unité de la Syrie, son indépendance et son rôle stratégique dans la région. Le début de leur exécution fut ce fameux communiqué, publié par le Groupe international à Genève le 30 juin 2012, qui repose essentiellement sur le concept de la mise de la Syrie sous tutelle internationale camouflée, le renversement de son régime politique indépendant et l’installation de dirigeants sous la rubrique de gouvernement transitoire. Bien que la Russie ait signé le communiqué de Genève, elle était en désaccord avec l’interprétation américaine que la Syrie avait rejetée comme étant une atteinte à son indépendance et à sa souveraineté nationale. Ce communiqué avait soulevé la question sur le sort du gouvernement syrien sous la direction du président Assad en considérant que la solution à la crise syrienne commence par le départ du gouvernement existant.

La Syrie a rejeté l’approche occidentale de ce qui a été appelé la solution politique selon la déclaration de Genève 2012, et après des années de rudes affrontements défensifs, elle a pu affirmer son existence, sa force et la capacité de son gouvernement à maîtriser les principaux appareils de l’État et ses centres névralgiques stratégiques. Il en a résulté que l’application du communiqué de Genève, selon l’esprit et l’interprétation occidentaux, a été entravée, même si le camp d’agression a continué à s’y tenir et à le considérer comme la seule recette pour mettre fin à la guerre contre la Syrie.

Cependant, au rythme des victoires syriennes et dans le sillage du gel du processus de Genève dû à la réticence syrienne, est apparue l’idée d’établir un mécanisme de parrainage autre que celui de Genève planifié par la Russie et rejoint par l’Iran et la Turquie. Au départ, l’idée paraissait très étrange surtout qu’elle réunissait dans un même processus l’allié de la Syrie et son ennemi, l’Iran allié respectueux de la décision de l’autorité et du peuple syriens sous la direction du Président Assad, et la Turquie qui a été, et demeure encore, le fer de lance de l’agression contre la Syrie et porteuse d’une stratégie pour la renverser à travers les Frères musulmans.

Le nouveau processus tripartite a été initié à Astana et s’est concentré sur les niveaux opérationnels et militaires afin de réduire l’effusion de sang, d’atténuer l’intensité des conflits et de restreindre l’escalade.  Il a ensuite évolué vers une orientation politique, la Russie et l’Iran ayant saisi le moment historique et appelé à une conférence pour un dialogue politique syro-syrien à Sotchi. Cette conférence a causé un choc majeur aux initiateurs du processus de Genève et à leur communiqué de 2012, surtout que toutes les séries de négociations dans son cadre ont fini par échouer. C’est pourquoi ils ont tout fait pour la saboter.

La Conférence syro-syrienne de Sotchi, parrainée par les Russes et les Iraniens et accompagnée par les Turcs, timides et réticents, est apparue comme une ligne parallèle à celle de Genève, et la question syrienne a été sujette aux frictions entre deux processus. Le premier est occidental et régional, conduit par les Etats-Unis en association avec l’Europe et les Etats du Golfe, la Turquie n’en étant pas exclue, qui adopte le communiqué de Genève 2012 et se prévaut de la résolution 2254 publiée sous une forme moins contraignante, et le second, inauguré à Astana et confirmé à Sotchi, est sous le patronage de la Russie et de l’Iran, avec une présence turque formelle, vise à mettre fin à la guerre contre la Syrie sous la bannière de la lutte contre le terrorisme et à la réalisation de réformes politiques déterminées par le peuple syrien sans intervention étrangère. Les deux processus peuvent être brièvement décrits par : le processus mandataire de Genève et le processus souverainiste et indépendantiste d’Astana-Sotchi.

A la lumière de ce tableau, le Sommet d’Istanbul s’est tenu pour faire face au fait avéré que le processus de Genève ne peut être réactivé en l’absence d’un des quatre éléments :

  • une action efficace sur le terrain menant à la défaite de la Syrie et l’obligeant à accepter ce qui lui était programmé,
  • ou un changement fondamental dans le processus de Genève qui le rend indépendantiste et acceptable par la Syrie lorsqu’elle se sera assurée qu’il préservera son unité, son indépendance et sa souveraineté,
  • ou l’intégration du processus de Genève à celui d’Astana après un remaniement radical le touchant,
  • ou encore, ce que nous considérons comme illusoire, convaincre la Russie de renoncer à son soutien à la Syrie et de rejoindre le processus de Genève.

Dans les faits, il s’est avéré impossible de réaliser la plupart de ce qui précède. Le camp d’agression n’est pas plus capable de vaincre le camp de défense de la Syrie qu’il n’est prêt à abandonner ses objectifs ; et la Russie ne peut évidemment pas renoncer aux bénéfices importants réalisés par le travail accompli dans le camp de défense. Et des quatre éléments, il reste l’hypothèse d’une combinaison des deux processus aux conditions du plus fort, et c’est là qu’intervient le savoir-faire des interlocuteurs à propos de cette fusion. Que s’est-il passé à Istanbul et qui a gagné la confrontation ?

De l’examen de ce qui a précédé et à travers les non-dits, nous pouvons déduire que du sommet d’Istanbul, la Syrie a gagné quant à :

  1. L’unité du territoire, de la société et du peuple syriens et le rejet de toute idée de séparatisme ou de partition. Il s’agit d’une opposition radicale aux projets de fragmentation et de sécession planifiés par les agresseurs, surtout les efforts américains pour l’Euphrate oriental.
  2. Le droit exclusif du peuple syrien de décider ce qu’il veut par le biais d’un dialogue syrien parrainé par les Nations-Unies, sans parler au nom du peuple ni interférer dans sa volonté ou sa décision.
  3. Le soutien à l’accord de Sotchi sur Idlib en tant que phase provisoire conduisant au retour d’Idlib à la souveraineté syrienne, comme l’a souligné le Président Assad.
  4. La confirmation de la priorité de la lutte contre le terrorisme sur l’ensemble du territoire syrien, tel que la Syrie n’a cessé d’affirmer depuis 2012, y compris Idlib, avec un engagement russe à appuyer l’armée arabe syrienne.
  5. Le droit des réfugiés syriens au retour volontaire et en toute sécurité sans que leur dossier ne soit une carte d’extorsion détenue par l’étranger.
  6. Le dépassement de la subordination de la reconstruction à la solution politique, ce qui signifie rejeter la volonté étasunienne à cet égard.

Ainsi, les termes d’une gouvernance transitoire, ou de la tutelle internationale, ou les projets de fédéralisme et de division ont disparu du communiqué de Genève. Après la déclaration, Poutine a été clair dans son discours : ceux qui veulent une solution en Syrie doivent travailler avec le gouvernement légitime existant.

Nous pouvons donc affirmer qu’avec l’appel français à unir tous les processus et les efforts pour faire face à la crise syrienne, un troisième processus n’a pas été créé à Istanbul en plus de ceux de Genève et d’Astana. C’est celui d’Astana-Sotchi qui a été adopté et élargi pour former une aire de jonction avec Genève, aux conditions russes qui tiennent compte des exigences syriennes soutenues par l’Iran.

En conclusion évaluatrice, nous pouvons affirmer que la Russie a récolté beaucoup de gains au profit de l’Etat syrien à Istanbul, a conservé explicitement la carte de l’action militaire si la Turquie ne remplit pas ses obligations conformément à l’accord de Sotchi, et s’est largement assurée d’une non-confrontation militaire avec l’occident en cas d’appui de l’opération syrienne à Idlib. C’est ce que nous prévoyons pour les premiers mois de l’année prochaine, après l’expiration du délai pour la formation de la commission de révision constitutionnelle et l’échéance accordée à la Turquie pour sa mission à Idlib. Il est permis de dire qu’Astana s’est élargie à Istanbul et a rallié la France et l’Allemagne sans toutefois parler d’une totale adhésion, que les capacités d’influence américaine sur la question syrienne ont diminué à tel point que, si elles continuent à régresser, la libération de l’Est de l’Euphrate ne sera pas aussi difficile que certains l’imaginent, et que la crainte des États-Unis de voir la Russie progresser au Moyen-Orient aux dépens de l’hégémonie américaine se matérialise.

 Général Amine Htaite

Article en arabe :  al-binaa.com

traduit par Rania Tahar

 reseauinternational.net

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