2016 et 2017 : Le calme après la tempête (Chronique N° 2)

21-07-2018 legrandsoir.info 14 min #143907

Romain MIGUS

Nous poursuivons la publication d'un cycle de chroniques de notre ami Romain Migus, journaliste français qui a longtemps exercé son métier au Venezuela. Dans ces récits-témoignages, il a choisi de nous parler de ce pays en partant du réel, de la vie de tous les jours, de nous rapporter des anecdotes, des discussions avec les autochtones. Bref, Romain Migus trace un tableau pointilliste, nous offre du vécu, plonge dans le profond de l'âme vénézuélienne, se garde des informations de seconde main, laisse à d'autres les analyses politiques subjectives. Ce parti pris d'écriture est chargé de cette fraîcheur qui déplaira aux cyniques dont les discours ne résisteront pas à l'épreuve du temps.
LGS

9h du matin, Plaza Bolivar. Le centre de Caracas est dans sa plus normale effervescence. Les vendeurs de rues proposent des jus de fruits, des « tequeños » et des empanadas, très prisés lors du petit déjeuner.

N'en déplaise aux ténors de l'industrie médiatique, il n'y a pas de mourants de faim à chaque coin de rue, pas de clochards ni mendiants. Les gens vont et viennent, affairés par leur train-train journalier. La crise et la guerre économique ne sont pas palpables dans l'espace public. La vie semble continuer en toute tranquillité.

J'ai rendez-vous avec Enrique. Je l'attends à la Indiecita, situé dans une rue adjacente à la place Bolivar. C'est un café populaire qui sort tout droit des années 70. L'esthétique et la décoration n'ont jamais été modifié et nous renvoient à un autre temps : celui du boom pétrolier et de la Venezuela saoudite. Dans un coin, un tableau datant de cette époque. On y voit des hommes et des femmes buvant et faisant la fête, au cœur d'un paysage qui rappelle la région pétrolière du Zulia. Au premier plan, cinq barils de pétrole sont échoués, à quelques mètres de la table ou la fête se déroule.

Rabréujs. Titre inconnu, 1972

En une image, le peintre a bien réussi à saisir la culture de la rente pétrolière. Je pense un instant à ces nombreux intellectuels qui accusent Chavez de n'avoir pas su diversifier en une décennie l'économie de son pays. Oubliant que les changements de matrices de production en Europe se sont faits tout au long du XIXe siècle et pas spécialement de manière démocratique, aucun d'entre eux ne s'aventure d'ailleurs à donner un embryon de solution qui tienne compte de la culture de la rente. Or c'est précisément le premier obstacle de la diversification économique. Et comment en changer, si ce n'est sur le temps long. Je me fais sortir de mes réflexions par un hurlement.

« Romainnnnn. Qu'est-ce que t'es gros ! »
Enrique vient d'arriver avec sa délicatesse coutumière.
- Tu pourrais me dire bonjour quand même. Ça va ?

Enrique est photographe. Lors du coup d'Etat du 11 avril 2002, alors qu'il couvrait la marche d'opposition, il a reçu des billes de plombs dans les côtes. Il est allé se faire panser dans le dispensaire le plus proche. Puis il a repris son Nikon, et a continué d'immortaliser l'instant historique. Ces photos serviront pour reconstituer les faits et la chronologie du coup d'Etat. C'est un duro - un dur- comme on dit ici.

- Chevere mi pana. Et toi ? Qu'est-ce que tu as eu le temps de voir depuis ton arrivée ?
Question pas facile. Encore moins avec seulement une poignée de jours à Caracas au compteur. Je me lance quand même :
- Avec toute la propagande médiatique, tu as un peu l'impression que c'est le Yemen. Evidemment ça choque quand tu arrives ici et que tu vois que malgré la situation économique, tout est plutôt tranquille et la vie continue.
- C'est ca, me coupe Enrique, la vie continue. On résout comme on peut, on s'organise mais on prend la vie du bon coté. Mais la normalité que tu vois n'a pas toujours été comme ça. En 2016, le gouvernement avait engagé un bras de fer avec les vendeurs d'aliments et de produits de première nécessité. Résultat, tout les produits ont disparus des étals ou bien étaient vendus en contrebande ici ou en Colombie. L'année 2016 a été terrible. On avait de l'argent, mais on ne savait pas comment le dépenser. A la maison, ce qui nous a sauvé c'est le manguier que l'on a dans la cour. On mangeait des mangues matins et soirs. Le déjeuner on le faisait normalement. »

L'année 2016 a été le commencement d'une émigration de masse. Depuis l'Equateur où je résidais à l'époque, nous avions vu arriver une grande vague d'émigrés vénézuéliens de toutes classes sociales, qui différaient des membres des classes moyennes supérieures qui étaient venus tenter leur chance au cours des années précédentes. Cette année là, le nombre de Vénézuéliens dans le pays andin avait doublé.

Enrique s'emballe : « Tu te rappelles ? Avant, j'étais gros comme toi »
Il en profite, le salaud. Je m'empresse de le couper : « Ça, on le saura. Mais t'occupe pas de moi et raconte ».
- Durant l'année 2016. J'ai perdu 30 kilos. En fait, dès j'ai vu que j'avais 20 kilos de moins, j'ai commencé à faire du sport. Je cours, je nage. Et j'ai pas arrêté depuis. J'avais jamais eu d'abdos, et maintenant j'ai une plaquette de chocolat. Tiens touche ! », me dit-il en me prenant la main.
Je libère ma main d'un geste sec : « Pas la peine, je te crois sur parole.
- On s'est mis à cultiver des légumes dans la cour, ils ne nous surprendront plus aussi facilement. 2016 nous a rappelé plusieurs faiblesses de notre révolution. D'ailleurs, c'est à ce moment là que le gouvernement a lancé les Comités locaux d'approvisionnement et de production, les fameux CLAP. Depuis, j'ai repris quatre kilos.
- 4 kilos ? Fais gaffe, tu ne vas pas tarder à me rattraper.
Eclats de rire.
Enrique...un athlète ? Ce pays est décidemment la cour des miracles.

Derrière moi, une personne glisse : « Et si l'année 2016 a été dure, 2017 a été un enfer ». Sandra, la compagne d'Enrique, vient d'arriver en compagnie de sa fille Mariana. Passées les embrassades de rigueur pour de grandes retrouvailles, elles s'invitent dans la conversation.

Sandra est éditrice et extrêmement cultivée. Elle travaille pour une fondation culturelle publique, la Casa de las Letras Andres Bello. Signe particulier : un immense sourire rayonne en n'importe quelle circonstance sur son joli visage.

Sa fille, Mariana, que j'ai connue lorsqu'elle avait 11 ans, est devenue une très belle jeune femme de 24 ans. Cheveux noirs, peau mate, elle a des yeux malicieux et a hérité du sourire de sa mère. Mariana vient de terminer ses études de cinéma à l'université des arts, crée par Chávez en 2008. Pour ce faire, le gouvernement avait récupéré un bâtiment public laissé en concession à un centre culturel privé où se pavanait l'élite mondaine de Caracas.

Depuis, des milliers de plasticiens, de danseurs, de cinéastes sont sortis de cette Université publique et gratuite. Mariana travaille désormais pour la télévision de l'Assemblée Nationale, l'équivalent de La Chaine Parlementaire en France.

2017 : un enfer donc, selon Sandra. Cette année là a été marquée par les « guarimbas ». C'est le nom donné à ces manifestations ultraviolentes, qui s'accompagnaient de blocage de rue dans les quartiers les plus aisés. Bilan : 131 morts et des milliers de blessés, la plupart dus aux coups de force des groupes armées de l'opposition.

Soigneusement maquillées en répression étatique par une opération de propagande internationale, les violences du premier semestre 2017 ont fortement marqué les esprits. Un an après, les vénézuéliens en parlent encore avec terreur. Or, si les médias internationaux ont rapporté des témoignages -en changeant systématiquement les noms des « témoins »- sur la prétendue répression policière, aucun n'a jamais donné la parole à ces milliers de citoyens affectés par la violence des groupes d'opposition.

Pour ce rendre compte de la tension créée à cette époque par une opposition désespérée, écoutons d'abord Mariana. Elle vit avec sa grand-mère, sa mère, et Enrique dans le quartier de Palo Verde, à l'est de Caracas. Ce quartier est un ilot de classes moyennes perdu dans l'océan des barrios qui composent Petare, un des plus grand quartiers populaire d'Amérique Latine. Quelques milliers de personnes vivent dans une poignée d'immeubles et de pavillons entourés de centaines de milliers de « ranchos », ces habitations populaires.

Vue aérienne d'une partie de Petare, en haut à gauche les immeubles du quartier de Palo Verde

« Vers 23 heures, on rentrait d'une soirée dans le centre de la ville où tout était tranquille. Le taxi qui nous emmenait s'est arrêté à un barrage de la Garde Nationale Bolivarienne. Les militaires lui ont dit que, plus loin, ça chauffait et il nous a fait descendre. On s'est retrouvés à marcher avec une vingtaine de personnes qui, comme nous, rentraient chez elles. Sauf que toutes ces personnes se sont arrêtées au niveau de Jose Felix Ribas, un des barrios de Petare qui entoure Palo Verde. La situation était surréaliste. Du barrio, on entendait de la salsa, les gens faisaient la fête. Et 300 mètres plus loin, à Palo Verde, c'était des scènes de guerre civile. Pour rentrer chez nous, il fallait que l'on passe cinq barricades. On savait qu'ils allaient nous racketter pour passer parce que les deux premières barricades étaient tenues par des délinquants. Les trois dernières par des étudiants de facs privées et par nos propres voisins. Et ça n'a pas loupé. A la première barricade, on s'est fait dépouiller. Ils nous ont tout pris. Sauf à Enrique.
- Ils étaient dix, continue Sandra. Ils nous encerclaient. Et au lieu de filer son sac. Enrique regarde le meneur et lui lance : « Si tu veux mon sac, il faudra que tu le gagnes ». Et il sort un couteau. Mais pas un poignard. C'était un pauvre couteau de cuisine au bout rond. Et il commence à gesticuler avec ca, et à menacer les types cagoulés. L'un d'eux a sorti une machette... ».

Je tremble rien qu'en imaginant la scène. Enrique écoute à coté, en ricanant niaisement.

« Sandra, lui dis-je, j'imagine que tu avais perdu ton sourire légendaire.
- Tu m'étonnes. En plus, j'avais peur qu'ils séquestrent ma fille. Mais au final, ça a été salutaire. Parce qu'en voyant la scène de loin, des gendarmes sont descendus d'un blindé léger stationné en contrebas, et ont tiré une rafale au-dessus de la barricade, pour nous disperser. Ça a été une confusion immense. Et on en a profité pour déguerpir en courant. Aux autres barricades qui avaient entendu les tirs, on s'est fait passer pour des victimes de la « répression », et ils nous ont laissé continuer. C'est plutôt ironique, puisque c'était grâce aux tirs de la garde nationale qu'on était encore en vie.
Enrique l'interrompt : « N'empêche que j'ai gardé mon sac »
En me rendant compte que ce jour là, j'avais failli perdre mes amis, je demande à Enrique : « Il y avait quoi dans ton sac ?
- Presque rien, me dit-il. Mais c'était une question d'honneur.
- Ton honneur, il a failli nous coûter la vie, imbécile » lui répond Mariana avant d'éclater d'un rire contagieux qui se propage à tout le groupe.
« Ça a été des moments bien difficiles Romain, renchérit Sandra. On sortait d'une année de merde. Et ça a été le comble. Tiens, tu te rappelles de Andres, le copain de Mariana.
- Andresito, le « petit Andres », oui. Il était mignon le gosse. La dernière fois que je l'ai vu il devait avoir 14 ans.
- C'est plus un gamin, il avait 23 ans pendant les « guarimbas ». Un jour, ses parents appellent à la maison. Il avait été arrêté par la police, et comme il savait que la tante de Mariana est colonel dans la gendarmerie, ils nous ont demandé si l'on pouvait intercéder et obtenir sa libération. Moi, j'étais outrée. Ils connaissaient très bien nos positions politiques. Non seulement ils nous pourrissaient la vie mais en plus ils venaient pleurer pour qu'on libère leurs gosses.

- J'ai quand même appelé ma tante, reprend Mariana. Elle s'est renseignée, et on lui a remis une copie du procès verbal. Le rôle d'Andres, dans les guarimbas, c'était de distribuer de la drogue sur les barricades. Le matin, un « chef » lui remettait un sac à dos remplis de marihuana et de cocaïne, et une liste de barricades sur lesquels il devait livrer la drogue. Pas besoin de te dire qu'on n'a pas rappelé les parents ».

Tous les Vénézuéliens rencontrés m'ont raconté des histoires semblables sur les guarimbas de l'année 2017. L'abondance de ces témoignages terrifiants est inversement proportionnelle à leur couverture médiatique internationale. L'horreur quotidienne vécue par la majorité de la population lors de cette tentative de coup d'Etat a été soigneusement omise par un système médiatique complice. Rencontrée quelques jours plus tard, c'est sur ce même thème que Charilin engagera notre conversation.

Charilin est un pur produit de la Révolution Bolivarienne. Elle a fait ses études à l'Université Bolivarienne du Venezuela, crée par Hugo Chávez en 2003, pour donner la possibilité aux enfants de classes populaires d'avoir accès aux études supérieures. Elle sera de la première promotion de journalistes diplômés de cette université du peuple. Après avoir occupé plusieurs postes de communication dans la haute fonction publique, elle travaille aujourd'hui pour un média étranger à Caracas. Comme Chávez, c'est une zambo, issu d'un métissage entre indien et noir. Un mélange plutôt réussit pour cette petite femme d'un mètre soixante au physique attrayant, et aux courbes à rendre carré un tableau de Robert Delaunay.

Robert Delaunay, 1938, Rythme n°1, Décoration pour le Salon des Tuileries

« Au plus fort des violences de rues, me dit-elle, j'ai pris le train pour rentrer chez moi, dans la banlieue de Caracas. Dans le wagon, il y avait une quinzaine de guarimberos. Ils avaient gardé leurs cagoules et n'arrêtait pas d'hurler, de parler de mort, d'affrontements et de violence. Je leur ai demandé d'arrêter, je leur ai crié que tout le monde était fatigué, qu'on venait de bosser, et qu'on voulait rentrer chez nous au calme. »

Je lui objecte lâchement que dans cette situation, ce n'était pas forcément la meilleure initiative à prendre.
« C'est possible. Mais on ne pouvait pas non plus les laisser occuper tout le terrain. Y compris sur notre temps de repos.
- Et comment ont-ils réagi ?
- Ils se sont mis les quinze autour de moi. Et l'un d'eux m'a demandé comment je préférais mourir : violée, brulée vive, ou d'une balle dans la tête.

Après trois mois de déchainements de violence, six personnes avaient été brulées vives par les guarimberos. Arrosées d'essence en pleine rue, elles avaient été transformées en torches humaines. Les vidéos de ces bûchers avaient fait le tour des réseaux sociaux, renforçant le sentiment de terreur. Plusieurs autres personnes avaient été abattues par balles, dont de nombreux policiers. Quant au viol, c'est l'arme du lâche. Et le courage ne paraissait pas être la qualité première de cette meute lorsqu'ils ont menacé Charilin.

Très énervé par la situation décrite et impatient de connaître la suite, je lui demande :
« Comment tu t'en es tirée ?
- En ne paniquant pas. Et en leur montrant que je n'avais pas peur. J'ai continué à argumenter sur la ligne de la non violence. Je parlais assez fort pour que tout le monde entende dans le wagon. Après un long moment, ils sont descendus à une station avant la mienne.
- C'est admirable. Je ne sais pas comment j'aurais réagi à ta place ».
Elle rit.
« Moi non plus je ne savais pas quand je leur ai demandé de se taire. Et bien sûr que j'ai eu peur ». Elle s'arrête de parler, me regarde, et me glisse en souriant :
« Quand même, ça valait le coup. Le message est passé dans tout le wagon. Si une personne comme moi pouvait leur faire fermer leur gueule, alors personne ne devait rien lâcher face á ces monstres ».

Le calme actuel des rues de Caracas est du à une immense lassitude des Vénézuéliens contre les stratégies antidémocratiques de l'opposition. Ce climat politique est le résultat de ces deux dernières années de tensions extrêmes. Par ses choix radicaux, l'opposition au chavisme s'est divisée et sabordée. Et comme elle ne propose aucune alternative crédible à la situation économique, elle a fortement perdu en légitimité. Or aujourd'hui, ce thème est le sujet principal de discussion. Le jeu politique et l'insécurité, sujet centraux il y a encore quelques années, ont laissé place à une catharsis quotidienne sur la hausse des prix et la spéculation criminelle contre la monnaie nationale. On pourrait alors penser que le quotidien semble l'emporter sur l'idéologie. C'est mal connaître les Vénézuéliens.

Romain MIGUS

Notes :
1) Beignet au fromage
(2) Chaussons fris, fourrés à la viande ou au fromage.
(3) La garde nationale bolivarienne est l'équivalent de notre gendarmerie.

Prochain épisode : Spéculation et hausse des prix

 legrandsoir.info

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