Quand la Grande-Bretagne va-t-elle enfin répondre de ses crimes contre l'humanité ?

14-09-2018 tlaxcala-int.org 38 min #145676

 Kris Manjapra

Après l'abolition de l'esclavage, la Grande-Bretagne a payé des millions de livres en compensation ─ versés intégralement aux propriétaires d'esclaves, mais pas un penny n'est allé aux esclaves eux-mêmes. Nous devons cesser d'ignorer le côté brutal de l'histoire de la Grande-Bretagne.

Le 3 août 1835, quelque part dans la City de Londres, deux des banquiers les plus célèbres d'Europe ont conclu un accord avec le Chancelier de l'Échiquier. Deux ans auparavant, le gouvernement britannique avait fait voter le Slavery Abolition Act, loi qui proscrivait l'esclavage dans presque toutes les régions de l'empire. Cette fois-ci il contractait un des plus gros emprunts de l'histoire pour financer l'indemnisation des propriétaires d'esclaves, comme le prévoyait la loi de 1833. Nathan Mayer Rothschild et son beau-frère Moses Montefiore acceptaient de prêter 15 millions de livres sterling au gouvernement britannique, auxquels le gouvernement ajouterait 5 millions de livres ultérieurement. Le tout représentait  40%  des recettes annuelles du gouvernement de l'époque, soit à peu près l'équivalent de 300 milliards de livres d'aujourd'hui.

Les routes de la traite au XVIIème siècle. Photo Alamy

À la Barbade, les Britanniques ont fondé les bases d'une des premières sociétés esclavagistes de l'ère moderne. Bien sûr, l'esclavage avait été pratiqué dans de nombreuses régions du monde depuis l'Antiquité. Mais, jamais auparavant, l'économie tout entière d'un territoire n'avait reposé sur une main d'œuvre esclavagisée travaillant pour l'industrie capitaliste.

Dès 1627, les captifs furent mis au travail dans l'exploitation intensive de la canne à sucre. Enchaînés les uns aux autres, les esclaves travaillaient par roulement sur un cycle de 24 heures. Cette économie esclavagiste de plantation, qui s'est étendue au cours des siècles suivants à l'ensemble des Caraïbes, au continent sud-américain et au Sud des USA, serait l'un des pires régimes de terreur qu'ait jamais connus l'humanité. Les travailleurs noirs étaient terrorisés et torturés pour  les c  ontraindre à couper la canne, la broyer, en faire cuire le jus et le raffiner i, avant d'expédier le sucre ainsi obtenu en Grande-Bretagne dans le cadre d'un fructueux « triangle commercial » entre la côte ouest de l'Afrique, les Amériques et la Grande-Bretagne. Le commerce des esclaves et les marchandises qu'ils étaient contraints de produire ─ sucre, tabac et plus tard coton ─ a fondé la richesse des premiers seigneurs du capitalisme moderne. La Grande-Bretagne n'aurait pas pu devenir la première puissance économique au monde au début du 19e siècle si elle n'avait pas disposé de la plus importante économie esclavagiste de plantation au monde, après avoir asservi plus de 800 000 êtres humains. Et l'héritage d'un esclavage aussi universellement répandu affecte tout ce qui nous est familier en Grande-Bretagne aujourd'hui : des bâtiments portant le nom d'esclavagistes comme le  Colston Hall à Bristol ; des rues au nom de propriétaires d'esclaves comme les rues Buchanan et Dunlop à Glasgow ; et, dans les villes, des quartiers entiers construits pour des esclavagistes, comme celui des West India Docks à Londres. L'héritage culturel de l'esclavage imprègne également les goûts des Britanniques, depuis le thé sucré, le service à l'anglaise, aux cotonnades, jusqu'aux inégalités endémiques entre races et classes sociales caractéristiques de notre vie quotidienne.

Les West India Docks en 1802...

et aujourd'hui : du passé faisons table rase...

Le goût amer qu'a laissé le rôle central tenu par la Grande-Bretagne au cours des 5 siècles qu'a duré l'économie basée sur la traite des esclaves et leur exploitation sur les plantations est souvent édulcoré par le rôle que notre pays a joué dans son abolition. On en fait souvent remonter l'origine aux bancs de l'église de la Sainte Trinité de Clapham ou l'angélique William Wilberforce faisait ses dévotions.

"Pétition de dames pour l'abolition immédiate de l'esclavage dans les Indes occidentales, signée par 6288 habitantes féminines de Newcastle upon Tyne, Gateshead et environs, et transmise à Lord Suffield et M. Buxton, pour être présentée au Parlement"

Aujourd'hui, on peut le voir en effigie, sur le vitrail situé au-dessus de l'autel de cette église, annonçant à une femme noire agenouillée devant lui l'abolition en 1807 du commerce des esclaves. Autour de Wilberforce se presse un groupe de réformateurs sociaux membres de l'église anglicane, connus sous le nom de Saints de Clapham, qui ont mené la campagne contre le commerce des esclaves, puis se sont engagés dans la lutte qui a abouti à l'abolition du travail des esclaves sur les plantations en 1833. Au cours des dernières décennies, des études ont souligné le rôle qu'a joué dans le mouvement anti-esclavagiste la participation accrue des citoyens au débat démocratique, les femmes et la classe ouvrière britanniques tenant une place centrale dans les rangs des abolitionnistes. Les parlementaires britanniques furent submergés de milliers de pétitions émanant de gens ordinaires qui les exhortaient à voter les lois qui ont mis un point final à l'esclavage.

L'abolitionniste britannique William Wilberforce. Photo : Print Collector/Getty Images

En Grande-Bretagne, les abolitionnistes maintenaient que l'esclavage était contraire à la volonté de Dieu. Puisque tout être humain possédait une âme, ils affirmaient qu'aucun être humain ne pouvait devenir la propriété d'un autre homme sans contrevenir au plan divin. Pour inciter leurs concitoyens à voir dans les personnes asservies des êtres humains semblables à eux-mêmes, les abolitionnistes britanniques faisaient circuler les récits autobiographiques de gens qui avaient connu l'esclavage, comme Ignatius Sancho, Olaudah Equiano et  Mary Prince ii. Si le public britannique pouvait seulement entendre la voix des Noirs dans leurs écrits, pensaient-ils, il pourrait alors compatir au sort de ces opprimés. Il pourrait alors voir dans les yeux d'un esclave le regard d'une personne. Mais les récits sur l'abolition ne peuvent se réduire à l'histoire d'angéliques bienfaiteurs blancs faisant présent de leur liberté à leurs pupilles noirs. (Il y a  32  portraits de William Wilberforce à la National Portrait Gallery, mais seulement quatre représentations d'abolitionnistes et de militants antiesclavagistes noirs de la même période.) En Grande-Bretagne, le discours le plus répandu ignore trop souvent le fait que les Noirs des plantations étaient convaincus de leur propre identité en tant que personnes bien avant tout le monde. Les révoltes étaient endémiques à l'esclavage, et dès les années 1810 et 1820, beaucoup de sociétés esclavagistes britanniques des Antilles ont été le théâtre de soulèvements. Des esclaves se sont soulevés à la Barbade en 1816, et au Demerara (aujourd'hui le Guyana) en 1823.

Peu après Noël 1831, une révolte audacieuse éclata  en Jamaïque. Environ 60 000 esclaves se mirent en grève. Ils mirent le feu aux champs de canne à sucre et utilisèrent leurs outils pour détruire les sucreries. Les rebelles firent également preuve d'une discipline remarquable, retenant prisonniers leurs propriétaires sur leur domaine sans leur faire de mal.

Adolphe Duperly, Destruction de la sucrerie Roehampton en janvier 1832

Le gouvernement britannique de la Jamaïque répliqua en réprimant férocement la rébellion, tuant plus de 540 Noirs, d'abord lors des combats, puis en les envoyant devant un peloton d'exécution ou à l'échafaud. Ce soulèvement envoya une onde de choc jusqu'au parlement britannique et accéléra la campagne pour l'abolition. Par la suite, Henry Taylor, chef de la Division pour les Indes Occidentales du British Colonial Office [Bureau des Colonies, NdT], fit le commentaire suivant : « ce terrible événement [la rébellion]... a indirectement sonné le glas de l'esclavage ».

Non seulement les Noirs se soulevaient pour leur propre libération, mais, dès les années 1820, l'esclavage avait commencé à se heurter à un principe économique qui allait devenir un dogme pour le capitalisme britannique : le libre-échange. Eric Williams, un historien de l'esclavage qui est aussi devenu le premier Premier Ministre de Trinidad lors de son indépendance en 1962, a soutenu l'idée que l'esclavage n'avait été aboli dans l'Empire britannique qu'après avoir cessé d'être économiquement rentable. Beaucoup de négociants britanniques impliqués dans la vente en Grande-Bretagne de sucre en provenance de Cuba, du Brésil ou des Indes Orientales voulaient la disparition de toutes les taxes ou barrières douanières qui protégeaient le monopole sucrier des Antilles britanniques. Les capitalistes britanniques percevaient aussi de nouvelles opportunités de profits en provenance du monde entier, de l'Amérique du Sud à l'Australie, dans la mesure où les nouveaux moyens de transports et la technologie militaire ─ navires à vapeur, canonnières et chemins de fer ─ permettaient aux colons européens de transgresser de nouvelles frontières. En 1833, l'esclavagisme britannique était moribond en tant que système économique, mais il restait à proclamer sa mort officielle.

Vers 1830, le débat faisait rage quant à l'opportunité d'abolir l'esclavage, tant au Parlement britannique que dans la sphère publique. Le puissant lobby West India Interest ─ un groupe de 80 membres du Parlement liés à la plantocratie esclavagiste des Caraïbes ─ s'opposait à l'abolition. Il avait l'appui de quelque 10 autres parlementaires qui ne possédaient pas d'esclaves eux-mêmes, mais qui s'opposaient néanmoins à toute proposition visant à toucher aux droits de propriété des esclavagistes ─ cette propriété consistant, en l'occurrence, en êtres humains. Ce lobby défendait l'« émancipation compensée », c'est-à-dire le versement d'argent aux propriétaires d'esclaves lors de l'abolition, comme moyen de faire respecter leur droit de propriété. À l'extérieur du Parlement, dans le pays tout entier, de nombreux Britanniques ─ propriétaires d'esclaves, marchands de produits des Antilles, propriétaires de raffineries de sucre, courtiers, armateurs, banquiers, militaires, membres de l'aristocratie et du clergé ─ défendaient activement le principe de la compensation en participant à des rassemblements organisés par les divers Comités Antilles. Cette notion d'« émancipation compensée » était relativement nouvelle. Quand les esclaves étaient émancipés dans le nord des USA avant 1804, leurs propriétaires ne recevaient aucune compensation. Ce n'est que dans les années 1810 que le gouvernement britannique prit la mesure sans précédent de payer une compensation à l'Espagne, au Portugal et à certains pays d'Afrique occidentale en échange de leur coopération dans la suppression du commerce des esclaves. Ce fut pourtant un échec, car l'Espagne et le Portugal encaissèrent l'argent des Britanniques et continuèrent le commerce des esclaves jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle. Néanmoins, dans les années 1830, les esclavagistes britanniques exigeaient que cette mesure sans précédent soit appliquée sur le plan international.

L'argument en faveur de la compensation aux propriétaires d'esclaves reposait sur une logique perverse. Selon la loi anglaise, il était difficile de demander une compensation pour la perte de biens meubles, puisque les droits de propriété sur les biens meubles ─ tels que le mobilier domestique, les outils ou le bétail ─ étaient considérés comme intrinsèquement instables, « malléables » et de statut ambigu. Ainsi, le lobby parlementaire « West India interest », sous la houlette des amis de Patrick Maxwell Stewart, un riche marchand londonien qui possédait des esclaves à Tobago, imagina des arguments fantaisistes pour que les esclaves soient assimilés à la terre ou aux immeubles, ou même à des parties du corps, plutôt qu'à des êtres humains. Selon un de ces arguments, puisque le gouvernement donnait de l'argent aux propriétaires quand il expropriait des champs pour construire des infrastructures telles que des docks, des routes, des ponts et des chemins de fer, il devait de même dédommager les esclavagistes s'il leur prenait leurs esclaves. Un autre argument était que, puisque le gouvernement dédommageait les soldats qui étaient blessés ou qui perdaient des membres à la guerre, il devait de la même façon fournir une aide aux esclavagistes qu'il coupait de leurs esclaves, ce qui les « mutilait » dans leurs intérêts économiques.

Pétition pour l'abolition de la traite négrière. Gravure anonyme, Londres, 1826.

Une majorité d'abolitionnistes était hostile à l'idée de dédommager les propriétaires d'esclaves, mais pensait que c'était un moyen pragmatique, bien qu'imparfait, d'atteindre un but louable. D'autres abolitionnistes, en particulier une avant-garde au sein de la Anti-Slavery Society qui se faisait appeler « Agency Committee », y étaient fermement opposés. « Cela nous ferait consentir à ce crime, » écrivit un des contributeurs du mensuel Anti-Slavery Monthly Reporter en 1829. « Ce serait un coup porté à la moralité publique», y lisait-on l'année suivante. Certains militants exigeaient même que des compensations soient versées aux personnes réduites en esclavage. « À l'esclavagiste, rien n'est dû ; à l'esclave, tout est dû», lisait-on dans un pamphlet abolitionniste en 1826. Beaucoup de membres abolitionnistes du Parlement, comme Thomas Fowell Buxton et William Clay, s'élevèrent avec la dernière énergie contre les compensations versées aux propriétaires d'esclaves. Des centaines de pétitions, exigeant que pas un shilling ne soit versé aux coupables de ces crimes contre la volonté de Dieu, furent ainsi lancées par-dessus les remparts qui abritaient l'élite politique.

La décision de dédommager les propriétaires d'esclaves n'était pas la simple expression de croyances très répandues à l'époque. Les décisions politiques reflètent les intérêts des contemporains de ces décisions. Le Reform Act de 1832 a radicalement transformé le système électoral britannique et étendu le droit de vote, au détriment de la West India interest. Mais, même dans la Chambre des Communes issue de cette réforme, des dizaines de membres avaient encore des liens financiers ou familiaux avec les propriétaires d'esclaves. Par ailleurs, on doit se rappeler qu'il a fallu attendre presque la fin du siècle suivant, soit encore plus de 150 ans, pour que des Noirs soient élus pour la première fois à la Chambre des Communes britannique.

Au cours des décennies suivantes, d'autres États esclavagistes, comme la France, le Danemark, les Pays-Bas et le Brésil, allaient suivre l'exemple britannique d'émancipation compensée. Mais les compensations que la Grande-Bretagne a payées à ses esclavagistes étaient de loin les plus généreuses. La Grande-Bretagne se distinguait des autres États européens par sa volonté de rassurer les propriétaires d'esclaves, et de charger les générations à venir de ses citoyens de la responsabilité d'en payer le prix.

Dans la société britannique, les propriétaires d'esclaves n'étaient pas seulement des super-riches.  De récentes recherches effectuées par des historiens du University College de Londres ont montré la frappante diversité de ceux qui ont reçu des dédommagements, depuis des veuves de York jusqu'à des ecclésiastiques des Midlands, en passant par des avocats de Durham et des verriers de Bristol. Cependant, la plus grande partie de l'argent atterrit dans la poche des citoyens les plus riches, qui possédaient le plus grand nombre d'esclaves. Plus de 50 % des dédommagements allèrent à tout juste 6 % de tous les bénéficiaires. Les prestations au titre de la compensation aux propriétaires d'esclaves furent transmises d'une génération de l'élite britannique aux suivantes. L'un des descendants des bénéficiaires de cette compensation aux propriétaires d'esclaves est l'ancien Premier ministre  David Cameron.

La décision d'émanciper les esclaves en les traitant comme des biens, et non comme des personnes, n'était pas qu'un exercice théorique.

Le processus d'émancipation ne mit pas un point final aux souffrances des Noirs, mais inaugura plutôt une nouvelle phase dans le régime de terreur et d'atrocités que la Grande-Bretagne leur faisait subir. Le processus d'émancipation fut soigneusement orchestré par les bureaucrates du gouvernement. En septembre 1835, moins d'un mois après que le gouvernement eut reçu son prêt, les propriétaires d'esclaves ont vu décupler leur appétit en recevant les chèques que distribuait le National Debt Office.

Les montants des paiement étaient déterminés sur la base des formulaires où on demandait aux requérants de détailler le nombre et les types de personnes asservies en leur possession, et de fournir des certificats délivrés par le Registre des esclaves iii. Au total, 47 000 requérants ont été indemnisés.

En plus de l'argent, les propriétaires d'esclaves ont reçu une autre forme de compensation : la garantie de bénéficier du travail gratuit des Noirs sur les plantations pendant une période de plusieurs années après l'émancipation. Les esclaves étaient ainsi contraints de payer des réparations inversées à leurs oppresseurs. Le 1er août 1834, à minuit, les esclaves sont libérés de la catégorie légale de l'esclavage - et plongent instantanément dans une nouvelle institution appelée «apprentissage». L'arrangement devait initialement durer 12 ans, mais fut finalement réduit à quatre. Au cours de cette période dite d'apprentissage, la Grande-Bretagne a déclaré qu'elle enseignerait aux Noirs comment utiliser leur liberté de manière responsable, et les sortirait de leur état naturel de « sauvagerie ». Mais cette formation impliquait de continuer à fournir un travail non rémunéré pour les mêmes maîtres, sur les plantations même où ils travaillaient la veille.

À certains égards, la période « d'apprentissage» fut sans doute encore plus brutale que celle qui l'avait précédée. La loi sur l'abolition confiait désormais à des fonctionnaires de l'État ce qui était jusque-là la responsabilité des propriétaires individuels, à savoir la tâche de punir les anciens esclaves. Un corps constitué de 100 policiers, geôliers et bourreaux appelés « magistrats stipendiaires », financé par l'État, fut recruté en Grande-Bretagne et envoyé sur les plantations des colonies. Si les « apprentis » étaient trop lents à puiser de l'eau, à couper la canne, à laver le linge, ou s'ils prenaient leurs samedis, leurs maîtres pourraient les faire punir par ces « magistrats ».

Les châtiments étaient administrés selon une formule standardisée, et impliquaient souvent le dispositif le plus «moderne» de l'époque: le treadmill (moulin à pied) 1 2. Cet instrument de torture, qui était censé inculquer une éthique de travail, était une énorme roue tournante avec des lattes de bois épaisses et pleines d'échardes. Les apprentis accusés de paresse - que les propriétaires d'esclaves appelaient le « mal nègre » - étaient suspendus par les mains à une planche et contraints d'exécuter la « danse du treadmill », pieds nus, souvent pendant des heures. S'ils tombaient ou s'ils perdaient le rythme, les planches de bois venaient les frapper sur la poitrine, les pieds et les tibias. Ce châtiment était souvent accompagné de coups de fouet. Le treadmill a été plus utilisé pendant la « période d'apprentissage » qu'il ne l'avait jamais été au temps de l'esclavage, précisément parce que c'était censé être une procédure disciplinaire destinée à rééduquer « scientifiquement », de façon mesurable et moderne, dans l'optique d'une administration bureaucratique. Un de ces « apprentis », James Williams, dans un récit autobiographique publié en 1837, raconte qu'il fut puni beaucoup plus souvent après 1834 qu'avant. En effet, il semble bien que, sous le régime de « l'apprentissage », les propriétaires d'esclaves leur extorquaient plus de travail non rémunéré qu'il était possible avant que l'émancipation complète ne vienne y mettre fin en 1838.

Alors que l'État britannique, même après l'émancipation, ne traitait toujours pas les Noirs comme des êtres humains à part entière, de leur côté, les esclaves vivaient dans une société complexe qu'ils avaient créée eux-mêmes. Ils appelaient la période qu'ils avaient vécue sous l'esclavage "le temps de la barbarie". Et, sous la barbarie, ils avaient créé leur propre système interne, bancaire et juridique. Ils avaient établi d'importantes relations commerciales entre les villes et les villages, et sur le territoire des plantations. Ils avaient leurs propres pratiques spirituelles, comme Obeah, un répertoire afrocentrique de divination et de communion sociale qui se maintenait à côté de la religion apportée par les missionnaires chrétiens. Les esclaves avaient leurs propres formes musicales pleines de richesse et leurs propres traditions de contes. Ils étaient ingénieurs, chimistes et médecins sur les plantations qu'ils habitaient. Beaucoup de leurs innovations ont contribué à rendre la vie sous l'esclavage vivable, comme la conception architecturale de la  maison  en pisé  (  t  apia house  )  à  Trinidad. Bien que les autorités blanches aient été incapables de percevoir l'humanité des 800 000 Noirs qui vivaient sur les colonies de plantation, ces personnes n'en continuaient pas moins d'exister.

Benjamin Disraeli, le grand premier ministre conservateur de la fin du XIXe siècle, décrivait les "Antilles abandonnées", ou les Caraïbes, comme des pierres accrochées au cou de la Grande-Bretagne. Dans cette remarque de Disraeli, on retrouve l'habitude britannique de considérer le problème de l'esclavage comme un phénomène extérieur, se produisant dans un lieu éloigné, plutôt que dans le « cœur des ténèbres iv» même de la Grande-Bretagne. Aujourd'hui, de façon à éluder la question de l'héritage esclavagiste de la Grande-Bretagne, on construit des récits patriotiques célébrant « l'abolition britannique », et, par réflexe, on préfère n'évoquer que l'« esclavage moderne » chaque fois que l'histoire de l'esclavage britannique revient au centre du débat. L'esclavage devient un sujet inoffensif pour la nation britannique, dans la mesure où on peut le situer "là-bas", chez les peuplades à la peau sombre qui vivent dans des pays lointains.

Il n'est donc guère surprenant que l'establishment britannique ait été si réticent à entendre des demandes de réparation pour les crimes de l'esclavagisme. En 1997,  d  es restes  huma  i  n  s  enchaînés ont été retrouvés sur une plage du Devon. On a rapidement conclu que ces ossements étaient ceux d'esclaves noirs qui avaient probablement été enfermés au fond de la cale du London, un navire naufragé en 1796. Les esclaves, probablement originaires des Caraïbes, devaient être vendus sur le marché aux esclaves britannique. Le député travailliste Bernie Grant, l'un des premiers parlementaires noirs, défenseur des réparations, a profité de l'occasion pour faire un pèlerinage dans le Devon et lancer de nouveau un appel pour que soient versées des réparations aux victimes de l'esclavage.

Le programme de Grant commençait par la demande d'excuses de l'État britannique pour les séquelles de l'esclavagisme britannique. "Je vais écrire à la Reine", avait dit Grant dans un discours prononcé à Birmingham en 1993. "Je sais que c'est une femme très raisonnable." Il est mort en 2000 sans jamais recevoir ces très raisonnables excuses.

En 2013, un puissant appel à réparations a été lancé parmi les représentants des nations des Caraïbes, stimulé par la publication du livre La dette noire de la Grande-Bretagne. L'année suivante, son auteur, Hilary Beckles, vice-chancelier de l'Université des Antilles et présidentE de la Commission des réparations des Caraïbes, a prononcé une allocution devant un groupe de députés britanniques et de pairs du groupe multipartite britannico-caribéen du Parlement britannique. Sa voix de stentor, retentissant dans la salle 14 du Comité, a soutenu que la Grande-Bretagne a un « devoir de répondre à cette demande de justice réparatrice ».

Le Premier ministre britannique David Cameron en visite à Kingston, en Jamaïque. Photographie : Stefan Rousseau/PA

Il a fondé sa demande de réparations sur la nécessité pour l'État britannique d'admettre son rôle dans l'extraction forcée de la richesse des Caraïbes, entravant l'industrialisation et causant une pauvreté chronique. À la fin du XXe siècle, les Caraïbes sont devenues l'un des plus grands centres de « prêts prédateurs », orchestrés par le FMI et la Banque mondiale, ainsi que par des banques européennes et usaméricaines. Aujourd'hui encore, les économies de la Jamaïque, de la Barbade et d'Antigua se trouvent suspendues en équilibre précaire « entre la vie et la dette » v, en raison de la dépendance forcée à l'égard de la finance étrangère que l'histoire leur a léguée.

L'héritage de l'esclavage et du racisme n'est pas moins présent en Grande-Bretagne, où les travailleurs noirs sont deux fois plus susceptibles que les travailleurs blancs de travailler dans des emplois temporaires ou précaires. Alors que 3% de la population générale de la Grande-Bretagne est noire, les Noirs représentent  12%  des personnes incarcérées. De plus, les personnes de couleur sont toujours largement sous-représentées dans les postes de pouvoir en Grande-Bretagne - particulièrement en politique, dans les universités et dans le système judiciaire.

Six mois après la déclaration de Beckles, le Trésor public a enfin payé la dernière tranche de la dette qu'il avait contractée pour financer la loi sur l'abolition de l'esclavage. Pour conclure, six mois plus tard, en juillet 2015, le Premier ministre de l'époque,  David Cameron,  s'est rendu en J  ama  ïque en visite officielle. Là, au nom de la nation britannique, il a fait un grand bond en arrière. Il est temps de « laisser dernière nous ce douloureux héritage et de continuer à construire l'avenir ", a-t-il déclaré en toute décontraction.

Mais comment peut-on laisser derrière soi quelque chose qui n'a jamais cessé d'exister ? Ni l'histoire de l'esclavagisme britannique, ni le processus d'« émancipation » qui était en fait une nouvelle mouture de l'esclavage, ni les ossements des opprimés qui s'échouent sur les côtes britanniques, ni la dette contractée pour indemniser les propriétaires d'esclaves et qui a continué si longtemps à figurer au registre des dépenses de la nation britannique, ne semblent jamais être en mesure d'amener les représentants de la nation à reconnaître les crimes que celle-ci a commis contre l'humanité et à accorder des réparations aux victimes.

L'écrivain et universitaire Christina Sharpe a écrit sur le « temps de séjour » vi des corps noirs jetés dans les eaux sombres de la mer pendant le « passage du milieu » vii. C'est le temps, mesuré en milliers d'années, qu'il faut pour que les atomes qui constituent les corps d'esclaves jetés à la mer soient éliminés du système océanique. L'Atlantique est en quelque sorte un caveau où reposent les conséquences de l'esclavage. Mais il en va de même pour l'océan de la dette nationale britannique, qui a été hanté pendant des siècles par les fantômes des asservis, attendant le moment où justice leur sera enfin rendue; en attendant que l'État britannique présente ses excuses et s'engage à reconnaître ce que l'esclavagisme britannique a voulu annihiler : l'humanité pleine et entière des Noirs qu'a produits cet empire, comme mes ancêtres et moi-même.

- Cet article a été modifié le 29 mars 2018. Une version antérieure affirmait à tort que l'édifice commémoratif Wills à Bristol portait le nom de propriétaires d'esclaves. Il porte le nom d'un marchand dont l'entreprise familiale a bénéficié de la traite des esclaves.

NdT

1  geriwalton.com

2  bit.ly

i jstor.org / raggedsoldier.com

ii  franceinter.fr

iii  http://discovery.nationalarchives.gov.uk/details/r/C13808

iv Allusion au roman de Joseph Conrad Heart of Darkness (Au coeur des ténèbres) qui a été adapté au cinéma sous le titre de Apocalypse Now.

v L'auteur joue sur la presque homophonie entre les mots « debt » (dette) et « death » (mort). En écrivant « between life and death » (entre la vie et la dette), il veut faire entendre « between life and death » (entre la vie et la mort). Pour lui, la dette équivaut à la mort des nations.

vi Le temps de séjour est le temps moyen nécessaire à un élément pour passer au travers d'un système à l'équilibre. Un moyen de déterminer ce temps est de calculer le temps nécessaire pour remplir le système avec l'élément étudié.

vii Le Passage du milieu est le voyage transatlantique d'est en ouest subi par les esclaves prélevés en Afrique et destinés à être exploités aux Amériques. Cette route majeure de la traite négrière constituait l'une des trois étapes du commerce triangulaire.

"L'argent coule à flot, mais l'esprit est plus profond
Vous me demandez si je suis le gardien de mes frères ?
Je réponds par nature par l'esprit par des lois légitimes
Mon nom, mon frère, Wilberforce
."
Extrait du poème de Lemn Sissay animant le monument 'Gilt of Cain' (La faute de Cain), de Gareth Howat, Lemn Sissay, et Michael Visocchi, installé en 2008 à Fen Court, à Londres

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  theguardian.com
Publication date of original article: 29/03/2018

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