Mon oncle a été assassiné par l'idole de Bolsonaro

23-10-2018 tlaxcala-int.org 6 min #147384

 Tatiana Merlino

Le jeudi 18 octobre 2018, mon oncle, le journaliste Luiz Eduardo Merlino, aurait eu 71 ans. S'il n'avait pas été assassiné sous la torture en juillet 1971, à l'âge de 22 ans, lors d'une séance présidée par Carlos Alberto Brilhante Ustra, alors chef du DOI-Codi, principal organe répressif de la dictature civilo-militaire.

Il est difficile de l'imaginer à 71 ans. Pour moi, qui ais été empêchée par Ustra et d'autres bourreaux de le connaître, il est toujours le jeune homme de la photo. Enfant, on m'a présenté mon oncle à travers un portrait sur la commode de ma grand-mère. Le temps a passé et il reste le jeune homme de 20 ans. Le jeune homme sur la photo.

Cette semaine, Luiz Eduardo a été symboliquement torturé et tué une nouvelle fois. Les juges de la Cour de justice de São Paulo, Luiz Fernando Salles Rossi, Milton Carvalho et Mauro Conti Machado ont mis un terme au processus qui condamnait Ustra à verser des indemnités à ma famille. En 2010, l'ancienne partenaire de Luiz Eduardo, Angela Mendes de Almeida, et sa sœur, Regina Merlino Dias de Almeida, ma mère, ont intenté une action en dommages-intérêts pour tort moral en réclamant la reconnaissance de la responsabilité de l'État et d'Ustra. Nous laissons le juge décider de la valeur de l'indemnité. Pour nous, le plus important était que l'État reconnaisse la barbarie.

En 2012, la juge Cláudia Menge a accepté le procès. Dans sa sentence, elle a déclaré qu'il était évident que le colonel avait dirigé les séances de torture et avait "calibré" l'intensité et la durée des coups ainsi que le choix des instruments utilisés. Ustra a cependant interjeté appel. Il est décédé peu de temps après d'un cancer en 2015.

Luiz Eduardo Merlino à 11 ans. Photo: archives personnelles

Dans le nouveau procès, cependant, le résultat a été différent. En raison de la prescription de la requête, les juges ont unanimement demandé le rejet de l'action. La décision, en plus de contredire la jurisprudence de la Cour suprême - selon laquelle les crimes de torture sont imprescriptibles - viole également les traités internationaux. Le Statut de Rome, le traité instituant la Cour pénale internationale, stipule que les crimes contre l'humanité, tels que la torture et l'assassinat d'opposants politiques, ne connaissent aucune prescription.

Les juges ont affirmé qu'il n'y avait aucune preuve et ont même qualifié Ustra de "tortionnaire présumé". Présumé ? Bien que le candidat à l'élection présidentielle Jair Bolsonaro, dont le colonel est l'idole, ait déclaré qu'il n'y avait aucune condamnation à l'encontre du commandant du DOI-Codi, Ustra a au contraire été déclaré tortionnaire par la Cour supérieure de justice en 2014. Ceci dit il a été déclaré responsable de 45 morts et disparitions dans le rapport final de la Commission vérité.

Les juges ont également qualifié la dictature - qui a torturé, enlevé, tué et violé, avec 434 cas de morts et de disparitions - de "prétendue dictature".

Dans une décision unique, les juges remettent en question l'histoire du pays et tous les progrès réalisés ces dernières années en ce qui concerne la reconnaissance de la barbarie commise par le gouvernement brésilien pendant le régime militaire. Pire: cela se passe au moment où un candidat à la présidence défend la dictature et torture et traite les morts et les disparus par la dérision.

Mon oncle a été assassiné et on a essayé de cacher son corps. Celui qui l'a trouvé était mon père, Adalberto Dias de Almeida, alors délégué. Il est allé à l'institut médico-légal avec Geraldo Merlino, mon grand-oncle, un médecin. Ils ont trouvé mon oncle non identifié et portant des marques de torture. Le corps a été livré dans un cercueil fermé. C'est là-bas, il y a quatre décennies, que le combat de ma famille pour la vérité et la justice a commencé.

Après l'audience, Angela Mendes, veuve de Merlino, a répété à la presse que le message transmis par le juge était basé sur la tolérance et la connivence vis-à-vis de la torture. Je suis d'accord avec elle. Pour moi, pour le moment, la décision signifie une convergence de la justice avec le discours violent de Bolsonaro.

La dictature soutenue par Bolsonaro et ses partisans est celle qui a placé Luiz Eduardo Merlino sur le pau de arara**. Ceux qui les défendent ont les mains salies par le sang de Merlino et de toutes les victimes de la dictature.

NdT

*DOI-CODI: Destacamento de Operações de Informação - Centro de Operações de Defesa Interna, Détachement des opérations de renseignement-Centre d'opération de la défense intérieure, principale organe de la guerre contre-insurrectionelle menée par la dictature brésilienne, responsable de nombreux crimes contre l'humanité. Carlos Alberto Brilhante Ustra commanda la section de São Paulo puis celle de Brasilia. 2000 détenus passèrent entre ses mains de tortionnaire.

*Pau de arara: "perchoir de perroquet", forme de torture pratiquée par les marchands d'esclaves portugais sur les esclaves récalcitrants et pratiquée massivement par les tortionnaires de la dictature au XXème siècle. La même torture s'appelait Balançoire de Boger dans l'Allemagne nazie, du nom du SS qui l'introduisit, falanka dans la Grèce des colonels et poulet rôti à la tunisienne dans la Tunisie de Ben Ali.

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  theintercept.com
Publication date of original article: 20/10/2018

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