Davantage d'extrémisme et de crises de guerre froide. Par Stephen F. Cohen

16-10-2018 2 articles les-crises.fr 15 min #147074

Source :  The Nation, Stephen F. Cohen, 03-10-2018

Éclipsées par des audiences de confirmation des charges contre Kavanaugh, les relations américano-russes deviennent de plus en plus périlleuses.

La Place Rouge, Moscou (Sputnik via AP)

Stephen F. Cohen, professeur émérite d'études et de politique russes à a NYU (Université de New York) et à Princeton, et John Batchelor poursuivent leurs discussions (habituellement) hebdomadaires sur la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. (Les épisodes précédents, qui en sont maintenant à leur cinquième année, sont sur  TheNation.com.)

Mettant l'accent sur l'extrémisme croissant de la guerre froide à Washington et sur les crises semblables à la guerre dans les relations américano-russes ailleurs, Cohen commente les exemples suivants :

§Le Russiagate, bien qu'aucune de ses allégations fondamentales n'ait été prouvée, est désormais au cœur de la nouvelle guerre froide, ce qui limite sérieusement la capacité du président Trump à mener des négociations de crise avec Moscou et vilipende le président russe Poutine pour avoir ordonné «  une attaque contre l'Amérique » pendant l'élection présidentielle de 2016. Le New York Times et le Washington Post ont été les principaux promoteurs du Russiagate, même si plusieurs de ses éléments fondamentaux ont été sérieusement contestés, voire discrédités.

Néanmoins, les deux journaux ont récemment consacré des milliers de mots à relater la même histoire - les 20 et 23 septembre, respectivement - ainsi que ses erreurs évidentes. Par exemple, Paul Manafort, au moment crucial où il conseillait le président ukrainien Viktor Ianoukovitch, n'était pas « pro-russe » mais pro-européen. Et contrairement aux insinuations, le général Michael Flynn n'a rien fait de mal ou de nouveau en s'entretenant avec un représentant du Kremlin au nom du président élu Trump. Beaucoup d'autres présidents élus avaient demandé à leurs principaux adjoints de faire de même. Les reprises épiques de l'histoire du Russiagate par les deux journaux, d'une longueur extraordinaire, étaient truffées d'erreurs similaires et d'accusations non prouvées. (Néanmoins, un historien éminent, bien qu'apparemment peu informé à la fois sur les documents concernant le Russiagate et sur le commandement du Kremlin,  a homologué le dossier anti-Trump Steele, largement discrédité et à l'origine de nombreuses allégations du genre, « de plus en plus plausible »).

Étonnamment, ni le Times ni le Post n'accordent de crédit à la déclaration emphatique faite au moins une semaine auparavant par Bob Woodward - généralement considéré comme le chroniqueur faisant le plus autorité au sujet des secrets politiques de Washington - selon laquelle, après deux ans de recherches,  il n'avait trouvé « aucune preuve de collusion » entre Trump et la Russie.

Pour le Times et le Post et d'autres médias grand public, le Russiagate est devenu, semble-t-il, une sorte de journalisme sectaire qu'aucune contre-preuve ou analyse ne peut entamer, et qui est donc en soi un facteur majeur de la nouvelle et plus dangereuse guerre froide. Pire encore, ce qui a commencé il y a près de deux ans par des plaintes concernant l'« ingérence » russe dans la campagne présidentielle américaine est devenu  pour le New Yorker et d'autres publications une accusation selon laquelle le Kremlin a effectivement mis Trump à la Maison Blanche. Pour cette accusation irresponsable, avec son mépris inhérent pour le bon sens des électeurs américains, il n'existe aucune preuve convaincante - ni aucun précédent dans l'histoire américaine.

§Pendant ce temps, des responsables américains actuels et anciens procèdent à des menaces presque sans précédent à l'encontre de Moscou. L'ambassadeur de l'OTAN,  Kay Bailey Hutchinson, a menacé de « supprimer » tout missile russe qui, selon elle, violerait un traité d'armement de 1987, une étape qui risquerait de mener à une guerre nucléaire. Le secrétaire de l'Intérieur a menacé un  « blocus naval » de la Russie. Dans une explosion russophobe peut-être sans précédent et peu diplomatique, l'ambassadrice de l'ONU  Nikki Haley a déclaré que « le mensonge, la tricherie et les comportements malhonnêtes » sont une « norme de la culture russe ».

Il peut s'agir de déclarations farfelues de personnalités politiques nommées sans encadrement, bien qu'elles soulèvent inéluctablement la question : Qui fait la politique de la Russie à Washington - Le Président Trump avec sa politique avouée de « coopérer avec la Russie », ou quelqu'un d'autre ?

Mais comment expliquer, autrement qu'en tant qu'extrémisme débridé, les déclarations d'un ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou et professeur de politique russe de longue date, qui semble être la principale autorité des grands médias sur la Russie ?  Selon lui, la Russie d'aujourd'hui est « un État voyou », ses politiques « des actions criminelles » et « la pire menace du monde ». Elle doit être contrée par des « sanctions préventives qui ENTRERAIENT en vigueur automatiquement » - en fait, « tous les jours », si cela est jugé nécessaire. Considérant les sanctions « paralysantes » actuellement préparées par un groupe bipartite de sénateurs américains, dont la raison d'être et l'objectif réels semblent même à eux inconnus, ce ne serait rien de moins qu'une déclaration de guerre contre la Russie ; une guerre économique, mais une guerre quand même.

§Plusieurs autres nouveaux fronts de la guerre froide sont également source de guerre ouverte, mais aujourd'hui, aucun plus que la Syrie. Un autre événement nous le rappelle, celui du 17 septembre, lorsque des avions de guerre syriens ont accidentellement abattu un avion de surveillance russe allié, tuant les 15 membres d'équipage. La cause, de l'avis général, en était un subterfuge des avions de combat israéliens dans la région. La réaction à Moscou a été très révélatrice et potentiellement inquiétante.

Au début, Poutine, qui avait développé de bonnes relations avec les dirigeants politiques d'Israël, a dit que l'incident était un accident, un exemple du brouillard de la guerre. Son propre ministère de la Défense, cependant, a protesté haut et fort, accusant Israël. Poutine a rapidement battu en retraite, adoptant une position beaucoup plus dure, et a finalement promis d'envoyer à la Syrie le système de défense sol-air S-300 très efficace de la Russie, une chose demandée en vain depuis des années, tant par la Syrie que l'Iran.

De toute évidence, Poutine n'est pas « l'autocrate toujours agressif du Kremlin » comme si souvent décrit dans les médias grand public américains. De nature modérée (dans le contexte russe), il gouverne en équilibrant des groupes et des intérêts conflictuels puissants. Dans cette affaire, il a été contré par des partisans de longue date de la ligne dure (« les faucons ») dans le milieu de la sécurité.

Deuxièmement, si les S-300 sont installés en Syrie (ils seront exploités par des Russes et non par des Syriens), Poutine peut en effet imposer une « zone d'exclusion aérienne » sur ce pays, qui a été déchiré par la guerre en raison, en grande partie, de la présence de plusieurs grandes puissances étrangères. (La Russie et l'Iran sont là légalement ; les États-Unis et Israël ne le sont pas.) Si tel est le cas, ce sera une nouvelle « ligne rouge » que Washington et Tel Aviv devront décider de franchir ou non. Vu la folie de Washington, il est difficile d'être sûr que la sagesse l'emportera.

Tout cela s'est déroulé à l'occasion du troisième anniversaire de l'intervention militaire de la Russie en Syrie, en septembre 2015. A cette époque, les experts de Washington dénonçaient « l'aventure » de Poutine et étaient sûrs qu'elle « échouerait ». Trois ans plus tard, le « Kremlin de Poutine » a détruit l'emprise de l'État islamique vicieux sur une grande partie de la Syrie, a pratiquement rétabli le contrôle du président Assad sur la majeure partie du pays et est devenu l'arbitre ultime de l'avenir du pays. Le président Trump ferait mieux de se joindre au processus de paix de Moscou, bien qu'il soit peu probable que le parti démocrate de Washington majoritairement pour le Russiagate lui permette de le faire. (Pour mémoire, rappelons qu'en 2016, la candidate à la présidence Hillary Clinton avait promis d'imposer une zone d'exclusion aérienne américaine au-dessus de la Syrie pour défier la Russie.)

Il y a aussi ceci. Alors que l'« ordre mondial libéral » dirigé par les États-Unis se désintègre, et pas seulement en Syrie, une nouvelle alliance émerge entre la Russie, la Chine, l'Iran et peut-être la Turquie, membre de l'OTAN. Ce sera une véritable « menace » seulement si Washington le considère ainsi, comme il l'a fait concernant la Russie ces dernières années.

§Enfin, la guerre par procuration américano-russe en Ukraine a récemment acquis une nouvelle dimension. Outre la guerre civile dans le Donbass, Moscou et Kiev ont commencé à s'affronter dans la mer d'Azov, près de la ville portuaire ukrainienne de Mariupol. Trump subit des pressions pour fournir à Kiev des armes navales et autres afin de mener cette guerre en pleine évolution, encore un autre détonateur potentiel. Là encore, le président ferait mieux de mettre le poids de son administration au service des accords de paix de Minsk, qui sont en suspens depuis longtemps. Là aussi, cela semblait être son intention initiale, mais il s'est avéré qu'il y a maintenant une autre approche, qui semble maintenant entravée par le Russiagate.

Stephen F. Cohen est professeur émérite d'études et de politique russes à l'Université de New York et à l'Université de Princeton et rédacteur en chef adjoint de The Nation.

Source :  The Nation, Stephen F. Cohen, 03-10-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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