Syrie : Idlib, bagatelles pour un massacre

14-09-2018 les-crises.fr 6 min #145672
Une autre son de cloche sur Idlib, 200 % mainstream, pour exercer votre esprit critique...

À comparer avec  l'article de Richard Labevière publié il y a 3 jours

Source :  Le Nouvel Obs, Sara Daniel, 07-09-2018

EDITO. Une offensive totale de Damas et Moscou pourrait provoquer un nouveau désastre humanitaire dans la province aux 3 millions d'habitants. L'heure tourne.

Comme il est désespérant d'écrire aujourd'hui sur la Syrie, sur cette bataille d'Idlib qui se décide ce vendredi 7 septembre et que l'on attend après celle d'Alep, celle de la Ghouta orientale ou encore celle d'Afrin... chronique d'un énième bain de sang annoncé.

Comme l'écœurement nous saisit au moment de dessiner, encore, les grandes lignes de cette géopolitique de la catastrophe. De décrypter les cynismes des pays limitrophes, puisque les indignations humanitaires, dans ce conflit, n'ont servi à rien et que toutes les lignes rouges, autant dire les principes des démocraties, ont été foulées. De gloser sur les renoncements munichois des Américains. De déplorer la perte d'influence de la France, puissance de deuxième zone coupable d'avoir attisé des espoirs aussitôt déçus. D'espérer qu'à Téhéran ce club de despotes illibéraux (Iran, Turquie, Russie), qu'on a laissé présider seul à la destinée de la population syrienne, trouvera un accord pour limiter le nombre des morts. De redouter un afflux de réfugiés que la Turquie n'arrivera plus à endiguer. Et qui fera encore un peu plus basculer l'Europe dans le populisme. Car même nos préoccupations humanistes se teintent d'un égoïsme eschatologique puisqu'elles s'inscrivent dans la grande peur du délitement de l'Europe.

Deux réunions ont donc lieu ce vendredi sur le sort d'Idlib, bastion insurgé du nord-ouest de la Syrie dont des groupes djihadistes et des formations rebelles se partagent le contrôle. L'une à New York au Conseil de sécurité de l'ONU, l'autre à Téhéran. Dans l'une comme dans l'autre, c'est la Russie qui décidera de la vie ou de la mort de millions de Syriens épuisés par sept ans d'une guerre qui a fait plus de 350.000 morts. Car la province d'Idlib abrite 3 millions de personnes, venues de tout le pays, réfugiées de l'intérieur. Idlib, dernier havre des rescapés des autres batailles, si l'on peut employer ce terme pour décrire un alignement de mauvaises tentes dans lesquelles survit une population polytraumatisée. Prise au piège du mur que les Turcs ont érigé à la frontière. Et des luttes intestines de quelques dizaines de milliers de djihadistes dont ceux du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTS), un avatar de la branche syrienne d'Al-Qaïda. Ce sont eux que les forces syriennes et russes s'apprêtent à bombarder. Eux qu'elles ont déjà commencé à bombarder à la périphérie de la province.

Calculs cyniques

Alors, la réunion de Téhéran pourrait-elle éviter l'escalade ? La Turquie, qui est la garante de la non-belligérance des rebelles d'Idlib, essaye de convaincre, jusqu'ici en vain, HTS de se dissoudre pour éviter que sa présence ne justifie l'offensive de Damas contre Idlib. Car le président Erdogan redoute un nouvel afflux de réfugiés humanitaires dans son pays qui compte déjà près de 3 millions de Syriens. Mais pourquoi la Russie et l'Iran, qui dominent le terrain militaire, n'en profiteraient pas pour achever la "pacification" de la Syrie ? Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a en effet comparé Idlib à un "abcès purulent" devant disparaître.

Quant à la réunion du Conseil de sécurité, dont la Russie fait partie, elle marquera encore une fois l'impuissance de ce club désuet, figé par les divergences de ses membres, simple chambre de doléances depuis le début du conflit syrien. Et Donald Trump, que l'on a connu moins prudent, ne menace d'intervenir qu'en cas d'utilisation d'armes chimiques. Ce qui pourrait bien être interprété comme une permission de lancer une bataille avec des armes conventionnelles par Damas.

D'ailleurs, dans les chancelleries occidentales, certains se résolvent à voir vider "l'abcès" d'Idlib, "nid à djihadistes", pour en finir avec un conflit qui épuise les diplomaties. Puisque les atermoiements et les erreurs de la politique occidentale au Levant depuis 2011 ont confié le sort de la Syrie à la Russie, autant les laisser "en finir", pensent-ils. Selon eux, Idlib sera la dernière bataille de la guerre de Syrie.

Mais ce calcul cynique n'envisage pas la force du ressentiment des vaincus qui ont survécu à la destruction de leurs villes, Alep ou Raqqa, et qui n'ont jamais été associés à aucune discussion ou amorce de projet politique. Et la nouvelle omniprésence iranienne en Syrie, militaire mais aussi économique, présage mal du dépassement de la fracture sectaire et des chances de paix dans la région. Non, la bataille d'Idlib ne fera pas taire les armes dans la région.

Source :  Le Nouvel Obs, Sara Daniel, 07-09-2018

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