La Société-Réseau - Chapitre 11 : Les transactions sociales

@dav 18-07-2018 14 min #143797

Voici le centre de gravité de ce livre, l'endroit calme de la perspective duquel tout semble tourner autour. Je reprends de nombreux éléments de mes travaux antérieurs. Quel que soit le système social du futur, s'il ne fait pas intervenir le principe de transaction sociale, il est condamné à répéter le capitalisme.

Illustration 8: Transaction, se termine par deux transferts, le bien et sa valeur-argent

Une transaction, c'est ce qui se passe au moment de la rencontre entre un acheteur d'objet et un acheteur d'argent. Le transfert n'est que la dernière phase de la transaction, avant cela on procède à une décision (un pacte, ou un contrat), et avant cela on procède à une estimation de l'intérêt mutuel d'accomplir cette transaction, et cela, au moyen de la valeur autant que des besoins et des moyens respectifs.

Ce qui nous intéresse se trouve au moment de la décision. Comment faire pour qu'elle soit rationnelle, pour que la transaction elle-même ait de la « valeur » pour le système, ou au moins pour veiller à ce qu'elle ne rompe pas de pacte social ?

A quoi pourrait ressembler une transaction dont la décision est socialisée ?

11.1 - Une activité tripartite

Il s'agit de confier cette décision à une tierce-partie sur les épaules de laquelle retombera la charge de la responsabilité de la transaction, dans son ensemble. En effet, c'est à elle de veiller à son équité, et selon l'importance de cette transaction, de veiller à ce qu'elle soit profitable, et contribue de manière positive aux orientations politiques autant qu'au respect de la loi, qu'elle respecte des critères éthiques, et enfin qu'on ait l'assurance que ces richesses sont utilisées du mieux possible. Tout cela, la charge de la responsabilité collective, on a admit qu'on ne pouvait pas la confier à un simple couple de contractants.

La tierce-partie, ou le « validateur » peut être une entité physique, morale, ou logicielle. En tout état de cause, le validateur est impartial dans la transaction, et dispose de moyens de procéder à des comparaisons, ou à une étude.

Ce qui est génial dans une transaction tripartite, c'est que les deux protagonistes ne sont plus seuls, l'un face à l'autre. L'arnaque est empêchée, la loi peut veiller à sa légalité, et le Système-réseau à son intégrité, son utilité, son équité et sa pertinence. (Tout cela à la fois.)

11.2 - Le sens que ça donne

Le validateur permet la circulation d'un bien, qui remplira un rôle fonctionnel ou culturel. Quand on pense en terme d'urbanisme de système d'information, il ne s'agit que de placer des interrupteurs sur les transactions. Alors évidemment cela peut paraître très dangereux, mais le but de la manœuvre est justement d'éviter le danger du capitalisme. Et pour ce faire, il est difficile de se passer des notions qui seront développées plus loin, telles que le mécanisme de la valeur, la valeur d'usage, et l'orchestration de la gratuité.

On attend seulement de la socialisation d'une transaction qu'elle permette d'interroger l'intelligence collective pour établir la pertinence de l'utilisation d'une richesse naturelle, ou industrielle. Ce concept peut s'étendre à bien des domaines décisionnels, où il suffirait d'ajouter un « interrupteur social » aux décisions politiques, afin de les démocratiser. En fin de compte cela revient à une forme de gouvernance, à la différence qu'on veut appliquer cela au principe de la répartition équitable des richesses. C'est tout du moins la manière la plus fonctionnelle de la mettre en œuvre.

11.3 - Un exemple

Dans une foule, constituée de A., B., C. et leurs amis, B. veut le tracteur de A., dont il n'a pas l'usage. On dira que A. est le propriétaire du tracteur, toutefois cet exemple doit se situer dans le cadre d'une socialisation des richesses publiques, soucieuse des autres besoins et usages de ce tracteur.

Pour que le transfert se fasse il faut que les autres membres de la communauté soient d'accords, après s'être demandés ce qui était le plus souhaitable. C'est mister C. qui devra trancher. Pour cela il réunit en comité les personnes susceptibles d'avoir un avis sur la question.

A un niveau primitif (sans informatique) les gens voteraient simplement pour ou contre le transfert. Ils pourraient y adjoindre une condition de durée.

Avec un appareillage informatique, on interroge l'ensemble des critères qui constituent le Droit, tels que la valeur d'usage, d'entretien, les personnes dans la file d'attente qui veulent aussi ce tracteur, et d'autres conséquences.

La question à résoudre est celle du coût pour la communauté et de son « profit », sachant que la production de patates produites grâce à ce tracteur va entrer en circulation, et que ceci correspond à une attente qui est du domaine légal (obligation d'assumer l'alimentation), ou qui peut correspondre à un but recherché à l'échelle locale (devenir le roi de la frite).

Il se peut aussi que la transaction sociale se fasse dans le cadre d'une économie circulaire (en mode argent), auquel cas c'est la chaîne des transactions qui déterminera l'obtention d'une équité numérique, de façon à obtenir qu'un transfert de richesse de A vers B en entraîne un autre de C vers A.

Mais le cadre qui nous intéresse est celui de l'assomption de la gratuité, et de l'affectation des richesses publiques, faisant que le tracteur appartiendrait à la communauté, et que les débats se portent sur son usage. Dans ce cas, il ne s'agit plus que d'un transfert de richesse, et ce qui nous intéresse, c'est qu'il ait été décidé socialement, ou du moins le plus rationnellement possible.

11.4 - Note en passant sur la démonétisation

La suppression du cache est vécue comme un drame puisqu'il sera entre les mains d'organisation anti-démocratiques. Cependant à l'époque où est venue cette idée de faire que le Système-logiciel soit chargé des transactions, en partant du principe qu'on allait centraliser les salaires au niveau de l'état pour les dissocier des autres flux, cette idée paraissait impossible.

Aujourd'hui (ou en tous cas dans un futur proche) tout le monde aura une carte de paiement et sera habitué à attendre la réponse pour terminer une transaction. C'est très bien pour nous car on nous n'avons plus qu'à utiliser l'infrastructure existante. Et puis ce ne sera pas un règne de terreur.

11.5 - Les différentes sortes de transactions sociales

A ce stade l'exemple qu'on a pris est un peu faible, c'est normal avec les systèmes complexes, ils rendent laborieux ce qui n'a pas besoin de l'être, mais permettent de s'extirper de situations qui peuvent se complexifier de façon redoutable.

Si on brûle une forêt et ses animaux pour fabriquer des allumettes (on a le droit), la situation va ensuite beaucoup se compliquer pour ceux qui ont commit cette horreur extrême. Elle sera inextricable, car la perte causée sera incommensurable. En effet si on devait comptabiliser, pour l'évaluation de la transaction, l'étendue des conséquences de cette « brûlure », la personne qui aura fait cela aura une dette infinie envers le Système-réseau. Le coût de l'allumette deviendrait faramineux. Jamais une organisation collective n'aurait autorisé cela.

Le système des transactions sociales permet de prendre en charge des transactions complexes, dont les tenants et aboutissants nécessitent une étude impartiale, tout en tenant compte des objectifs des uns et des autres, et des chaînes de conséquences, par avance.

On distingue trois niveaux de complexité, où la socialité de la transaction nécessitent des dispositifs complètement différents : (ce passage anticipe des notions que nous aborderont plus loin)

11.5.1 - Les biens et services (Secteur RED)

L'avalisation est assurée informatiquement. C'est la législation algorithmique qui est responsable de cette transaction, et de son équité à l'échelle individuelle autant que globale. Elle prendra en ligne de compte l'ensemble des paramètres connus autour de cette transaction, les prédictions, les attentes, les besoins des uns et des autres. Il ne s'agit que d'administrer la gratuité.

11.5.2 - L'énergie humaine (Secteur BLUE)

L'avalisation est semi-automatique, elle se fait donc en deux temps. Au préalable, une IA consulte une liste de besoins et de moyens disponibles. Mais son avis n'est que consultatif. Elle remet son appréciation sur l'accord qui veut être passé (en l'occurrence, une embauche), en présentant le calcul de la rémunération due au choix de cette profession, en tenant compte des facteurs qui permettent de l'évaluer. L'utilisateur acceptera ou refusera en dernier recourt la mission qu'il a choisie, ou qui lui a été proposée.

11.5.3 - Les ressources (Secteur GREEN)

Le secteur des ressources naturelles, immeubles et outils de production est celui qui relève du plus haut degrés de difficulté pour établir la valeur d'une transaction. C'est principalement dans ces échanges entre secteurs d'activités qu'il faut être le plus vigilant aux conséquences, et que le système de transactions sociales montre tout son intérêt.

Ce sont des comités qui devront se former, potentiellement « à la volée », pour prendre ces décisions, qui relèvent du droit commun, et dont les conséquences concernent, à différents degrés, une partie ou toute la population.

Pour eux, l'IA n'est qu'un outil qui permet de récolter des données et des indications, afin de procéder aux choix, voire à la stratégie qui permet de valider la transaction.

Admettons par exemple qu'une transaction nécessite des pré-requis, et engendre des effets sur d'autres transactions futures, quels sont les impacts auxquels on doit s'attendre ? C'est véritablement une responsabilité civile dont il est question. Et cette décision, qui relève de la responsabilité, ne peut être qu'humaine, et collective. Et elle aura tout intérêt à se baser sur des modélisations informatiques.

Pensez-donc, à cette époque de décimation écologique, à quel point il tarde que la société civile prenne le contrôle de ses propres biens publics.

Ces comités, qui assument les transactions, pourront aussi bien être spécialisés dans des domaines particuliers, qu'être formés par sélection au hasard, comme les jurés aux états-unis. Voilà un exemple où l'idée de démocratie-random chère à Étienne Chouard est appropriée.

Ce qui est stimulant dans cette idée, c'est quand on pense à l'incroyable quantité de comités qui n'ont jamais les moyens d'exister pour proposer des études sérieuses à propos des Grands Projets (notamment au sujet de l'écologie). Ici, l'existence de ces comités est requise pour avaliser la transaction.

Le plus notable est que ces décisions seront publiques, et les citoyens qui auront des informations à apporter, ou des considérations à faire entendre, auront tout le loisir de contribuer de façon pro-active.

Une telle idée mérite qu'on lui consacre tout un livre ! (ici présent). C'est cela qui est attendu de la démocratie, que les citoyens aient les moyens d'intervenir au moment où les décisions importantes sont prises.

Il reste encore que, cette idée prise isolément de toute la mécanique qui la sous-tend, serait facile à contourner ou détourner de ses buts. En effet, il faut souligner en gras que le Système-réseau a pour prérogative d'assumer la gratuité. Bon OK, mais qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que tous les échanges qui auront lieu à un niveau ou à un autre, vont contribuer de manière directe ou indirecte à ce projet, qui est « voté ».

Le vendeur de béton comme le vendeur de crayon, implicitement, y contribueront. C'est donc capital et élémentaire que ces producteurs soient concernés par l'usage qui sera fait de leur travail et de leurs produits, surtout en sachant que sa « valeur » dépendra des effets positifs que le Grand Projet permettra d'engendrer. En quelque sorte, c'est un Système-coopératif.

11.6 - Le Droit

Ce qui est notable sur le plan technique, c'est que la fonction de la transaction sociale est d'émettre un Droit. Et en la matière, on a vite fait de s'apercevoir que le système législatif aussi devrait fonctionner selon ce modèle.

En effet, le droit tel qu'on le connaît est délimité par des considérations faciles à distinguer, ou si elles sont génériques, on dit que le loi est floue, et possible à interpréter. Mais là nous avons un système d'une grande souplesse et intelligence, capable de prioriser les paramètres décisifs, et de s'adapter à chaque cas de figure. Imaginez à quoi ressemblerait une loi algorithmique... moi ça me laisse rêveur mais le lecteur risque de rester de marbre, alors on va y consacrer un chapitre pour éclairer cela (Cf : La relativité du Droit).

11.7 - La démocratie contributive

La méthode des transactions sociales est un formidable outil démocratique puisqu'au final ce sont les décisions humaines - potentiellement aidées d'une intelligence artificielle - qui avaliseraient ou non les transactions, de façon plus ou moins automatisée.

11.8 - Le Bien Commun

Ce qui est notable est que pour allouer des ressources, il faut au préalable qu'elles appartiennent à tout le monde, au titre de propriété publique.

Si un tel comité agissait sur des biens privés, cela constituerait une rupture de liberté individuelle de disposer de ses biens, certainement hérités de l'époque capitaliste. Il faudrait au préalable qu'ils soient mis en circulation par leur propriétaire, retournant à la propriété publique, en contrepartie d'une reconnaissance valorisée du service rendu. (Étrange vocabulaire n'est-ce pas? On verra plus tard la nature des flux de Droits.)

11.9 - La confiance en son système

Parmi celles-là, peuvent très bien figurer ceux-là même qui fournissent ces biens. Ceci est important, au regard du fait que le système dans son ensemble constitue une orchestration de la gratuité, cela veut dire que lorsqu'un bien est transféré, celui qui est à l'origine de ce transfert veut s'assurer de l'utilisation qui sera faite de son Bien.

Tout ceci contribue puissamment à la confiance que les acteurs peuvent avoir en leur système d'organisation. Ce sont seulement les résultats effectifs observables qui sont une source de « foi » en sa société.

11.10 - Les buts sociaux

C'est, enfin, un moyen puissant pour contrôler les flux et les énergies afin de les orienter vers l'obtention de buts sociaux à grande échelle.

Ce dont il est question au fond, au travers du principe des transactions collectives, est d'intelligence collective, puisque cela permet de trouver des solutions plus puissantes et plus rapidement qu'avec n'importe quel « expert ».

11.11 - L'impartialité et la rationalité

Le principe de transactions sociales se substitue au marchandage. Les décisions prises par des tiers sont dépassionnées, et quand c'est le fruit d'un effort commun, elles sont plus rationnelles.

Littéralement, on fait appel à l'intelligence collective pour opérer nos choix de civilisation. Il ne pourra jamais en être autrement que de cette manière, dans une société mondialisée, où la responsabilité des uns engage la vie des autres.

11.12 - L'abondance

Les composants que nous citons, que sont le système d'information et les transactions sociales, n'ont pas de réelle utilité sans le principe de la valeur d'usage. A lui seul ce principe, à son tour est difficilement intégrable au capitalisme. La raison principale en est que nous procédons, et c'est le but, à l'émergence d'un paradigme, dont un des principaux effets est l'abondance. Dans le cadre que nous avons décrit, elle est rendue souhaitable, car ainsi l'estimation des besoins est correcte. Mieux encore, tout ce qui produit ou permet d'atteindre une stade d'abondance est rendu souhaitable, car alors ça implique que l'homme est d'autant plus libéré des ses tâches obligatoires. Les deux sont liés mécaniquement.

11.13 - La maximisation de la qualité et du rendement

En effet, la maximisation de la qualité et du rendement sont les tendances naturelles d'un Système-réseau. Sur ce point, nous ne faisons que profiter d'une loi de la nature, ou tout du moins on s'applique à respecter les principes systémiques qui permettent de la constater. Dans le cadre de transactions sociales, les biens écoulés sont en priorité les meilleurs. Et dans le cadre de la gratuité (et donc de l'optimisation des richesses), rien ne peut justifier une production de biens de qualité insuffisante, puisque que cela constituerait un mauvais usage des ressources. Cela sous-tend tout un système de valorisation qu'il va falloir inventer.

11.14 - L'abolition du commerce

On l'a vu, le principe de transactions sociales est d'autant plus probant quand il est une partie d'un système de composants allant des outils d'évaluation de la réalité à une capacité d'étude des solutions.

Mine de rien cela signifie que les producteurs sont tous présents dans un annuaire dynamique de référence, et qu'il n'y a plus besoin de publicité, de promotion, de commerciaux, car les biens sont sélectionnés automatiquement en fonction de leurs compétence, qualité ou proximité.

La dynamique créée est celle de la recherche d'efficacité, ce qui implique par ricochet que les différents acteurs d'une activité soient coopératifs plutôt que concurrents.

C'est la raison même de l'activité humaine qui se loge dans le principe des transactions sociales, détrônant ainsi le principe du commerce. Le but de toute cette activité, c'est juste, et seulement, d'assumer le quotidien. Du fait que cela soit fait avec soin, dépend si le monde est en paix ou en guerre.

- networksociety 180718

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